Pensée du 08 mars

« La naissance de la vie sentimentale moderne, la fondation affective des relations humaines les plus précieuses, fut liée à la sortie d’une religion qui prétendait délivrer un message d’amour. »

Luc Ferry, L’homme-Dieu ou le Sens de la vie.

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GRILLE DE LECTURE

Marcel Gauchet est l’auteur du concept de la « sortie de la religion ». Sinon, il en parle quand même assez dans des ouvrages de référence. On peut consulter par exemple La religion dans la démocratie. Le parcours de la laïcité (Gallimard, 1998). La sortie de la religion, c’est au plus profond la transmutation de l’ancien élément religieux en autre chose que de la religion. Il préfère parler de la sortie de la religion, car, selon lui, les catégories de « laïcisation » et de « sécularisation », d’origine ecclésiale, ne rendent pas compte de la teneur ultime du processus. Elles ne parviennent à évoquer qu’une simple autonomisation du monde humain par rapport à l’emprise législatrice du religieux.

Quoi qu’il en soit, Luc Ferry observe que la vie sentimentale moderne et les relations humaines se fondent sur des principes nouveaux selon lesquels : la religion n’est plus première et publique, et l’ordre politique n’est plus soumis à des fins religieuses. Car, il y a, sinon séparation juridique de l’Eglise et de l’Etat, du moins, séparation de principe du politique et du religieux et exigence de neutralité religieuse de l’Etat. En fait, le message d’amour que prétendait délivrer la religion a perdu toute crédibilité aux yeux de nos contemporains. En s’opposant à la logique du « mariage de raison » historique entre l’Eglise et l’Etat, la société quitte aussi ce qui conférait leur signification et leur prégnance aux relations humaines.

S’il est vrai que l’homme n’est homme que par sa liberté, il était temps que l’homme retrouvât ses repères enfin indubitables. Mais Luc Ferry dépeint ce qu’il appelle le paradoxe de notre rapport laïque au christianisme. Il affirme que l’actualité du contenu des Evangiles ne laisse pas de frapper, en dépit de la fondation des relations sur la sortie de la religion. Il s’introduit dans notre vie quotidienne des sentiments propres à valoriser le contenu d’un discours qui sacralise l’amour et fait de lui le lieu ultime du sens de la vie. Alors que les religions de la Loi (Judaïsme et Islam) semblent guettées par le déclin ou les tentations intégristes, celle de l’Amour (Christianisme) pourrait, selon Luc Ferry, se réconcilier avec les motifs que les historiens des mentalités nous ont dévoilés et qui militaient contre elle. On pourrait conclure que l’amour est, pourquoi pas, ce trait d’union qui ligature partisans et détracteurs de la religion de l’Amour.

Emmanuel AVONYO, op

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2 responses to this post.

  1. J’ai quelque mal à poser l’amour comme fondement inconditionnel. Les Bouddhistes utilisent le terme de « karuna »: bienveillance, volonté du bien, mais ils le relient toujours à la notion de sagesse.Je crains les confusions de l’amour livré à lui-même, et n’y vois pas un gage particulier d’excellence. L’amour n’excuse pas tout et ne justifie pas tout. Les Grecs mettaient l’amitié au dessus de l’amour, et je suis plutôt tenté par cette vision là, dans la mesure où l’amitié peut fort bien se conciler avec la sagesse. Voir Aristote et Epicure.

  2. Salut Guy, votre observation est très judicieuse. Je veux vous rejoindre tout en rendant justice à la pensée de Luc Ferry, honorer votre pensée sans trahir celle-là. Il est un fait incontestable que l’amitié est le fondement inconditionnel des tous les rapports humains. Lorsqu’il est dérogé au principe fédérateur politique et éthique qu’est l’amitié, il n’y a pas de fraternité universelle possible. Cependant, l’amour semble receler une dimension supra éthique qui trouve son lieu principal dans le don oblatif de soi dans la relation à l’autre. A notre insu, nous ne sortons jamais de l’amour sans consentir à une perte d’une part de nous-même pour le sujet (objet) d’amour. Il y a un vrai sentiment d’amour qui saisit n’importe qui et qui l’élève aux dimensions de la totalité. On peut penser que, même en dehors de l’ordre théologal présupposé par l’idée du don, l’amour transit au plan affectif toute personne, quel qu’il soit, même si cet amour ne survivra aux assauts de la lassitude, de la durée et de l’épreuve que par la force de l’amitié.
    Somme toute, c’est une réponse bredouillée.
    Emmanuel

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