« Si le courage de la pensée vient d’un appel de l’Etre, ce qui nous est dispensé trouve son langage ».
Martin HEIDEGGER, L’Expérience de la pensée
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GRILLE DE LECTURE
Avec Platon, la pensée se présente comme le dialogue de l’âme avec elle-même. Dans le prolongement de cette intuition, on pourrait ajouter que la pensée est le lieu où l’homme est le plus près de lui-même. Ainsi peut-il, parce que proche de lui-même, s’élever jusqu’à atteindre ce qui constitue la fine pointe de son principe. Un tel exercice est douloureux car il requiert de l’homme une énergie intellectuelle, une rigueur mieux une discipline. De ce point de vue, il n’est pas faux de dire que pour penser, il faut du courage.
Or s’il est vrai que l’exercice de la pensée relève du courage, il n’en demeure pas moins vrai que ce courage de la pensée vient d’un appel. L’appel de l’être. L’être faut-il le rappeler est vérité au sens de A-lètheia. Cette vérité est celle qui supporte la vie, la façonne et lui donne son contenu. Si donc le courage de la pensée vient de l’être, alors, il importe de savoir dans cette conjoncture que la dignité de l’homme consiste à être le représentant de l’indéfinissable[1]. Par la pensée en effet, l’homme devient la terre de noblesse qui se laisse revendiquer par l’être pour dire sa vérité. Une vérité qui nous affranchit et nous éclaire. Dans le partage harmonieux de cet héritage, notre humanité commune exige autre chose de nous. Elle exige que là où la vérité paraît multiple, il nous faut l’éclairer.
Au regard de ce qui précède, il appert que quiconque fait de la philosophie veut non seulement vivre pour la vérité mais veut aussi et surtout imposer profondément ces données à sa propre pensée[2]. En ce sens il est arrivé à Heidegger de penser qu’il y a quelque chose d’essentielle vers laquelle l’homme doit tendre l’oreille afin d’être fécondé par le langage de l’Etre. Le concept de langage pour Heidegger est la demeure de l’être. Le lieu de la détermination de ce qui vient insuffler de l’Etre aux petits êtres désontologisés.
Pourtant s’il est vrai que le langage est la demeure de l’être et que l’homme est son berger, ne faudrait-il pas que le langage soit aussi la maison de l’être humain, le lieu où celui-ci habite, s’installe, se rencontre dans l’Autre et que l’un des espaces les plus habitables dans cette maison est l’espace de la poésie et de l’art[3]?
DEBATS>>>
Klaourou Elvis Aubin
e.klaourou@yahoo.fr
Pensée du 03 novembre
NUL N’ENTRE ICI S’IL N’EST GEOMETRE
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[1] Karl JASPERS, Introduction à la méthode philosophique, trad. Laurent Jospin, Paris, ed. Payot & Rivages, 1966, p. 50.
[2] Ibidem,
[3] Hans Georg Gadamer, L’héritage de ‘Europe. Trad. Philippe Ivernel, Paris, ed. Payot&Rivages, 2003, p.17.
Posted by Nitjus on novembre 4, 2009 at 5:55 pm
Je trouve très intéressante votre démarche explicative. Mais pouvons-nous marcher un peu dans la pensée?
Comment l’homme peut-il cohabiter avec l’être dans le langage comme lieu d’un ancrage existentiel? Le caractère fugitif de l’être ne met-il pas l’homme lui-même dans une fuite perpétuelle; une fuite qui finalement le met hors de l’apparoir humain? Faire assigner l’homme dans la demeure de l’être qui est le langage, est déjà un bon début, mais toujours est-il que cet homme puisse s’élever au-delà de l’horizon de l’être et rencontrer l’autre homme (vous l’aviez dit) qui est un SECRET, l’autre est un secret. (Cf J.DERRIDA, L’événement est-il possible?)
Amitié philosophique !
Posted by Emmanuel on novembre 4, 2009 at 8:37 pm
La démarche de l’académicien est appréciable, votre lecture est aussi éclairante. Mais nous allons consentir encore à la marche. Car, philosopher,c’est marcher avec les autres dans la pensée.
C’est vos questions qui nous ont mis en mouvement, parce que nous n’avons pas de réponse, et parce que vous devons humblement nous mettre encore à la recherche de l’être. Nous nous demandons pourquoi s’élever au-delà de l’horizon de l’être ? Pourquoi assigner l’homme dans le langage comme demeure de l’être ? Heidegger lui même essaye de répondre à nos interrogations. L’homme lui-même est langage, il est un poème commencé par les dieux. Il n’a plus besoin de s’y faire assigner. Sa mission nous paraît assez simple, être le berger d’une altérité qui le dépasse, le surplombe en le traversant de part en part. C’est pourquoi nous voyons mal comment il s’élèverait au-delà de l’horizon de l’être.
Quant à la fugacité de l’être, et peut-être de l’homme, ne traduit-elle pas l’effort qu’implique le séjour dans l’ethos ? Etre la demeure de l’être ne peut pas dispenser de l’effort d’une prédisposition sans cesse renouvelée à la donation de l’être. L’autre homme est secret, parce que sa donation est un itinéraire du sens. Son toujours-déjà-là est un avenir, un surgissement soudain, une étreinte subreptice, une altérité de surprise qui se fait dérangement de l’histoire.
L’événement est possible à la condition de le reconnaître. L’événement est possible comme avènement, comme donation du sens. L’homme est un être-jeté qui ne peut pas se dérober à sa condition historique, malgré la fuite perpétuelle hors de soi, mais jamais hors du monde. L’acheminement vers l’être authentique passe par l’assomption de la donation-retrait de l’être.
En effet, cette donation se soustrait d’elle-même, elle demeure en retrait de toute présence. Cohabiter avec l’être revient à penser l’être comme un don qui libère de la présence tout en restant lui-même en retrait de cette libération. Le donner événementiel se joue en retrait dans la libération du retrait, c’est à dire en faveur du il y a. (Cf. Temps et être, p. 199).
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