« La conscience de soi n’existe en et pour soi, que dans la mesure et par le fait qu’elle existe pour une autre conscience de soi. »
Friedrich HEGEL, Phénoménologie de l’Esprit
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GRILLE DE LECTURE
Ce dimanche 23 mai, au moment où nous mettions la dernière main aux commentaires des pensées de la semaine à venir, Tante Léonie, une amie lectrice de L’Academos, nous a fait parvenir cette citation de HEGEL. La pensée était suivie de ce commentaire que nous maintenons comme une belle introduction à cette grille de lecture : « L’homme ne peut donc se reconnaître que dans la mesure où un autre que lui-même le reconnaît. Depuis quelques temps, la préoccupation principale des organisations est devenue la rentabilité à tout prix. Quand celle-ci devient le but ultime, les salariés subissent une véritable perte de reconnaissance. Ils ne fonctionnent plus en tant que personnes responsables mais deviennent des chiffres. Ils perdent leur identité, leur estime de soi, leur désir de création. » Nous nous sommes plu à mettre en évidence trois notions qui déterminent la suite de ce commentaire.
La version de la Phénoménologie de l’Esprit d’où la pensée du jour est tirée nous échappe. G. JARCYK et P. J. LABARRIERE adoptent cette traduction que nous trouvons illustrative : « L’autoconscience n’atteint sa satisfaction que dans une autre autoconscience. » En d’autres termes, « exister en et pour soi » pour une conscience de soi, c’est d’abord atteindre sa satisfaction. Mais cette condition dépend d’une autre. Car, ensuite, la conscience de soi n’atteint sa satisfaction que dans une autre autoconscience, c’est-à-dire dans une autre conscience de soi satisfaite ou une autre conscience satisfaite de soi. Ce style a quelque chose de redondant, puisqu’on aurait pu se contenter de définir simplement la conscience de soi par la satisfaction de l’autre. En prenant un peu de liberté avec le texte hégélien, on irait jusqu’à dire qu’une conscience ne devient « conscience de soi » qu’en se déclinant en termes de satisfaction : satisfaction de l’autre en vue de sa propre satisfaction.
C’est en cela que la lecture de cette pensée ne saurait faire l’économie du problème de l’identité sous toutes ses gammes (reconnaissance, estime de soi). Poser le problème de l’identité, c’est en effet faire signe vers la problématique de la reconnaissance. Autant dire que la conscience de soi nous conduit à réfléchir au problème de la reconnaissance-identification. Le discours se complexifie, surtout si P. RICŒUR se mêle au débat. Celui-ci écrivait dans Parcours de la reconnaissance : « La reconnaissance est une structure du soi réfléchissant sur le mouvement qui emporte l’estime de soi vers la sollicitude et celle-ci vers la justice. La reconnaissance introduit la dyade et la pluralité dans la constitution de soi-même. » L’estime de soi est une figure de la reconnaissance-identification. Dans l’estime de soi, il se joue une fine dialectique du soi-même et de l’autre que soi, qui fait que le soi n’est ce qu’il est que dans la mesure où il se transporte vers l’autre que soi dans l’amitié.
De la mutualité de l’amitié (et de la sollicitude) à l’égalité proportionnelle de la justice, le soi se retrouve dans la sphère de la pluralité, où il lui est demandé, à défaut d’être l’ami de tous, de pratiquer la justice ; cette justice qui, seule, est le gage de la survie de l’identité du soi, cette reconnaissance de l’autre qui permet l’identification de soi-même. Par ailleurs, on ne peut pas occulter la catégorie hégélienne selon laquelle tout parcours de la reconnaissance de l’autre en vue de l’identité personnelle apparaît au mieux comme un parcours de combattant (une lutte violente pour la reconnaissance). D’abord parce que la justice à instaurer en société est le fait d’une lutte contre les autres, les injustes et les dictateurs du droit en l’occurrence ; puis dans la mesure où l’affirmation de soi s’accompagne presque toujours de la négation un brin partielle de l’autre. Rappelons-nous la dialectique du maître et de l’esclave (HEGEL). Une question ici rebondit : pour être reconnu pour ce qu’on est, doit-on nécessairement briser l’être de l’autre (fracture ontologique) ? A qui confions-nous la charge de nous reconnaître si aucun espace éthique et métaphysique ne peut exister devant nous ?
Emmanuel AVONYO, op
Posted by TANTE LEONIE on mai 24, 2010 at 1:57 pm
Le commentaire suivant la citation est de Jean-Pierre HAMEL dans ces « CITATIONS DU JOUR », blog que j’affectionne particulièrement, ceci afin de rendre à César ce qui est à César. Et dans cette modeste mesure, je suis heureuse de cette participation et vous remercie.
Fidèlement vôtre,
Tante Léonie
Posted by L'Academie de Philosophie on mai 24, 2010 at 2:13 pm
Tante Léonie,
Merci d’apporter cette précision qui manque à mon texte. Vous signaliez pourtant en objet de votre mail que vous ne faisiez que transmettre. Le lien du blog de J.-P. HAMEL se trouve sur notre blog, à droite de votre écran, dans la Catégorie « Mes sites préférés ». Merci à vous deux, c’est une immense contribution à la vie de l’académie.
Emmanuel AVONYO, op
Posted by Flavius on mai 24, 2010 at 8:57 pm
Nous vous remercions pour l’excellente envergure dont vous avez fait preuve quant à l’existence de la conscience de soi dans une démarche hegélienne.
Nous souhaitons cependant que vous creusiez encore sérieusement la thématque de l’altérité chez Hegel, ce qui me semble-t-il, a manqué de peu à votre approche.
Lorque Hegel pose l’existence de la conscience de soi par rapport à la reconnaissance d’une autre conscience de soi, il n’entend pas par là que pour exister la première conscience a besoin de cette autre que soi. En effet, dans l’altérité hegélienne « l’autre conscience de soi » n’est pas une CONSCIENCE AUTRE. L’autre conscience est pour Hegel rien d’autre que cette même conscience de soi objectivée, i-e posée hors de soi tout en restant auprès de soi comme soi-même. Ricoeur semble aller d’ailleurs dans le même ordre d’idée lorqu’il pose SOI MÊME COMME UN AUTRE. Ce qui revient à dire au fond, contrairement à ce qu’a affirmé la Tante Léonie « L’homme ne peut donc se reconnaître que dans la mesure où un autre que lui-même le reconnaît », l’homme selon Hegel, en tant que conscience de soi n’a pas besoin de la reconnaissance d’un autre pour s’autodéterminer identitairement. Au fond pour Hegel, c’est le Moi qui pose l’autre et non le contraire.
Amitiés philosophiques !
Flavius
Posted by L'Academie de Philosophie on mai 24, 2010 at 10:07 pm
Cher frère,
Merci pour ta participation. On ne peut pas épuiser l’intelligibilité d’une pensée en trois paragraphes. L’espace qui nous est imparti pour le commentaire étant limité, et les lecteurs étant à différents niveaux d’étude de la philosophie, nous faisons l’option d’un angle de lecture cohérente pour suggérer une piste de lecture, quitte à chacun de poursuivre la méditation. Et pourtant, ce que tu affirmes ne peut être vrai. Dire que c’est le moi qui pose l’autre, c’est affirmer équivalemment que l’autre pose le moi. Puisque l’autre est un moi en face duquel je suis un autre. Et s’il n’y a pas une “conscience autre”, qui est-ce que le moi pose ? L’Effigie de lui-même ? Certes, mais après l’effigie de soi-même, il faut un tout autre pour que la société soit possible. Et puis tu donnes l’air de vouloir tout embrasser. Il suffit de relire le commentaire pour te rendre compte qu’il n’est guère question de « Conscience autre ». C’est un autre sujet qui n’est pas l’objet de mon propos. Merci pour l’information que tu as tenu à livrer.
Par ailleurs, il est réducteur de ne comprendre Hegel qu’à travers la dialectique du soi. Ce serait exclure l’éthicité et l’intersubjectivité de sa philosophie. L’objectivation de Raison consciente de soi ne peut pas s’affranchir de son incarnation dans l’Histoire des hommes. Tout comme dans le commentaire de J.-P. HAMEL, je certifie qu’exister, c’est être reconnu. Hegel écrit que la conscience de soi “n’existe que comme quelque chose de reconnu par un autre” (Référence ci-dessous). Il n’y a pas l’autre de soi-même sans un autre que soi (autre que soi est bien différent d’un « soi autre », évitons l’amalgame). Sinon ce serait une nouvelle version du solipsisme. On dirait à tort « Je suis avec moi-même et c’est tout. Je suis dual, plus personne. Tous comme moi, un point. » Que ce soit chez Ricœur ou Hegel, la philosophie de l’intersubjectivité de la conscience rompt avec le solipsisme cartésien de la conscience absolument transparente à soi. Le dogmatisme de la conscience est battu en brêche pour porter le soi dans la sphère éthico-politique de la justice, de la mutualité politique. C’est pourquoi on parle du soi et son autre. Le soi est constitué non seulement d’une dyade, mais aussi d’une pluralité (éminemment politique). On dirait très bassement qu’il est un associé.
Aussi, pourrons-nous poursuivre la lecture de Hegel, ne serait-ce que par cette pensée tirée du même chapitre (« La vérité de la certitude de soi-même ») d’où est extraite la citation du jour : “L’autoconscience est en et pour soi en tant que et par le fait qu’elle est en et pour soi pour une autre autoconscience” ou encore “Il y a pour l’autoconscience une autre autoconscience ; elle est venue hors de soi” (Phénoménologie de l’Esprit, G. JARCZYK et P. J. LABARRIERE, Gallimard 1993, p. 188-189).
En fait, lorsqu’on dit qu’on a besoin de la reconnaissance de l’autre, on ne quitte pas le domaine philosophique. On ne peut s’affirmer que par rapport à la différence, même si la différence ne vient pas me dire que j’existe (encore que pour banale qu’elle soit, cette hypothèse n’est pas exclue pour un sou). Son existence est un hommage à mon existence. Je suis un être éperdument relationnel. La différence (l’autre) chez Hegel peut être niée. Mais si elle n’existe pas il n’y a plus négation, si elle ne me reconnaît pas, il n’y a plus détermination identitaire (le soi sorti de soi ne reviendra plus se réconcilier avec soi sans une figure vraie de l’altérité). Pour être certain de soi, il faut une essence en face ; le soi sursume l’essence d’en face et ne la voit plus comme essence, et cela seulement après l’avoir sursumée. Hegel dit que le soi doit “sursumer l’autre essence autostante, et par là devenir certaine de soi”. Il s’agit bien d’un autre.
PS. Le commentaire n’est pas de Tante Léonie, elle a pris soin de le corriger.
Emmanuel AVONYO