Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 09 janvier 19

« Qu’on prenne un acte volontaire, par exemple un mensonge pernicieux, par lequel un homme a introduit un certain désordre dans la société, dont on recherche d’abord les raisons déterminantes, qui lui ont donné naissance, pour juger ensuite comment il peut lui être imputé avec toutes ses conséquences. Sous le premier point de vue, on pénètre le caractère empirique de cet homme jusque dans ses sources que l’on recherche dans la mauvaise éducation, dans les mauvaises fréquentations, en partie aussi dans la méchanceté d’un naturel insensible à la honte (…), sans négliger les circonstances tout à fait occasionnelles qui ont pu influer. Dans tout cela, on procède comme on le fait, en général, dans la recherche de la série des causes déterminantes d’un effet naturel donné. Or, bien que l’on croie que l’action soit déterminée par là, on n’en blâme pas moins l’auteur, et cela, non pas à cause de son mauvais naturel, non pas à cause des circonstances qui ont influé sur lui, et non pas même à cause de sa conduite passée. (…) Ce blâme se fonde sur une loi de la raison où l’on regarde celle-ci comme une cause qui a pu et a dû déterminer autrement la conduite de l’homme, indépendamment de toutes les conditions empiriques nommées. (…) L’action est attribuée au caractère intelligible de l’auteur : il est entièrement coupable au moment où il ment; par conséquent, malgré toutes les conditions empiriques de l’action la raison était pleinement libre, et cet acte doit être attribué entièrement à sa négligence. »

Kant, Critique de la raison pure, 1787

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Pensée du 08 janvier 19

Qu’il y ait une telle extériorité entre le philosopher et le croire que celle par laquelle je suis parti, je voudrais le contester à plusieurs niveaux d’inégale importance. Et montrer d’abord qu’en réalité la philosophie ne s’en est jamais tenue à la pure attitude de doute et de méfiance envers des certitudes fondamentales, qu’on peut assez légitimement appeler des croyances, mais qu’elle n’a jamais pu éviter d’aboutir à des croyances certes fondées et visitées par la raison ou qu’elle n’a pas pu écarter de telles conclusions assurées. »

Paul VALADIER, UN PHILOSOPHE PEUT-IL CROIRE ? Éditions Cécile Defaut, 2006.

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Pensée du 07 janvier 19

« Tout acte, envisagé non pas du point de vue d’agent, mais dans la perspective du processus dans le cadre duquel il se produit et dont il interrompt l’automatisme, est un ‘miracle’ – c’est-à-dire quelque chose à quoi on ne pouvait pas s’attendre. S’il est vrai que l’action et le commencement sont essentiellement la même chose, il faut conclure qu’une capacité d’accomplir des miracles compte aussi au nombre des facultés humaines. Cela paraît plus étrange que ce ne l’est en fait. Il est dans la nature même de tout nouveau commencement qu’il fasse irruption dans le monde comme une improbabilité infinie, mais c’est précisément cet infiniment improbable qui constitue en fait la texture de tout ce que nous disons réel. Toute notre existence repose, après tout, pour ainsi dire sur une chaîne de miracles, la naissance de la terre, l’évolution du genre humain à partir des espèces animales. Car du point de vue des processus de l’univers et de la nature, et de leurs probabilités statistiquement accablantes, la naissance de la terre à partir de processus cosmique, la formation de la vie organique à partir de processus inorganiques, enfin l’évolution de l’homme à parti de processus de la vie organique sont toutes des improbabilités infinies, ce qu’on appelle couramment des ‘miracles’».

Hannah Arendt, La Crise de la culture, Folio, p. 220.

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Pensée du 06 janvier 19

Le jugement de goût est esthétique

« La volonté est une sorte de causalité des êtres vivants, en tant qu’ils sont raisonnables, et la liberté serait la propriété qu’aurait cette causalité de pouvoir agir indépendam­ment de causes étrangères qui la déterminent ; de même que la nécessité naturelle est la propriété qu’a la causalité de tous les êtres dépourvus de raison d’être déterminée à agir par l’influence de causes étrangères. La définition qui vient d’être donnée de la liberté est négative, et par conséquent, pour en saisir l’essence, inféconde ; mais il en découle un concept positif de la liberté, qui est d’autant plus riche et plus fécond. Comme le concept d’une causalité implique en lui celui de lois, d’après lesquelles quelque chose que nous nommons effet doit être posé par quelque autre chose qui est la cause, la liberté, bien qu’elle ne soit pas une propriété de la volonté se conformant à des lois de la nature, n’est pas cependant pour cela en dehors de toute loi; au contraire, elle doit être une causalité agissant selon des lois immuables, mais des lois d’une espèce particulière, car autrement une volonté libre serait un pur rien. La nécessité naturelle est, elle, une hété­ronomie des causes efficientes ; car tout effet n’est alors pos­sible que suivant cette loi, que quelque chose d’autre détermine la cause efficiente de la causalité. En quoi donc peut bien consister la liberté de la volonté, sinon dans une autonomie, c’est-à-dire dans la propriété qu’elle a d’être à elle-même sa loi ? Or cette proposition : la volonté dans toutes les actions est à elle-même sa loi, n’est qu’une autre formule de ce principe : il ne faut agir que d’après une maxime qui puisse aussi se prendre elle-même pour objet à titre de loi universelle. Mais c’est précisément la formule de l’impératif catégorique et le principe de la moralité ; une volonté libre et une volonté soumise à des lois morales sont par conséquent une seule et même chose. »

Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785

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Pensée du 05 janvier 19

« Tout homme a une conscience et se trouve observé, menacé, de manière générale tenu en respect (respect lié à la crainte) par un juge intérieur et cette puissance qui veille en lui sur les lois n’est pas quelque chose de forgé (arbitrairement) par lui-même, mais elle est inhérente à son être. Elle le suit comme son ombre quand il pense lui échapper. Il peut sans doute par des plaisirs ou des distractions s’étourdir ou s’endormir, mais il ne saurait éviter parfois de revenir à soi ou de se réveiller, dès lors qu’il en perçoit la voix terrible. Il est bien possible à l’homme de tomber dans la plus extrême abjection où il ne se soucie plus de cette voix, mais il ne peut éviter de l’entendre.

Cette disposition intellectuelle originaire et (puisqu’elle est la représentation du devoir) morale, qu’on appelle conscience a elle-même ceci de particulier, que bien que l’homme n’y ait affaire qu’avec lui-même, il se voit cependant contraint par sa raison d’agir comme sur l’ordre d’une autre personne. Car le débat dont il est ici question est celui d’une cause judiciaire (causa) devant un tribunal. Concevoir celui qui est accusé par sa conscience comme ne faisant qu’une seule et même personne avec le juge est une manière absurde de se représenter le tribunal ; car s’il en était ainsi l’accusateur perdrait toujours. – C’est pourquoi pour ne pas être en contradiction avec elle-même la conscience humaine en tous ses devoirs doit concevoir un autre (comme l’homme en général) qu’elle-même comme juge de ses actions. Cet autre peut être maintenant une personne réelle ou seulement une personne idéale que la raison se donne à elle-même. »

Kant, Doctrine de la vertu, 1796

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Pensée du 04 janvier 19

« On dit, il est vrai, que la liberté de parler ou d’écrire peut nous être ôtée par une puissance supérieure, mais non pas la liberté de penser. Mais penserions-nous beaucoup et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? Aussi bien, l’on peut dire que cette puissance extérieure qui enlève aux hommes la liberté de communiquer publiquement, leur ôte également la liberté de penser – l’unique trésor qui nous reste encore en dépit de toutes les charges civiles et qui seul peut apporter un remède à tous les maux qui s’attachent à notre condition. »

Kant, Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ?, 1786

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Pensée du 03 janvier 19

« La nature est opiniâtre et lente dans ses opérations. S’agit-il d’éloigner, de rapprocher, d’unir, de diviser, d’amollir, de condenser, de durcir, de liquéfier, de dissoudre, d’assimiler, elle s’avance à son but par les degrés les plus insensibles. L’art, au contraire, se hâte, se fatigue et se relâche. La nature emploie des siècles à préparer grossièrement les métaux : l’art se propose de les perfectionner en un jour. La nature emploie des siècles à former les pierres précieuses, l’art prétend les contrefaire en un moment. Quand on posséderait le véritable moyen, ce ne serait pas assez ; il faudrait encore savoir l’appliquer. On est dans l’erreur, si l’on s’imagine que, le produit de l’intensité de l’action multipliée par le temps de l’application étant le même, le résultat sera le même. »

Diderot, Pensée sur l’interprétation de la nature.

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Pensée du 02 janvier 19

« Le développement du point de vue anthropologique, et non idéologique, n’est pas universel ; il est culturellement construit et s’actualise au milieu de multiples actions et interactions sociales. Le développement de l’Afrique ne saurait être l’exécution d’un plan exogène. L’Afrique résiste et continuera à résister aux multiples thérapies concoctées pour sa sortie du sous-développement. Tant qu’elle ne sera pas consultée sur son rêve intime, elle ne cèdera pas. Il nous revient, fils de ce continent, de sortir des chemins battus et de prendre au sérieux nos traditions culturelles, au lieu de continuer à les regarder dédaigneusement avec les yeux de soi-disant civilisés qui nous ont été prêtés et que nous assumons si bien. Nous avons déjà assez bafoué notre patrimoine, ressaisissons-nous, recueillons le noyau qui résiste pour apporter notre contribution à la construction du monde. Au lieu de continuer à croire que nous n’avons rien à apporter, piétinant nos trésors et admirant ceux des autres, écoutons l’Afrique qui nous appelle à la dignité et à la fierté »

Benjamin AKOTIA, « Pourquoi sommes-nous à développer ? »

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Pensée du 01 janvier 19

« Autrui, en tant qu’autrui, n’est pas seulement un alter ego. Il est ce moi que je ne suis pas : il est le faible alors que moi je suis le fort, il est le pauvre, il est « la veuve et l’orphelin ». Il n’y a pas de plus grande hypocrisie que celle qui. a inventé la charité bien ordonnée. Ou bien il est l’étranger, l’ennemi, le puissant. L’essentiel c’est qu’il a ces qualités de par son altérité même. L’espace intersubjectif est initialement asymétrique. L’extériorité d’autrui n’est pas simplement l’effet de l’espace qui maintient séparé ce qui, par le concept, est identique, ni une différence quelconque selon le concept qui se manifesterait par une extériorité spatiale. C’est précisément en tant qu’irréductible à ces deux notions d’extériorité que l’extériorité sociale est originale et nous fait sortir des catégories d’unité et de multiplicité qui valent pour les choses, c’est-à-dire valent dans le monde d’un sujet isolé, d’un esprit seul. L’intersubjectivité n’est pas simplement l’application de la catégorie de la multiplicité au domaine de l’esprit. Elle nous est fournie par l’Eros, où, dans la proximité d’autrui, est intégralement maintenue la distance dont le pathétique est fait, à la fois, de cette proximité et de cette dualité des êtres ».

Emmanuel Levinas

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Pensée du 31 décembre 18

« La conscience historique au sens étroit et fort de l’expression, comporte, me semble-t-il, trois éléments spécifiques: la conscience d’une dialectique entre tradition et liberté, l’effort pour saisir la réalité ou la vérité du passé, le sentiment que la suite des organisations sociales et des créations humaines à travers le temps n’est pas quelconque ou indifférente, qu’elle concerne l’homme en ce qu’il a d’essentiel. Le premier élément est ce que les philosophes appellent volontiers historicité de l’homme. Il est proche de ce que d’autres ont appelé le caractère prométhéen de la réalité historique: les hommes ne se soumettent pas passivement au destin, ils ne se contentent pas de recevoir les traditions que l’éducation a déposées en eux, ils sont capables de les comprendre, donc de les accepter ou de les rejeter. Cette compréhension ne se confond pas avec connaissance historique à prétention scientifique, elle ne l’implique même pas logiquement. »

Raymond Aron, Dimension de la conscience historique

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