« Commencer par soi-même. Commencer par soi, mais non finir par soi ; se prendre pour point de départ, mais non pour but ; se connaître, mais non se préoccuper de soi. »
Martin BUBER, Le chemin de l’homme.
_______________________________________________________________
GRILLE DE LECTURE
Israélien d’origine autrichienne, Martin Buber (1878-1965) est considéré comme l’initiateur de la philosophie juive moderne. Il consacra la plus grande partie de sa vie à recueillir et à traduire les récits, les légendes et les chroniques hassidiques. Dans la philosophie juive, le logos grec dialogue constamment avec son « autre » juif, comme pour nous rappeler la contingence de notre mémoire philosophique. Notre philosophie est grecque de naissance. Où que nous soyons, nous philosophons dans une aire orientée par la question d’origine grecque. Mais cela n’exclut en principe aucune culture. Le dialogue entre la philosophie juive et son logos greco-judaisant nous rappelle que les cultures grecque et juive constituent « la première strate de notre mémoire philosophique ». C’est le lieu de la rencontre réflexive de la source juive avec l’origine grecque. C’est ce qui faisait dire à Ricœur que la source juive est le premier « autre » de la philosophie.
La philosophie juive a une teinte particulière. Même si l’on peut accuser certaines philosophies de s’être exclues de la Modernité par leur référence au logos biblique, les philosophes juifs ne prendront jamais de permission pour philosopher à partir des sources talmudiques, hassidiques ou mystiques. Selon l’enseignement du hassidisme dont il est question dans la citation du jour, chaque homme doit faire retour sur soi-même, il doit embrasser sa voie particulière, il doit unifier son être. L’homme doit toujours commencer par soi-même mais apprendre à s’oublier soi-même. Pour le hassidisme, chacun doit maintenir et sanctifier son âme propre dans la manière et le lieu qui sont les siens, et ne pas convoiter la manière et le lieu des autres ; chacun doit respecter le mystère de l’âme de son prochain, s’abstenir de le pénétrer avec une imprudente indiscrétion et de l’utiliser à ses fins ; chacun doit, dans sa vie avec soi-même et avec le monde, se garder de se prendre lui-même pour but.
Retourner sur soi-même sans se soucier de soi revient à ne pas se tourmenter sans relâche à son propre sujet. C’est ne pas se préoccuper du salut de son âme, de son sort personnel dans l’éternité. En rejetant cet objectif, le hassidisme ne fait que tirer les conséquences de l’enseignement du Judaïsme auquel il ressortit. Nous trouvons ici l’un des principaux points de désaccord entre le Christianisme et le Judaïsme. Le Christianisme assigne pour but suprême à tout homme de rechercher le salut de son âme propre. Aux yeux du Judaïsme, chaque âme humaine est un élément servant dans la création de Dieu, il n’est fixé à aucune âme un quelconque but à l’intérieur d’elle-même. Chacun doit se connaître, se purifier, s’accomplir, mais pas pour son propre compte, pas pour le bénéfice de son bonheur terrestre ni pour celui de sa béatitude céleste. Il convient de s’oublier et de songer au monde.
Emmanuel AVONYO, op
Posted by Ronce Celli on mai 25, 2010 at 4:38 pm
Nous pensons que même dans l’oubli de soi, le Juif n’est pas diffracté dans le monde comme un simple élément constituant parmi tant d’autres. Il a vocation de conduire la création à son achèvement dans une obéissance à YHWH qui est l’ultime terme de son parcours téléologique, autrement dit le Juif est assigné dans une protention eschatologique dont la Loi en est l’étalon .
Il est nécessaire de nuancer aussi le salut du point de vue chrétien. Même si tout porte à croire que l’homme chrétien est en quête perpétuelle de son salut individuel, cela ne suffit pour penser qu’il se sauve dans le salut de « sa propre âme ». Le salut chrétien est d’abord et avant tout communautaire. Voilà pourquoi en Mat 25, la rencontre du prochain devient un léimotiv sine qua none. La Transcende devient rencontre et relation interhumaine dans le christianisme.
Bona Méditatione !
P. R.Celli, Italia.
Posted by L'Academie de Philosophie on mai 25, 2010 at 5:17 pm
Merci pour l’intérêt de l’échange. Pour un chrétien, il est vrai que la dimension communautaire et ecclésiale du salut est très déterminant. Mais doit-on réduire le chrétien au catholique ? Question d’intérêt théologique et confessionnel qui dépasse cette tribune qui fait l’effort de restituer philosophiquement des points de vue différents sur la religiosité en respectant la différence, sans engager la conscience religieuse de quiconque, et sans se mêler de considérations théologiques. Ton avis est intéressant, qui vient contredire et dépasser la conception que Martin BUBER lui-même a du hassidisme juif et du christianisme en général. Dans le souci de faire preuve de rigueur académique, la grille de lecture s’efforce le plus possible de situer les pensées dans l’œuvre et le contexte de leurs auteurs. Le commentaire s’est donc inspiré de Martin BUBER, Le chemin de l’homme, Editions du Rocher, 1989, p. 41-45. Tu peux le lire pour en faire une critique plus informée. L’ACADEMOS nous en donne le droit.
Emmanuel AVONYO