Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 12 avril 19

Nous pouvons si nous le voulons distinguer quatre étapes différentes au cours desquelles pourrait être réalisée la mise à l’épreuve d’une théorie. Il y a, tout d’abord, la comparaison logique des conclusions entre elles par laquelle on éprouve la cohérence interne du système. En deuxième lieu s’effectue la recherche de la forme logique de la théorie, qui a pour objet de déterminer si elle constituerait un progrès scientifique au cas où elle survivrait à nos divers tests. Enfin, la théorie est mise à l’épreuve en procédant à des applications empiriques des conclusions qui peuvent en être tirées. Le but de cette dernière espèce de test est de découvrir jusqu’à quel point les conséquences nouvelles de la théorie – quelle que puisse être la nouveauté de ses assertions – font face aux exigences de la pratique, surgies d’expérimentations purement scientifiques ou d’applications techniques concrètes. Ici, encore, la procédure consistant à mettre à l’épreuve est déductive. A l’aide d’autres énoncés préalablement acceptés, l’on déduit de la théorie certains énoncés singuliers que nous pouvons appeler « prédictions » et en particulier des prévisions que nous pouvons facilement contrôler ou réaliser. Parmi ces énoncés l’on choisit ceux qui sont en contradiction avec elle. Nous essayons ensuite de prendre une décision en faveur (ou à l’encontre) de ces énoncés déduits en les comparant aux résultats des applications pratiques et des expérimentations. Si cette décision est positive, c’est-à-dire si les conclusions singulières se révèlent acceptables, ou vérifiées, la théorie a provisoirement réussi son test : nous n’avons pas trouvé de raisons de l’écarter. Mais si la décision est négative ou, en d’autres termes, si, les conclusions ont été falsifiées, cette falsification falsifie également la théorie dont elle était logiquement déduite. Il faudrait noter ici qu’une décision ne peut soutenir la théorie que pour un temps car des décisions négatives peuvent toujours l’éliminer ultérieurement. Tant qu’une théorie résiste à des tests systématiques et rigoureux et qu’une autre ne la remplace pas avantageusement dans le cours de la progression scientifique, nous pouvons dire que cette théorie a « fait ses preuves » ou qu’elle est « corroborée ».

Popper, La Logique de la découverte scientifique (1934), Paris, Ed. Payot, 1973, pp 29-30.

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Pensée du 11 avril 19

« La culture, mot et concept, est d’origine romaine. Le mot « culture » dérive de colere – cultiver, demeurer, prendre soin, entretenir, préserver – et renvoie primitivement au commerce de l’homme avec la nature, au sens de culture et d’entretien de la nature en vue de la rendre propre à l’habitation humaine. En tant que tel il indique une attitude de prendre souci, et se tient en contraste avec tous les efforts pour soumettre la nature à la domination de l’homme. C’est pourquoi il ne s’applique pas seulement à l’agriculture mais peut aussi désigner le « culte » des dieux, le soin donné à ce qui leur appartient en propre. Il semble que le premier à utiliser le mot pour les choses de l’esprit et de l’intelligence soit Cicéron. Il parle de excolerer animum, de cultiver l’esprit et de cultura animi au sens où nous parlons aujourd’hui encore d’un esprit cultivé avec cette différence que nous avons oublié le contenu complètement métaphorique de cet usage. »

Hannah Arendt, La crise de la Culture, trad. P. Lévy, Gallimard, folio, p. 271.

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Pensée du 10 avril 19

« L’institution de l’esclavage dans l’antiquité, au début du moins, ne fut ni un moyen de se procurer de la main-d’œuvre à bon marché ni un instrument d’exploitation en vue de faire des bénéfices ; ce fut plutôt une tentative pour éliminer des conditions de la vie le travail. Ce que les hommes partagent avec les autres animaux, on ne le considérait pas comme humain. (C’était d’ailleurs aussi la raison de la théorie grecque, si mal comprise, de la nature non humaine de l’esclave. Aristote, qui exposa si explicitement cette théorie et qui, sur son lit de mort, libéra ses esclaves, était sans doute moins inconséquent que les modernes n’ont tendance à le croire. Il ne niait pas que l’esclave fût capable d’être humain ; il refusait de donner le nom d’ «hommes » aux membres de l’espèce humaine tant qu’ils étaient totalement soumis à la nécessité.) Et il est vrai que l’emploi du mot « animal » dans le concept d’animal laborans, par opposition à l’emploi très discutable du même mot dans l’expression animal rationale, est pleinement justifié. L’animal laborans n’est, en effet, qu’une espèce, la plus haute si l’on veut, parmi les espèces animales qui peuplent la terre. »

H. Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Ed. Calmann-Lévy, 1961, pp 95-96.

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Pensée du 09 avril 19

« Quiconque veut vraiment devenir philosophe devra « une fois dans sa vie » se replier sur soi-même et, au-dedans de soi, tenter de renverser toutes les sciences admises jusqu’ici et tenter de les reconstruire. La philosophie – la sagesse – est en quelque sorte une affaire personnelle du philosophe. Elle doit se constituer en tant que sienne, être sa sagesse, son savoir qui, bien qu’il tende vers l’universel, soit acquis par lui et qu’il doit pouvoir justifier dès l’origine et à chacune de ses étapes, en s’appuyant sur ses intuitions absolues. Du moment que j’ai pris la décision de tendre vers cette fin, décision qui seule peut m’amener à la vie et au développement philosophique, j’ai donc par là même fait voeu de pauvreté en matière de connaissance. Dès lors il est manifeste qu’il faudra alors me demander comment je pourrais trouver une méthode qui me donnerait la marche à suivre pour arriver au savoir véritable. Les méditations de Descartes ne veulent donc pas être une affaire purement privée du seul philosophe Descartes, encore moins une simple forme littéraire dont il userait pour exposer ses vues philosophiques. Au contraire, ces méditations dessinent le prototype du genre de méditations nécessaires à tout philosophe qui commence son oeuvre, méditations qui seules peuvent donner naissance à une philosophie. »

HUSSERL, Méditations cartésiennes (1929), trad. G. Peiffer et E. Lévinas, Ed. Vrin, 1947, p.15.

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Pensée du 08 avril 19

« La ‘sécularisation’ de ces sociétés (modernes) ne se résume plus uniquement …. au rétrécissement d’une sphère religieuse différenciée. Elle se marque tout autant dans la dissémination des phénomènes de croyance, qui confère une pertinence inattendue à la formule appliquée classiquement aux sociétés non modernes : ‘il y a du religieux partout’. Religieux ‘à la carte’, religieux ‘flottant’, croyances ‘relatives’, nouvelles élaborations syncrétiques : le religieux ‘en vadrouille’ dont parla un jour J. Séguy est désormais placé, dans son indétermination spécifique, au centre de toute réflexion sur le religieux des sociétés modernes. »

(Danièle Hervieu-Léger, La religion en mouvement, Le pèlerin et le converti ; Flammarion, Paris 1999, p. 22)

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Pensée du 07 avril 19

« Penser, c’est dire non. Remarquez que le signe du oui est d’un homme qui s’endort ; au contraire le réveil secoue la tête et dit non. Non à quoi ? Au monde, au tyran, au prêcheur ? Ce n’est que l’apparence. En tous ces cas-là, c’est à elle-même que la pensée dit non. Elle rompt l’heureux acquiescement. Elle se sépare d’elle-même. Elle combat contre elle-même. Il n’y a pas au monde d’autre combat. Ce qui fait que le monde me trompe par ses perspectives, ses brouillards, ses chocs détournés, c’est que je consens, c’est que je ne cherche pas autre chose. Et ce qui fait que le tyran est maître de moi, c’est que je respecte au lieu d’examiner. Même une doctrine vraie, elle tombe au faux par cette somnolence. C’est par croire que les hommes sont esclaves. Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit. Qui croit ne sait même plus ce qu’il croit. Qui se contente de sa pensée ne pense plus rien. »

Émile CHARTIER dit ALAIN (1868-1951)

Pensée du 06 avril 19

« C’est, en effet, l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, leur étonnement porta sur les difficultés qui se présentaient les premières à l’esprit ; puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils étendirent leur exploration à des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Étoiles, enfin la genèse de l’Univers. Or apercevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaître sa propre ignorance (c’est pourquoi même l’amour des mythes est, en quelque manière amour de la Sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux). Ainsi donc, si ce fut bien pour échapper à l’ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, c’est qu’évidemment ils poursuivaient le savoir en vue de la seule connaissance et non pour une fin utilitaire. Et ce qui s’est passé en réalité en fournit la preuve : presque toutes les nécessités de la vie, et les choses qui intéressent son bien-être et son agrément avaient reçu satisfaction, quand on commença à rechercher une discipline de ce genre. Je conclus que, manifestement, nous n’avons en vue, dans notre recherche, aucun intérêt étranger. Mais, de même que nous appelons libre celui qui est à lui-même sa fin et n’existe pas pour un autre, ainsi cette science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit une discipline libérale, puisque seule elle est à elle-même sa propre fin. »

ARISTOTE (384-322 av. J.-C.), Métaphysique A, 2, 982 b 10, trad. J. Tricot, Vrin.

Pensée du 05 avril 19

« A l’extrême, est sacré tout ce qui … a un lien quelconque avec le mystère, ou avec la recherche du sens, ou avec l’invocation de la transcendance, ou avec l’absolutisation de certaines valeurs. Ce qui lie ensemble cet agrégat composite et non spécialisé, c’est qu’il occupe l’espace libéré par les religions institutionnelles. Le procès de différenciation et d’individualisation dans lequel s’inscrit l’avancée de la modernité a privé celle-ci de la main-mise qu’elles exerçaient sur les réponses aux questions existentielles fondamentales que rencontrent tous les groupes humains : comment affronter la mort ou le malheur ? Comment fonder les devoirs des individus envers le groupe, etc. ? Si l’on admet que l’ensemble de ces réponses religieuses constituait l’« univers sacré » des sociétés traditionnelles, on désignera comme « cosmos sacré des sociétés industrielles », « sacré moderne », sacré « diffus » ou « informel », sans s’appesantir davantage, l’ensemble des solutions de remplacement apportées aux mêmes questions dans les sociétés modernes. »

Danièle Hervieu-Léger, La religion pour mémoire, Cerf, Paris 1993, p. 66

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Pensée du 04 avril 19

« Il existe d’autres hommes, en dehors des moines, qui essayent de parvenir à l’état de sainteté, mais qui le font par d’autres moyens : le mariage, l’art, le travail, de bonnes actions, ou toute autre chose. Le monachisme défend la sainteté absolue, il n’est en relation (ab-solue) avec rien, dans la mesure du possible. Ce qui est saint n’est ni le sacré ni le profane. Le profane c’est tout ce qui se célèbre en dehors du temple. Le sacré c’est le royaume à l’intérieur du temple. Le sacré est le domaine du prêtre, non du moine. Le sannyasin ne pratique aucune sorte de rite. De nombreux moines chrétiens se retirent dans la solitude, sans prêtres ni sacrements. L’ermite n’abandonne pas sa grotte pour assister aux festivités du temple. Que fais-tu parmi les gens, toi le solitaire, demande saint Jérôme »

Raimon Panikkar, Eloge du simple : Le moine comme archétype universel, Paris, Albin Michel,1995.

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Pensée du 03 avril 19

« Les facultés les plus importantes, et celles qui sont communes et celles qui sont spéciales aux animaux, sont semble-t-il, communes à l’âme et au corps, par exemple la sensation, la mémoire, la passion, le désir et, en général, l’appétit, en outre, le plaisir et la peine ; en effet elles appartiennent à peu près à tout ce qui participe à la vie. De plus, il y a des fonctions communes, les unes, à tous les êtres qui jouissent de la vie, les autres, à quelques uns des animaux. Les plus essentielles forment précisément quatre couples, par exemple la veille et le sommeil, la jeunesse et la vieillesse, l’inspiration et l’expiration, la vie et la mort. […] Il est évident que les notions énoncées plus haut sont communes et à l’âme et au corps : en effet, toutes se manifestent, les unes, en même temps que la sensation, les autres, à la suite de la sensation. Quelques unes sont justement des manifestations de cette dernière, les autres, ses manières d’être, d’autres, sa garantie et sa sauvegarde, d’autres en sont la perte et la privation. Or, que la sensation n’arrive à l’âme que par le corps, c’est évident d’après le raisonnement et indépendamment du raisonnement. »
Aristote, De sensu, c.1, 436a11-b10
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