Archive for the ‘PHILOSOPHIE DU DEVELOPPEMENT’ Category

Pensée du 02 janvier 19

« Le développement du point de vue anthropologique, et non idéologique, n’est pas universel ; il est culturellement construit et s’actualise au milieu de multiples actions et interactions sociales. Le développement de l’Afrique ne saurait être l’exécution d’un plan exogène. L’Afrique résiste et continuera à résister aux multiples thérapies concoctées pour sa sortie du sous-développement. Tant qu’elle ne sera pas consultée sur son rêve intime, elle ne cèdera pas. Il nous revient, fils de ce continent, de sortir des chemins battus et de prendre au sérieux nos traditions culturelles, au lieu de continuer à les regarder dédaigneusement avec les yeux de soi-disant civilisés qui nous ont été prêtés et que nous assumons si bien. Nous avons déjà assez bafoué notre patrimoine, ressaisissons-nous, recueillons le noyau qui résiste pour apporter notre contribution à la construction du monde. Au lieu de continuer à croire que nous n’avons rien à apporter, piétinant nos trésors et admirant ceux des autres, écoutons l’Afrique qui nous appelle à la dignité et à la fierté »

Benjamin AKOTIA, « Pourquoi sommes-nous à développer ? »

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Pensée du 21 décembre 18

« Le développement semble une donnée naturelle ; on nous demande, à nous tous, de nous mettre dans la course au développement. Prenons le temps d’interroger le concept du développement. Même si nous n’avons pas le choix, donnons-nous au moins le luxe de comprendre ce que c’est. L’interrogation que je formule est la suivante : En quoi les autres sont-ils développés et pourquoi devons-nous l’être aussi ? N’y aurait-il pas une manière africaine de se développer ? Le développement sous sa forme actuelle est-elle une préoccupation de tous les hommes et de tous les peuples ? Il est intéressant d’interroger les traditions des peuples pour comprendre leur désir de développement. »

BENJAMIN AKOTIA, « Pourquoi sommes-nous à développer ? »

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Pensée du 20 septembre 17

« Le développement semble une donnée naturelle ; on nous demande, à nous tous, de nous mettre dans la course au développement. Prenons le temps d’interroger le concept du développement. Même si nous n’avons pas le choix, donnons-nous au moins le luxe de comprendre ce que c’est. L’interrogation que je formule est la suivante : En quoi les autres sont-ils développés et pourquoi devons-nous l’être aussi ? N’y aurait-il pas une manière africaine de se développer ? Le développement sous sa forme actuelle est-elle une préoccupation de tous les hommes et de tous les peuples ? Il est intéressant d’interroger les traditions des peuples pour comprendre leur désir de développement. »

BENJAMIN AKOTIA, « Pourquoi sommes-nous à développer ? »

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Eléments de réflexion pour une anthropologie philosophique du développement

L’Atelier des concepts, par Emmanuel AVONYO, op

Semaine du 07 juin 2010

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I.          LA FRANCAFRIQUE, UN FREIN AU DEVELOPPEMENT

La meilleure manière de poser le problème du développement aujourd’hui est de le situer dans son contexte. Le contexte précisément est celui des célébrations du cinquantenaire des indépendances officielles des pays africains, et du bilan d’une coopération difficultueuse avec la France, du moins en ce qui concerne les pays d’Afrique noire francophone. Le dernier sommet Afrique-France a encore parié sur la coopération bilatérale et la défense d’une communauté de destin. Or, cette institution connue sous le vocable de France-Afrique (Françafrique) apparaît comme le symbole majeur de la perpétuation des méthodes et pratiques auxquelles voulait remédier la décolonisation. Le modèle de développement proposé sous les oripeaux de la coopération Afrique-France n’a visiblement pas d’avenir. Nous voudrions montrer ici qu’en dépit de la prégnance de l’emprise politique de la France sur certains chefs d’Etats des pays ayant le français en partage, de nouvelles perspectives de développement pourraient s’offrir sur les vestiges des relations franco-africaines moribondes et qui arrivent vertigineusement à essoufflement.

1.         UN ESSOUFFLEMENT INVINCIBLE

Dès les premières heures des indépendances, le Ghanéen Kwame N’KRUMAH faisait remarquer que « les structures héritées du colonialisme manquaient de viabilité et d’infrastructures dynamiques. »[1] Plusieurs hommes politiques du continent, pressentant les difficultés d’une réelle prise d’autonomie vis-à-vis des puissances colonisatrices, ont appelé les Africains à briser les barrières géographiques héritées de la colonisation et à redynamiser leurs institutions traditionnelles afin de mieux s’adapter au processus du progrès enclenché. On se rappelle encore les écrits de Louis-Vincent THOMAS[2] sur la mystique d’un socialisme africain comme une invitation adressée aux Africains à réfléchir aux conditions de leur expérience d’autonomie. Le seuil de développement socio-économique entrevu avec la création de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) en 1963, de l’Union Africaine (UA) en 2002 et de nombreuses structures politiques et économiques sous-régionales, ne semble guère atteint au début du troisième millénaire. Le NEPAD, le Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique, n’a pas non plus apporté jusque-là les nouvelles solutions escomptées pour le continent.

A y regarder de près, ce sont les pays d’Afrique francophone qui paient un lourd tribut : ils sont les pays les moins développés économiquement, les plus endettés financièrement et les moins avancés démocratiquement. En effet, d’énormes problèmes sociaux et de nombreux défis en matière de développement subsistent de nos jours dans plusieurs pays d’Afrique francophone où règne un black-out total sur la gestion du pouvoir politique. On peut citer au nombre de ces Etats le Togo, un pays où un seul parti politique règne sans partage depuis près de quarante cinq ans. Au moment où les responsables politiques du parti au pouvoir se bombent le torse d’avoir été plébiscités une nouvelle fois lors des élections par le peuple, le même peuple croupit dans la misère. Les infrastructures routières sont en déliquescence avancée, l’école publique a rendu ses clés, pendant que le Bénin voisin bat le record en matière de taux de scolarisation en Afrique[3]. « Le Togo est l’un des pays les plus pauvres de la planète, avec un revenu national brut par habitant de 360 dollars en 2007… En 2008, les institutions financières lui ont accordé un allègement de la dette au titre de l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés renforcée.»[4] Sa dette publique extérieure s’élève à 1,8 milliards de dollars. La conspiration du silence diplomatique étant, cette situation n’a jamais interpellé les protecteurs du pouvoir en place. Tout comme le Togo, la République Démocratique du Congo, le plus grand pays d’Afrique subsaharienne, est classé parmi les pays surendettés d’Afrique[5].

Par ailleurs, pour la première fois dans son rapport annuel sur les indicateurs de développement, la Banque Mondiale (un autre complice et porte-parole de l’idéologie de domination occidentale) a pointé du doigt le fléau de la corruption qui gangrène l’économie subsaharienne. Même si la corruption est une pratique très répandue faisant partie intégrante de l’économie politique africaine, on note que sept pays des huit indexés comme pratiquant à outrance des pots-de-vin sont des francophones : Cameroun, Burkina, RD Congo, Mali, Congo Brazza, Sénégal, Côte d’Ivoire, Gabon[6]. Comment comprendre que les pays francophones soient les plus enclins à l’inertie et à la corruption ? On peut alléguer sans coup férir que les ex colonies françaises n’ont pas eu les moyens de leur développement. L’enfant auquel on se contente d’apprendre à manger du poisson sans lui montrer le chemin de la pêche et de la cuisine peut-il se débrouiller autrement dans la vie ? Il n’est pas anodin que la langue française, héritage d’une domination stérile, décline dans les relations internationales, même si certains défenseurs de la Francophonie, en l’occurrence Jean-Pierre RAFFARIN[7], ne veulent pas l’admettre. L’usage subalterne du français dans le monde est entre autres la conséquence de la déprime de la diplomatie française pour laquelle l’engouement s’aménuise comme peau de chagrin.

Mais de façon générale, c’est à tous les Africains qu’il faut demander : qu’avez-vous fait de vos cinquante ans d’indépendance réclamée tambour battant ? « Le bilan de l’auto-disposition est, sans doute, négatif, et même à la limite déprimant, poussant certains Africains à l’afro-pessimisme : de l’Afrique, continent  des pires misères humaines, peut-il venir quelque chose de bon ? »[8] L’Afrique connaît toujours un manque d’équilibre entre ses ressources, ses aspirations sociales et ses institutions censément mises en place pour promouvoir l’intégration économique et assurer le progrès social dans un monde globalisé. Certains pays d’Afrique, en l’occurrence ceux du Sahel, confrontés aux rigueurs d’une pluviométrie défavorable, ne parleront pas de sitôt d’autosuffisance alimentaire. Or, les Etats qui ne peuvent pas assurer leurs besoins alimentaires peuvent difficilement se développer, affirmait Kwame N’KRUMAH[9]. La Chine multiplie les accords de partenariat avec certains Etats, dans l’optique d’accélérer le développement de l’Afrique. Ce n’est pas sûr que ce soit la meilleure solution pour l’Afrique. Oui pour la coopération, mais non pour les aides empoisonnées qui accroissent les dettes colossales de l’Afrique. La Chine octroie ses aides à un taux préférentiel, il faut le savoir. Que ce soit Taïwan, la Chine ou le Japon, ce sont des versions modernes d’impérialisme dont les conséquentes lointaines sont défavorables pour la souveraineté de l’Afrique.

Malgré un certain « redressement » de la situation économique après des vagues d’annulations de dette, et l’optimisme affiché par rapport au développement de l’Afrique[10], la marginalisation progressive du continent dans les échanges internationaux est frappante. Les grandes décisions économiques et diplomatiques se prennent sans l’Afrique. C’est peut-être la raison pour laquelle, les Africains sont plus que jamais décidés à obtenir une place de membre permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Ce fut en tout cas l’un des sujets brûlants du 25e Sommet France-Afrique (Afrique-France) qui s’est tenu à Nice (France) le 31 mai et 01 juin 2010. Ce sommet a été présenté comme le sommet du renouveau. Les réunions de la France-Afrique inaugurées sous ce nom par Georges POMPIDOU s’appelleront désormais sommet Afrique-France. Il semble que désormais, l’Afrique est appelée à jouer un rôle accru dans les relations internationales. A la faveur de cette réunion placée sous le signe de « la gouvernance mondiale de l’Afrique », nous avons réécouté les discours pompeux des chefs d’Etats des pays concernés. Le plus éminent des participants à cette messe des déclarations de bonnes intentions a fait valoir que le monde avait besoin de l’Afrique pour discuter des grandes questions. Appelant à une relation de collaboration franco-africaine (africano-françaises ?) décomplexée, il a estimé que l’échec de l’Afrique serait le drame de l’Europe. Voici un extrait de son discours :

« L’Europe et la France, nous avons un intérêt majeur à la réussite de l’Afrique. Douze kilomètres séparent nos deux continents, il y a une communauté de destin, une communauté d’intérêts… Le continent africain s’impose chaque jour davantage comme un acteur absolument majeur de la vie internationale. Le formidable dynamisme démographique de l’Afrique, ses ressources considérables, en font la principale réserve de croissance de l’économie mondiale pour les décennies à venir. De son évolution, je veux dire de l’évolution de l’Afrique, de notre capacité commune à assurer son développement, dans la paix et la stabilité, dépend pour une large part notre propre devenir.»[11]

Ces discours auxquels nous sommes habitués n’auront aucune pertinence tant que l’Afrique n’aura pas sa souveraineté totale. En fait, le continent africain n’est adoubé que dans ces instances officielles qui sont comme de simples chambres d’enregistrement des flux de variation de la nouvelle politique africaine de la France, si variation il y a. Il n’y a rien de sincère dans les déclarations politiques de ces sommets. Nous en voulons pour preuve l’interview de SARKOZY publiée dans l’hebdomadaire Les Afriques, et que révèle François SOUDAN. C’est une interview prérédigée, taillée sur mesure en prélude au sommet Afrique-France, et initialement proposée par l’Elysée et le Quai d’Orsay à Jeune Afrique qui a « poliment décliné » l’offre. Pourquoi le promoteur des idéaux d’Afrique-France ne passe-t-il pas une interview à chaud, comme c’est la règle sur les chaînes internationales CFI, FRANCE 2 ? Peut-être n’aura-t-il pas eu l’occasion de pratiquer la langue de bois pour toujours s’en tirer à bon compte. De toutes les façons, il ne s’agit que de l’Afrique… Et François SOUDAN de conclure : « sous le chaud soleil franco-africain, tout bouge, mais rien ne change » [12].

Rupture ou continuité ? La réponse semble aller de soi. Et pourtant, on se rappelle qu’au début de son premier mandat présidentiel, Nicolas SARKOZY avait annoncé une politique de rupture avec l’Afrique. Nous avons encore en mémoire une allocution incendiaire à Dakar lors de sa tournée africaine de juillet 2007 qui lui a valu la mésestime de nombreux Africains. Les fondamentaux de la diplomatie étant, nous voyons mal la France lâcher complètement la bride en Afrique, « réserve de croissance de l’économie mondiale ». Que ce soit France-Afrique ou Afrique-France, les enjeux sont les mêmes pour la France. Sous le couvert d’une coopération diplomatique, économique, militaire, SARKOZY chapeaute l’Afrique depuis l’Elysée. Au lieu de se prendre pour le nombril du monde, la France ne ferait-elle pas mieux d’aller faire face à ses déficit budgétaire et décroissance économique ? Malgré le renouvellement des bases des relations franco-françaises, ils ne sont plus nombreux les Africains qui y croient encore. Certains présidents vont à ces sommets, qui pour faire de la figuration et répéter le discours alléchant que leur service de communication leur a pondu à l’occasion, qui pour négocier une retraite dorée pour service rendu à la métropole, qui pour exposer leurs « bouffonneries de bons rois nègres », qui pour dormir les casques sur la tête.

Notons qu’on parle actuellement de « Zones de coopération prioritaire » pour désigner l’ouverture de cette même coopération francophone aux Etats lusophones, anglophones… qui le désirent. Et c’est ainsi que SARKOZY prétend rompre avec l’Afrique. La montée des Asiatiques sur le continent africain en est pour quelque chose. La dite « charte d’investissement en Afrique » n’est qu’une nouvelle modulation de la politique de la mainmise sur les fragiles économies africaines. Aujourd’hui, de plus en plus de voix s’élèvent pour contester la construction des économies à partir des aides et financements destinés à être rapatriés à terme. Changer de dénomination pour qualifier (habiller) les mêmes intérêts sordides poursuivis depuis vingt cinq ans est la preuve supplémentaire que la Françafrique est menacée de mort. Qu’elle veuille lâcher prise ou pas, l’heure de la vraie rupture a sonné : celle que décident les Africains eux-mêmes. Pendant que la Françafrique arrive invinciblement à essoufflement, et que la France perd pied progressivement dans son ancien pré-carré, l’exemple du cinglant désaveu de Laurent GBAGBO (Côte d’Ivoire) est le plus symptomatique, on peut tirer les constats lucides qui s’imposent. L’Afrique doit réfléchir à un nouveau départ, tout en évitant de continuer à mettre du vin nouveau dans de vieilles outres.

2.         FAUT-IL TROUVER UNE ALTERNATIVE AU DEVELOPPEMENT ?

Le développement en tant qu’idéologie est un héritage de la colonisation et un leitmotiv de la Françafrique. Après cinquante ans d’indépendance flatteuse et vingt cinq ans de la Françafrique, l’Afrique semble arrivée à la croisée des chemins. L’Afrique noire mal partie au temps de René DUMONT[13] n’est toujours pas arrivée, et cela pour une juste raison : les Africains n’ont jamais pris leur indépendance. Plusieurs de nos dirigeants sont en service commandé, ils sont comme des marionnettes aux mains des ex-puissances coloniales, seule protection sûre pour le tripatouillage des élections et la dictature militaire. Et pourtant, les chantiers du développement sont là, et les développeurs connaissent tous les priorités auxquelles il faut s’attaquer : la pauvreté, l’analphabétisme, le chômage, la mal gouvernance, les droits de l’homme, la santé… Mais, s’ils se mettaient  à éradiquer complètement le paludisme et le virus du VIH-SIDA, à quoi serviraient leurs firmes pharmaceutiques ? C’est à croire que le développeur ne vit que du sous-développement des autres, comme tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Il est clair, le développement n’a jamais été qu’un mirage pour perpétuer la présence des vautours dans le ciel du continent africain. Le concept de coopération doit être resitué par rapport à l’idée de développement.

Tout porte à penser que l’assimilation, l’asservissement, la « cocufication », la langue de baobab et le cynisme sont des paradigmes indécrottables du concept de coopération. Le développement tel qu’il est envisagé par les développeurs et les partenaires au développement se contente d’appliquer de façon verticale, telles les frappes chirurgicales américaines en Irak, des schémas préconçus à des réalités socio-économiques qui leur sont complètement étrangères. C’est tout comme on applique du cataplasme sur des jambes de bois. Le vrai objectif n’est pas le développement. La coopération n’a souvent été qu’un prétexte. Un demi siècle de mise en œuvre des programmes d’ajustement structurel et de financement des « grands projets » dans le monde sous-développé n’ayant rien changé au quotidien des pays pauvres très endettés (ou surendettés), plusieurs anthropologues du développement ont appelé à passer d’une conception idéologique du développement à une nouvelle manière d’entrevoir le développement. Benjamin AKOTIA est de ceux qui rejettent de façon radicale l’idéologie développementiste et sa tendance assimilationniste. Cette position a fait l’objet d’une réflexion publiée à L’ACADEMOS sous le titre « Peut-on réinventer le concept de développement ? »

Les Africains sont entre résignation et volonté désespérée de lutter pour leur développement, tant les fruits n’ont pas atteint la promesse des fleurs. Faut-il trouver une alternative au développement cinquante ans après les indépendances ? Doit-on renoncer à la coopération désuète défendue par la Françafrique revue et corrigée ? La coopération avec la France et avec le reste du monde n’est pas mauvaise en soi quand on sait que la rencontre avec l’autre est source d’enrichissement. On ne peut pas renoncer à se développer. Le développement semble une donnée naturelle, qui concerne tous peuples, y compris les soi-disant développés achevés. Cependant, l’idéologie qui entoure le développement est à rejeter, tel un cadeau empoisonné. Les investissements sont nécessaires pour le développement de l’Afrique. Mais à voir les conséquences que cela entraîne, il vaut mieux réfléchir à l’obtention d’une souveraineté complète, et à la mise en place d’une politique économique commune sur le plan africain. S’il n’est peut-être pas possible de réinventer le concept de développement, on peut tout de même entreprendre de le repenser et de l’humaniser. Quel contenu peut-on donner au développement aujourd’hui ? Comment parvenir à un concept humain et moins idéologique de développement ? Cette analyse des fondements n’est-elle pas la tâche de la philosophie fondamentale, l’anthropologie en tant que geste philosophique de base ?

II.   FONDEMENTS D’UNE ANTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE DU DEVELOPPEMENT

La coopération avec les partenaires au développement et les organisations non gouvernementales n’est pas la source de tous les problèmes de l’Afrique ; elle ne peut pas non plus être un socle inébranlable au développement assuré du continent. Le fondement du développement se trouve en l’homme en tant qu’être capable de développement. Pour autant qu’elle est souhaitée, il faut encore interroger, limiter et humaniser cette coopération en soumettant de nouveau à la réflexion les bases anthropologiques du concept traditionnel de développement. Cette activité réflexive est la tâche de la philosophie fondamentale. L’anthropologie philosophique mise au service du développement veut réactiver l’attention des uns et des autres sur les principes essentiels de tout progrès économique et social. Elle rappelle que l’homme dans sa plénitude d’être est le principe et la fin du développement. Posons-nous d’abord une question de principe : pourquoi le développement ?

1.         LE DEVELOPPEMENT POUR QUOI FAIRE ?

Que cherchons-nous ? Pourquoi faut-il se développer ? Quel type d’homme aimerions-nous développer, quel type d’homme développé voulons-nous susciter par le développement ? Quels acteurs de développement devons-nous former ? De quels moyens disposons-nous ? Quel visage voulons-nous donner à l’Afrique ? C’est cette tâche préalable que nous formulons par la question : le développement pour quoi faire ? Le débat que nous soulevons sous ce titre dépasse considérablement les limites de cette discussion. Et nous ne prendrons pas le risque d’y répondre frontalement. Puisque c’est à chacun de s’y essayer selon ses attentes. Nous nous bornerons à souligner que cette question a le mérite de nous rappeler qu’en toute chose, il faut se poser des questions. L’art de questionner qui appartient en propre à la philosophie n’est pas une activité superflue. Lorsque ce questionnement porte sur l’homme dans son ipséité, il devient le geste philosophique de base inhérent à tout développement. L’anthropologie philosophique nous évite de reprendre les chemins de nos échecs retentissants. Elle nous donne les moyens de « dire la vérité, sans cesser d’être généreux » (Albert CAMUS).

Le plus important n’est pas de scander des formules dans les salons feutrés des sommets France-Afrique, il convient de s’interroger sur le modèle d’homme qui doit être au centre du développement et sur le modèle de développement qui convient à chaque culture. En fait, l’idéologie développementiste a souvent fait comme si cette étape allait de soi, parce que le modèle d’homme et de développement était déjà tout fait, il ne restait plus qu’à aller l’imposer aux sous-hommes. De son côté, l’anthropologie du développement qui répugne à se nourrir de principes philosophiques s’est contentée d’être une méthode dont le but était d’accomplir le boulot prescrit par les idéologues du vieux continent. L’anthropologie du développement a été pendant un demi siècle au service du néo-colonialisme ; le concept d’anthropologie du développement a été inventé pour constituer le ferment et l’interprète des mythes et idéologies des développeurs[14]. Elle a cherché à exiler l’homme Africain de sa culture, commettant ainsi une faute de lèse-humanité. Au lieu de susciter en lui les ressources d’une auto-prise en charge et d’une valorisation de soi, les anthropologues du développement a entraîné l’homme Africain dans une dépendance politique et culturelle préjudiciable.  L’anthropologie philosophique du développement, c’est-à-dire la philosophie de l’homme qui a pour tâche le développement, récuse cette tâche d’auxiliaire du développement et rejette le développement en tant que processus de redomination et d’acculturation, car le modèle d’homme à susciter n’est pas extérieur à l’homme à développer, ni à sa culture.

Aujourd’hui, l’entreprise de développement gagnerait à prendre appui sur des présupposés philosophiques. Pour ne plus ressembler à des voyageurs qui naviguent à vue, au gré du vent des nuits de l’inconnaissance des enjeux du développement, il est impérieux de replacer toutes nos conquêtes dans le sens de la promotion de l’homme comme valeur éminente et non négociable. C’est bien ce que nous apprend l’anthropologie philosophique. La philosophie fondamentale, celle qui étudie l’homme en tant qu’homme historiquement situé, a la lourde tâche d’attirer l’attention sur l’homme, principe et fin du développement. Son geste fondamental consiste à rappeler que le développement, avant d’être une question d’infrastructures, de transferts de technologie, de communauté d’intérêts, de civilisation et de rationalité, concerne l’homme dans sa substantialité. Il est regrettable de savoir qu’ailleurs dans le monde, on semble entré dans l’ère du post-humain, ou de l’humain transgénique[15]. La personne humaine n’a pas plus de valeur qu’un animal domestique (ou un objet de laboratoire). On peut laisser mourir le premier au profit des seconds. Cette crise de l’humain justifie les bombes qu’on largue inlassablement sur des populations entières. Un modèle de  développement qui n’a aucun sens de l’humain n’a pas répondu à la question initiale : le développement pour quoi faire ?

L’anthropologie philosophique formule l’hypothèse que la recherche de l’excellence humaine est le point de départ de tout processus de développement qui ne veut pas être contre-productif. Plus que le sens de l’humain, c’est l’excellence de l’homme dans son humanitude que le développement se doit de viser. Cette excellence, c’est encore à l’homme de la produire, de l’extérioriser. Le principe de développement est inhérent, et non extérieur à l’homme. Le développement est certes une logique de l’action et de la pratique. Mais avant tout, c’est du côté des principes de l’action humanisante qu’il urge de regarder, car si tous les hommes sont d’accord pour affirmer que le développement doit être au service de l’homme, ils ne s’entendent plus au sujet du contenu qu’il faut y mettre. A défaut de s’entendre sur le contenu, nous pouvons baliser des voies communes de recherche de solution en misant sur les fondamentaux. Le développement ne peut venir que de l’esprit de créativité et d’initiative suscité en l’homme. C’est pour se faire l’écho de ce questionnement que le camerounais Ebénézer NJOH-MOUELLE[16] publiait à la fin de la première décennie des indépendances un ouvrage tonique et très critique dont le sujet, plus que jamais d’actualité, convient bien à notre propos. Le philosophe voulait dégager la signification philosophique, objective et équilibrée du processus du développement en vue d’un nouveau départ. Nous croiserons son approche avec quelques données anthropologiques de Paul RICOEUR et de Hannah ARENDT.

Le problème du développement, envisagé du point de vue de l’homme, implique fondamentalement une lutte pour l’augmentation de la créativité et une bataille pour la liberté de l’homme : « De la bataille du développement devra sortir un type d’homme que nous caractérisons sous les traits du créateur pour souligner la nécessité qu’il y a à faire en sorte qu’il soit sinon un homme libre, du moins toujours apte à le devenir. »[17] L’homme capable de développement est un homme essentiellement libre, non dépendant d’une quelconque coopération. La liberté d’action est la terre nourricière de l’excellence humaine. Si pour NJOH-MOUELLE, le développement doit œuvrer à substituer à la médiocrité l’excellence, pour sa part, le philosophe ivoirien Jean-Gobert TANOHconsidère que la question préalable et fondamentale à tout développement intégral et durable est de savoir qui est l’homme ? « Question apparemment banale et simple, qui pourtant n’en demeure pas moins la question de toutes les questions véritables, en dehors de laquelle l’homme ne peut donner du sens authentique aux choses. » [18] En effet, avant de parler de libre créativité, de développement ou d’excellence chez l’homme, il faut questionner son « qui ». L’homme pourrait se définir comme matière première et sujet du développement.

2.         L’HOMME, MATIERE PREMIERE DU DEVELOPPEMENT

Lorsqu’on entend généralement parler de développement, tous les esprits s’orientent de facto vers l’acquisition du matériel, la maximisation des biens et des infrastructures et l’accroissement de la puissance de l’homme sur son environnement immédiat. Dans ce sens, la matière première du développement serait des produits naturels bruts, qui n’ont encore subi aucun processus de transformation. La perception que nous avons de la mesure du développement est appelée à évoluer. C’est ici que la réflexion du philosophe ivoirien Jean-Gobert TANOH trouve toute sa pertinence. On ne doit pas faire du « non préalable » la condition première du développement. Seule « l’authentique préalable », c’est-à-dire l’homme, est une exigence première et fondamentale du développement. Jean-Gobert TANOH attire l’attention sur la sorte d’anachronisme qu’il y a dans la hiérarchisation des priorités en matière de développement. « L’agent principal du développement est l’homme, qui en est aussi la matière première. Il est au début, pendant et à la fin du processus. Le développement est fait par lui et pour lui. Donner au développement toute sa vérité suppose nécessairement la détermination essentielle de l’homme, dont les critères du développement rendent bien compte.»[19]C’est l’homme la matière première du développement. Tout développement commence en lui. C’est à lui qu’il faut donner les moyens du développement. Libérer l’homme, c’est commencer le développement.

Dans cette perspective, la question qu’est-ce que l’homme apparaît comme la question des questions en matière de développement. Pour Jean-Gobert TANOH, la question qu’est-ce que l’homme ne conduit pas à une analyse culturelle, anthropologique ni encore moins biologique, mais à ce qui est de toutes ces déterminations sans quoi ni le culturel, ni l’anthropologique, ni le biologique ne peuvent être substantiellement systématisés. Tout dépend de la façon dont l’homme se représente son être. C’est dans la mesure où l’homme, matière première du développement, se représente clairement son être comme tel qu’il peut résolument et dignement habiter la terre. La question « qu’est-ce que l’homme ? » est une question de l’homme sur l’homme, afin de le saisir d’un point de vue universel et anhistorique[20]. Notre philosophe appelle à poser l’homme au-delà de toutes les contingences culturelles et historiques pour mieux l’appréhender dans ses rapports à la culture et à l’histoire. Penser la vérité vivante du concept de développement, c’est penser l’identité essentielle de l’homme, pour autant que le socle de toute forme de développement est d’abord l’homme. Ce qui est essentiel, « c’est l’habiter de l’homme en sa vérité substantielle, à partir de laquelle il entretient un rapport libre et serein avec les choses. Or une telle réalité n’apparaît pas encore clairement en Afrique où l’on constate le développement épouvantable des misères humaines. »[21]

Le penseur ivoirien affirme que les conflits multiformes qui ensanglantent l’Afrique et certaines régions du monde témoignent d’une certaine idée de l’homme que l’on voudrait faire passer. La crise larvée en Côte d’Ivoire est certes un conflit politique et économique, mais il s’agit essentiellement de l’homme. En clair, cette crise pose la question du regard de l’homme sur l’homme. S’il est avéré que cette crise qui dure près d’une décennie mine le développement du pays, il va sans dire que toute question liée au développement ne peut recevoir une élucidation satisfaisante qu’à partir de l’homme. Jean-Gobert TANOH exhorte à une « réflexion critique et systémique » des Africains noirs sur eux-mêmes, « en vue d’une appropriation humanisante de l’être de l’homme, sans laquelle de toute évidence, il ne peut y avoir de coopération internationale éclairée et éclairante pour un développement durable » (Idem). L’immobilisme existentiel étant le signe d’une « régression ontologique et ontique » (TANOH), une appropriation humanisante de l’être passe peut-être par la visée du maximum d’être-homme, telle que le préconise Ebénézer NJOH-MOUELLE. Nous allons essayer de saisir ce qu’est le maximum d’être-homme afin d’analyser ses implications pour une anthropologie philosophique du développement de Afrique.

3.         LA VISEE DU MAXIMUM D’ETRE-HOMME

La question qui se pose est de savoir qu’est-ce qu’être homme au maximum. C’est être homme excellemment, dans la vérité de sa nature. C’est refuser d’être un homme conventionnel et anonyme de la société, c’est ne plus transformer le passage en destination et le pont en but, la coopération « françafricaine » en finalité de l’existence. La pierre de touche du maximum d’être est dans l’excellence humaine car « L’excellence de l’homme invite donc celui-ci à quitter la transition, le passage pour accéder à son devenir. » L’homme excellent «est un homme résolument engagé dans le processus de la libération. Une double libération de soi-même et des autres.»[22] On ne libère les autres qu’à la condition de s’être soi-même libéré. On ne se développe qu’en s’affranchissant de la tutelle des puissances dominatrices qui accordent des prêts flanqués d’énormes conditionnalités et attendent des retours sur investissements faramineux. S’il est vrai qu’on ne peut pas partager la pauvreté, mais la richesse, c’est en recherchant le maximum d’être-homme qu’on pourra entreprendre de développer les autres, au risque de faire du développement, une occasion de plus pour poinçonner les humbles richesses des à-développer. C’est ici qu’il faut essayer de réfuter les vocables de « développeur » et de à-développer très usités dans une certaine anthropologie du développement.

Nous récusons ces terme condescendants pour la simple raison que le développement ne saurait être un processus à caractère exogène et à sens unique où un émissaire du roi belge, prototype des développés achevés, viendrait civiliser (gréciser et christianiser) des incultes et des païens d’une région du Congo. Si par impossible il était établi que certains (les Africains) étaient condamnés à rouler éternellement la pierre du sous-développement vers les horizons situés au-delà de la Méditerranée ou de l’Océan Atlantique, la question que pourraient toujours se poser ces damnés de Sisyphe serait celle-ci : « En quoi les autres sont-ils développés et pourquoi devons-nous l’être aussi ? N’y aurait-il pas une manière africaine de se développer ? » [23] Comme aime à le répéter l’anthropologue togolais Benjamin AKOTIA, « Il est intéressant d’interroger les traditions des peuples pour comprendre leur désir de développement.» Comment développer quand on ne connaît pas les besoins des peuples concernés ? Or, qui d’autre nous connaîtra et nous comprendra mieux que nous-mêmes ? Ainsi, il n’y a pas un à-développer d’un côté et un développeur de l’autre. Ce qui sous-entend que le terme « sous-développé » (comparatif) est lui-même impropre. Le développement des uns n’est pas à comparer à celui des autres, comme une culture n’est pas mieux qu’une autre. Chacun est développé à sa manière. Si le développement est l’action d’évoluer, de s’améliorer qualitativement, ce principe est intrinsèque à l’homme.

Pour Ebénézer NJOH-MOUELLE, il est clair qu’il faut se développer en promouvant ses propres capacités créatrices. Pour passer de la médiocrité à l’excellence, (encore que nous ne croyons guère à la médiocrité ou à la régression ontologique de qui que ce soit) on n’a pas besoin d’un autre pour le faire. On peut tout au plus se développer ensemble. Le développement est une donnée naturelle, il n’est pas assigné à certains peuples le luxe de le faire advenir chez d’autres. A preuve, la question du développement se pose également en Occident. L’abolition des repères éthiques, les questions de clonage (dont nous avons parlé dans II, 1), les scènes de pédophilie, de racisme et de phobie de l’autre que l’on enregistre tous les jours sont-ils des indicateurs d’un développement humanisant ? Nous considérons donc qu’il n’y a pas un développeur et un à-développer. Ou mieux, l’à-développer est son propre développeur. Il n’est pas vain de prendre le temps d’interroger le concept de développement. L’excellence humaine ou le chemin d’approfondissement de son humanité est à rechercher tous les jours. Et puis l’engagement dans le processus de la libération des autres est d’abord un investissement au service de la libération soi-même.

En parlant de processus de libération, NJOH-MOUELLE ne met-il pas en évidence le développement comme une œuvre continuée au sens de la « création continuée » chez Descartes ? En exhortant à libérer sa créativité et à acquérir la maîtrise technologique, il trouve en l’homme capable d’excellence un gage de développement durable. Le maximum d’être-homme n’est pas un seuil limite, il est dans l’équilibre constamment recherché. Le philosophe indique que l’excellence de l’humanité entière est la destination finale du développement. Ceci dit, le philosophe perçoit bien la question qui pourrait lui être adressée : de quoi l’homme qui travaille à son excellence se libère-t-il ? « Il se libère de toutes les formes institutionnelles et paralysantes de la vie.» Le développeur ou l’acteur de développement qui vise le maximum d’être-homme de ses concitoyens est un « homme qui répudie la superstition de l’ordre établi. L’ordre établi, c’est précisément l’ordre de la sempiternelle répétition de soi, sans aucun renouvellement, c’est l’ordre de la sclérose et de la mort. »[24] L’acteur de développement se libère des scories de l’immobilisme et de la coopération-dépendance et libère sa société du refus de l’utopie, de l’usure du pessimisme qui envahissent toute société amorphe.

En somme, l’analytique des fondements d’une anthropologie philosophique du développement a atteint un résultat prometteur : le développement de l’homme s’enracine dans la philosophie de l’homme capable de créativité. Elle sera la perspective d’un développement humanisant, d’un développement endogène et intégré. La philosophie de l’homme capable de créativité exhorte à quitter le régime de l’ordre établi qui pétrifie les synergies individuelles et transforme l’homme en un élément quasi inerte de l’histoire. En visant le maximum d’être-homme, elle appelle à s’affranchir du dogme des situations acquises et des conventions surannées, à sortir de la médiocrité des idées reçues, de la petitesse du minimalisme, du verrou de la coopération stérile, du complexe d’infériorité et de la mentalité de colonisé en s’appuyant sur l’initiative créatrice. Toutefois, un développement endogène qui utilise les ressources de l’homme pour penser l’homme s’efforcera de montrer à celui-ci que la société close n’est pas sa véritable destination. Une société close ne peut que se scléroser. Tout en limitant sa dépendance de la coopération, il doit vaincre définitivement son incapacité à transformer ses potentialités naturelles en existence qualitative. C’est dans l’ouverture qu’il faut susciter le développement comme un processus intérieur et créateur où l’on s’efforce de mettre dans son action voulue ce qui est au principe de son action volontaire, pour reprendre une expression de Maurice BLONDEL[25].

III.        L’HOMME, CREATEUR DE SOI ET DE SON DEVELOPPEMENT

Nous partons d’un principe maintes fois rappelé : le développement est une donnée naturelle, c’est-à-dire qu’il appartient naturellement à l’homme de se développer. Pour ce faire, c’est à l’intérieur de l’homme qu’il faut chercher les ressources de son développement, et non dans les vaines promesses de subsides. Développer l’homme en visant son maximum d’être, c’est développer la cité. L’homme qui vit excellemment, créativement, doit trouver en lui-même les moyens de son développement et du développement des autres avec lui. La mise en valeur des capacités de création et de renouvellement de soi (vita creativa), la valorisation des ressources du milieu de vie où l’on s’insère, et la prise de conscience de sa condition historique sont les facteurs essentiels d’un développement harmonieux.

1.         LA VITA CREATIVA OU  L’EXCELLENCE D’ETRE CREATEUR

La vita creativa[26], c’est l’excellence du créateur de son développement. L’excellence de l’homme, c’est sa vertu propre. L’humanité véritable de l’homme n’est pas à chercher en dehors des limites humaines, mais dans son excellence, son existence bouillonnante de vie, sa créativité. L’homme en tant que créateur de son développement n’est pas à prendre au sens d’un démiurge[27]. Le créateur de soi est un homme qui, tout en recherchant l’excellence d’homme, s’atteste comme un être agissant et pâtissant, pâtissant parce qu’agissant et agissant parce que pâtissant. Les soucis de l’existence présente et future sont son premier cheval de bataille. L’action est destinée à endiguer les soucis existentiels. L’action, pour que jamais le pâtir ne soit une fatalité et une détermination indépassable. Le pâtir (ou la passivité) sert d’aiguillon à l’action en même temps qu’il en est une résultante. Le pâtir pour que l’action soit celle d’un homme conscient de son conditionnement historique. C’est encore l’action, l’action créatrice, qui remédie au pâtir induit par l’action. En effet, l’homme excellent est un créateur de soi qui s’arrache au « piétinement de la vie » par l’action ; un combattant acharné qui s’extirpe du « somnambulisme de la mort » par son travail.

L’anthropologie d’Hannah ARENDT nous ouvre de grandes perspectives pour une théorie anthropologique du développement inspirée de l’action. Elle écrivait : « Je propose le terme de Vita activa pour désigner trois activités humaines fondamentales : le travail, l’œuvre et l’action. Elles sont fondamentales parce que chacune d’elles correspond aux conditions de base dans lesquelles la vie sur terre est donnée à l’homme.» [28] Le concept arendtien de la vita activa paraît très riche pour notre propos. Interprété rétrospectivement à partir de THOMAS D’AQUIN et enrichi par les présupposés philosophiques de Paul RICOEUR et de NJOH-MOUELLE, puis inséré dans la logique d’un développement intégré, la vita activa donne la vita creativa. Nous prenons ce concept au sens de l’excellence propre au créateur de son développement, du principe du développement humain. L’homme capable de développement s’engage en son entier, abandonne une manière d’être antérieure (la coopération-dépendance) pour qu’advienne un mode d’être nouveau (la liberté créatrice).

Dans cette optique, la vita creativa est une excellence, une perfection où l’acteur de développement s’atteste et se renouvelle comme une personne humaine, une valeur non marchande. Le paradigme de la vita creativa veut, à la suite d’Hannah ARENDT, appréhender la condition humaine comme celle d’un créateur de soi par son travail (labor), par son œuvre (work) et par son action (action). Il permet à l’homme d’enclencher son développement comme une transformation de soi, une mise en œuvre de sa capacité, comme le renouvellement de son effort d’exister avec les autres dans une histoire commune, comme la production d’une existence nouvelle. Ainsi, le développement n’est rien d’autre qu’un vouloir être de l’homme comme une totalité personnelle inscrite dans l’histoire. Cette appropriation ne fait pas de tort à la pensée de notre philosophe, parce qu’une vie n’est active qu’à la condition d’être créatrice, et vis versa. Nous n’avons fait que poursuivre jusqu’au bout ses intuitions. Nous en jugeons dans l’explicitation des trois composantes de la vita creativa, à la lumière de la démarche d’ARENDT. Notre auteur relève que la vie humaine est fondamentalement marquée par le travail en tant que processus biologique du corps humain, en tant que nécessité vitale et source des produits de consommation. Il apparaît que quoi que l’homme fasse, il est un consommateur, il doit travailler à sa survie. C’est le premier mobile du développement.

Mais si le développement en restait là, il n’aurait pas valu une minute d’abnégation. L’homme doit penser à la postérité. La condition historique est indissociable de la production d’une œuvre humaine comme la marque de son appartenance-au-monde et le seau de son avoir-été. L’œuvre est la fabrication, à partir des matériaux du monde et des richesses de la nature, des produits qui résistent à l’érosion du temps et qui nous inscrivent dans l’histoire. Grâce à son œuvre, l’homme devient véritablement acteur d’un développement durable. La vie qui se poursuit sans nous est celle d’une communauté plurielle orientée vers un devenir. C’est pourquoi l’action est le ferment d’une société humaine plurielle en progrès vers plus d’humanité, l’activité par excellence qui constitue le domaine public, la conditio per quam du déploiement de l’histoire de toute vie politique. Les trois facteurs sont inextricables dans la vie d’un homme soucieux du développement. Le créateur du développement est un être conscient de son conditionnement temporel et historique. Nous reviendrons davantage sur cet aspect au point  suivant. Riche en mérite, c’est pourtant poétiquement que l’homme habite cette terre, disait HOLDERLIN. Poétiser au sens grec, c’est créer. L’habiter temporel et historique est un habiter poïétique.

Selon RICŒUR, auteur de la préface de Condition de l’homme moderne, une connotation temporelle distingue produits du travail et produits de l’œuvre : les premiers sont consommés, les derniers sont à notre usage, les uns passent et changent, les autres durent et persévèrent. ARENDT s’oppose à la substitution des produits de l’œuvre à ceux du travail et fustige la tradition utilitariste qui efface la distinction entre les deux types d’objets. En voulant maximiser l’intérêt du plus grand nombre, et en surestimant la catégorie de travail sans aucune nuance, Adam SMITH et ses successeurs ont placé dans le travail humain la totalité des activités fondamentales de la condition humaine. Ce faisant, un travail équivaudrait à une œuvre, et l’appréciation de la valeur des produits serait indifférente à cette distinction. Or, la distinction entre l’œuvre, le travail et l’action permet de sérier sphère politique et sphère économico-sociale, domaine public et domaine privé. Cette distinction est utile pour une anthropologie du développement qui prend en compte aussi bien la vie socio-économique (privée) que  la sphère politique (publique). Au-delà du fait qu’il ne faut pas confondre biens consommables et biens durables, la distinction nous semble purement analytique.

Nous retenons que l’homme excellent, celui qui travaille, œuvre et agit, rejette la veulerie et l’immobilisme qui caractérisent les sociétés mimétistes de consommation pour se soucier non seulement de ce qu’il y a de substantiel en lui-même, mais aussi de la durabilité de son action de développement qui engage les autres à plus d’un titre. Le développement n’est pas une entreprise solitaire, il répugne à des consommateurs passifs qui n’ont aucune vision commune. La vita creativa n’est féconde que lorsqu’elle est portée par une communauté solidaire, lorsqu’elle se nourrit de la sève issue de sa tradition en se projetant dans l’avenir à construire. Le développement tel que l’entend l’anthropologie philosophique mettra en valeur l’espace naturel et ses richesses, le savoir-faire et la connaissance humaine, l’éthique du développement et la vision anticipatrice. L’ensemble de ces ressources et systèmes de valeurs se résument dans les trois vecteurs essentiels de la vita creativa. Le travail assure la survie de l’homme excellent et de l’espèce humaine sans rien laisser derrière soi, l’œuvre confère une permanence, une durée à la futilité de l’existence mortelle de l’homme excellent, l’action en rendant possible la société politique crée l’Histoire.

2.         LA VITA CREATIVA ET LA CONDITION HISTORIQUE

Quel lien peut-il y avoir entre développement et conscience historique ? La conscience de l’histoire est une donnée du développement lui-même. Le développement n’est possible que dans le temps et dans l’histoire. Nous avons déjà insisté plus haut sur le fait que le créateur de son propre développement est un être historiquement et temporellement situé. La condition historique suppose donc la prise de conscience d’être un sujet historique. L’homme historique assume une tradition, une histoire, qui se poursuivra sans lui. On pourra rappeler autant qu’on voudra le caractère déterminant de la vita creativa pour le développement. Cela implique simplement que le développement est une notion transhistorique qui appelle à assurer une médiation entre l’homme qui crée les conditions de son être-homme maximum et l’homme à-naître appartenant à un avenir lointain non identifiable. Car l’œuvre de l’homme, quand bien même elle serait conditionnée par son milieu naturel, induit cet avenir indéfinissable. Le conditionnement historique de la vita creativa fait appel à une éthique du développement dont les deux axes majeurs sont la responsabilité et la solidarité.

Le caractère indéfinissable de notre avenir qui est un horizon indéterminé par définition[29] fait de la question du développement une question grave. Le philosophe ivoirien Saïdou Pierre OUATTARA indiquait dans son ouvrage Quel chemin vers une patrie en Afrique ?que l’Africain déterminé par l’histoire et la géographie doit se déterminer par lui-même, pour un avenir meilleur[30]. Le développement est une question grave pour trois raisons : premièrement, cet avenir qu’on ne connaît pas n’est pas moins une tâche à réaliser. Deuxièmement, si l’avenir venait à être hypothéqué, on ne parlera pas de développement. Troisièmement, si on ne connaît pas l’histoire de ses échecs, on ne peut pas non plus rebondir. En fait, cela nous permet de savoir à quel point le développement est indissociable de la conscience notre condition historique. C’est pourquoi la vita creativa « embrasse la profondeur historique de la conscience que nous prenons de nous-même », selon l’heureuse expression de Hans Georg GADAMER[31]. Puisque nous sommes des sujets historiques et des acteurs de l’histoire, la profondeur historique de la conscience que nous avons de nous-mêmes doit être solidaire du passé, du présent et de l’avenir.

L’activité de création de l’existence présente et future ne peut absolument pas se former sans reculer ses limites jusque dans les profondeurs de la tradition passée et sans étendre son procès à l’avenir immédiat et lointain de l’homme. A ce titre, le créateur de soi est celui qui précisément, dans un mouvement de prise de conscience historique de lui-même, porte le souci du développement de sa société et pense les conditions d’une citoyenneté censée, active, solidaire et responsable. Le créateur de son développement doit se méfier d’une éthique du développement spatialement anthropocentrée. C’est-à-dire que le développement ne doit pas être perçu comme une donnée qui déterminerait uniquement des hommes au plan intersubjectif et collectif. Il engage en bien ou en mal ceux qui vivront après nous. Le développement ne concerne pas que des hommes situés « dans la proximité spatiale et l’immédiateté temporelle », comme si les effets de l’action créatrice, « notamment en leur dimension négative, sur la vie sociale, sont limités dans l’espace et le temps.»[32] Il en découle que solidarité et responsabilité sont intimement liées dans la perspective d’une éthique du développement.

Là où le bât blesse généralement, c’est lorsque, doté des outils technologiques les plus avancés et des pouvoirs surdimensionnés, l’homme retourne purement et simplement sa puissance de création contre l’homme et en fait un usage destructeur. Cette catégorie d’hommes créateurs refuse l’excellence et tourne le dos à l’éthique de la responsabilité. Le titre Les hommes contre l’humain de Gabriel MARCEL[33] est à ce propos très suggestif. Le théologien togolais Roger Mawuto AFAN écrivait que la question de la responsabilité face à un horizon indéterminé implique une obligation éthique nouvelle. L’homme doit se sentir à nouveau interpellé dans son action. Une éthique nouvelle de la responsabilité s’impose aux Africains et concerne même leurs rapports aux autres actuellement et leurs rapports aux populations d’une Afrique future menacée. Une éthique s’impose parce que le pouvoir de l’homme s’étend indéfiniment. « La responsabilité est liée au pouvoir de sorte que l’ampleur et le type de pouvoir déterminent l’ampleur et le type de responsabilité. L’ampleur et la nature de la responsabilité sont donc commandées par celles du pouvoir qui, laissé à sa propre logique, possède la capacité de détruire irréversiblement les liens sociaux et les conditions mêmes de l’existence sociale de l’homme dans un avenir qui échappe à son savoir prévisionnel. » [34]

Sur le plan de la solidarité, si l’homme excellent, créateur, n’est pas à idéaliser, toute sa noblesse réside pourtant dans sa capacité à passer de la solidarité « discours » à la solidarité vécue, et à faire du développement un projet de communion, un projet éthique qui donne sens à l’existence commune des hommes. Ses propres faiblesses lui imposent la solidarité comme l’expression d’une adhésion globale unanime à l’égard de l’action citoyenne en faveur du développement de tous[35]. L’incertitude des lendemains renforce les relations de dépendance d’où sourdent des forces nouvelles pour l’action. La solidarité devient le symbole et la valeur fondatrice d’un imaginaire collectif en faveur de l’auto-prise en charge et de la responsabilité partagée. Le partage des responsabilités nous rend solidaires de l’existence des uns et des autres. Bien souvent, sans faute de sa part, le créateur fait face lui-même aux effets néfastes de la vita creativa. Son existence historique elle-même semble l’exposer au passif de son activité de développement. Le passif et le pâtir liés à l’activité créatrice ne sont pas que des pesanteurs de la vita creativa. Comme indiqué plus haut, le pâtir peut servir d’aiguillon à l’action, dans la mesure où le créateur de son développement connaît son conditionnement historique, les faiblesses de sa nature mais aussi des richesses qu’il peut faire éclore par son faire persévérant. En dépit des forces nouvelles que l’action peut susciter et du partage des responsabilités de notre action, le savoir prévisionnel de l’avenir de notre action nous échappe.

Au vrai, il faut toujours compter avec la part d’imprévisible que recouvre l’action humaine, une part que l’acteur de développement ne maîtrisera pas totalement. La prise de conscience historique qu’implique le développement exige de savoir que notre pouvoir comme notre impuissance ne sont jamais assurés, et que « la réalisation de notre vouloir n’est jamais sûrement en notre pouvoir. »[36]De son côté, Saïdou Pierre OUATTARA prévient : « L’homme a besoin de créer des institutions qui le protègent contre la part indésirable de lui-même. Il importe de définir les limites du projet prométhéen de soumettre la terre et de la dominer car ce projet n’épargne pas l’homme lui-même.»[37] Seul le philosophe peut « contribuer à sauver l’homme de lui-même en dénonçant impitoyablement et sans relâche » ce qui ne va pas, affirme Gabriel MARCEL : « Aujourd’hui, son premier et peut-être son unique devoir est de se faire le défenseur de l’homme contre lui-même, contre la tentation de l’inhumain. »[38] Toutefois, les principes de précaution et de prévoyance que rappellent ces philosophes ne sont pas un appel à l’inhibition, le risque zéro n’existant nulle part. Ce n’est pas parce qu’on reste fixé au sol, sans aucun désir de s’élever, qu’on est nécessairement préservé des chutes périlleuses. Bien au contraire, on se fera même écraser par les mouvements de chutes que notre indifférence accuse.

En bref, l’homme capable de développement pourrait simplement être l’homme qui, par-delà les défaveurs de l’histoire et les aspérités de l’action, devient plus attentif aux énormes capacités créatrices qu’il recèle et tend à les mettre en œuvre pour donner un visage plus humain à la société. Le conditionnement historique est une contrainte et une chance pour l’homme créateur des conditions de son devenir. Une éthique du développement devient incontournable si l’on veut « déverrouiller » les portes de l’avenir. Le paradigme de la vita creativa qui pose l’homme historique comme le créateur de son excellence fait appel une éthique du développement dont les pôles majeurs sont la responsabilité et la solidarité. Ce sont ces forces qui projettent quelque peu l’acteur de développement dans l’avenir. Autant il importe que tous les acteurs-créateurs de développement soient des responsables engagés au meilleur d’eux-mêmes, autant il faut situer leur action de développement dans une dynamique collective, solidaire et historique.

EN GUISE DE BILAN

Le cinquantenaire des indépendances officielles des pays africains nous offre l’occasion de réfléchir à nouveau sur le développement de l’Afrique. Au regard d’un demi siècle de prise d’autonomie et de coopération infructueuse des pays d’Afrique noire francophone avec leur ancienne métropole, ils se convainquent qu’ils ne peuvent plus attendre grand-chose des sommets internationaux colorés et arrosés à l’eau de champagne. Les aides financières octroyées à un taux préférentiel ne suffisent pas à créer des conditions durables pour le développement d’un continent en mal de souveraineté où la famine, la maladie et les conflits intestins étendent leur spectre. L’Afrique n’est pas condamnée à n’être riche que de ses potentialités. Le paradigme anthropologique de la vita creativa qui structure cette prise de conscience est essentiellement inspiré de la vita activa d’Hannah ARENDT et de la philosophie de l’agir de Paul RICOEUR. Dans la perspective du développement endogène dont cette réflexion pose les jalons, ce paradigme de l’excellence créative désigne la faculté qu’a tout homme de produire une action qui induit une existence qualitative. La vita creativa est une sorte d’attestation du soi politique, elle est l’action de l’homme se faisant exister sur un mode nouveau avec et pour les autres. Les ressources de régénération de soi qu’elle suppose rendent possible une action de développement féconde et durable. Après mûre réflexion sur les enjeux et la finalité première du développement, l’Africain choisit de s’inscrire dans la vita creativa pour promouvoir l’excellence humaine par l’action créatrice.

Sur cette base anthropologique, l’Africain entend reconquérir pour de bon sa liberté afin de devenir le roi de son propre désert, selon l’expression de NIETZSCHE. Le développement est aussi un combat pour la sortie de la mentalité de colonisé et des superstructures de redomination que perpétuent certains gouvernants d’Afrique, cinquante ans après le retrait définitif supposé du colon. Les potentialités qui sommeillent en lui et les richesses naturelles qui l’environnent sont les premiers matériaux offerts à son développement. Elles seront le sol d’émergence et le lieu d’ancrage d’une action féconde qui induit un changement qualitatif durable dans son existence et dans celle des autres. La tâche de l’Africain consiste désormais à mettre en œuvre ces moyens naturels en restant attentif aux conséquences de son action de développement sur les générations à venir. Nous sommes persuadé qu’un idéal de développement éclairé doit non seulement en finir avec la coopération-dépendance, mais aussi se nourrir d’une vision anticipatrice par-delà l’immédiateté temporelle et la proximité spatiale. Cet idéal exige aussi une vigilance constante face aux possibilités destructrices de la manifestation de la liberté humaine et du génie créateur de l’homme. Il n’y a de développement que là où l’homme peut naître à sa propre liberté en promouvant une action responsable et solidaire d’un avenir non identifiable. Rien ne s’oppose en principe à la prolongation de cette cohabitation. Mais elle doit être réduite à la portion congrue pour que l’Aigle africain apprenne à voler de ses propres ailes.

>>>Peut-on réinventer le concept de développement ?


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

[1]Lansiné KABA, N’Krumah et le rêve de l’unité africaine, Paris, Editions Chaka, 1991, p. 20.

[2]Louis Vincent-THOMAS, Le Socialisme et l’Afrique, t. 1 : Essai sur le socialisme africain, t. 2 : L’idéologie socialiste et les voies africaines de développement, Editions Le livre africain, Paris, 1966.

[3]Elise MARTIN, « Scolarisation, Afrique : peut mieux faire », in Jeune Afrique, n°2575 du 16 au 22 mai 2010, p. 21.

[4]Georges DOUGUELI, « Que va-t-il faire de sa victoire ? »,in Jeune Afrique, n°2566 du 14 au 20 mars 2010, p. 32.

[5]Philippe PERDRIX, « L’Afrique récolte les fruits de l’austérité », in Jeune Afrique, n°2575, op. cit., p. 70.

[6]Jean-Michel MEYER, « La Banque mondiale épingle l’Afrique », in Jeune Afrique, n°2566, op. cit., p. 61-62.

[7] L’ancien Premier ministre français est le représentant personnel du président Nicolas SARKOZY auprès du Conseil permanent de la Francophonie depuis octobre 2009. Cf. Jeune Afrique, n°2566, idem, p. 55.

[8] Jean-Gobert TANOH, « De la vérité vivante du concept de développement », in Contrepoint philosophique, Revue Suisse du 21 février 2010.

[9]Lansiné KABA, N’Krumah et le rêve de l’unité africaine, op. cit., p. 20.

[10]Philippe PERDRIX, « L’Afrique récolte les fruits de l’austérité », in Jeune Afrique, n°2575, op. cit., p. 69-70.

[11] Source : http://www.elysee.fr/ (Allocution du président SARKOZY à l’occasion du 25e sommet de la France-Afrique à Nice).

[12]François SOUDAN, « Sékouba et Nicolas », Editorial de Jeune Afrique, n°2577 du 30 mai au 05 juin 2010, p. 6.

[13]René DUMONT, L’Afrique noire est mal partie, Paris, Editions du Seuil, 1962.

[14] Cours d’anthropologie du développement dispensé à l’Institut Saint Thomas d’Aquin de Yamoussoukro – Côte d’Ivoire du 12 au 17 novembre 2009 (Cours non édité).

[15]Le post-humain, c’est l’oubli de l’humain du à la crise de l’éthique. Les idéologies de la mort de Dieu, de l’épuisement du religieux, du transhumanisme ou d’un humanisme transitoire et relatif ont pour effet d’inaugurer l’ère du posthumain. Quant à l’humain transgénique, il est le fait des nouvelles techniques de la transgenèse qui permettent de pratiquer le clonage humain. On peut désormais améliorer les gènes d’un individu et influer sur l’orientation génétique de sa progéniture. On pourra même avoir des hommes sans défaut. Les concepts de posthumain et d’humain transgénique sont anti-développement. Sans humain, il n’y a plus de développement. Avec l’humain achevé, plus de développement non plus.

[16]Ebénézer NJOH-MOUELLE, De la médiocrité à l’excellence. Essai sur la signification humaine du développement, Editions Clé, Yaoundé, 1970.

[17]Ebénézer NJOH-MOUELLE, op. cit., p. 134.

[18] Jean-Gobert TANOH, « De la vérité vivante du concept de développement », in Contrepoint philosophique, Revue Suisse du 21 février 2010 (A lire sur www.contrepointphilosophique.ch).

[19] Jean-Gobert TANOH, « De la vérité vivante du concept de développement », in Contrepoint philosophique, Revue Suisse du 21 février 2010.

[20] Jean-Gobert TANOH, Concept et humanisme, in Contrepoint philosophique, Revue Suisse du 24 Juin 2007.

[21] Jean-Gobert TANOH, « De la vérité vivante du concept de développement », op. cit.

[22]Ebénézer NJOH-MOUELLE, op. cit. p. 136.

[23]Benjamin AKOTIA, « Pourquoi sommes-nous « à-développer » ? », dans KPOGO Laurent, L’Eglise et le développement socio-politique au Togo. 50 ans après les indépendances, Saint Augustin Afrique, 2010.

[24]Idem.

[25]Maurice BLONDEL, L’action. Essai d’une critique de la vie et d’une science de la pratique, 1950, PUF, p.321.

[26]La vita activa est un concept d’Hannah ARENDT (Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, coll. « Pocket Agora », Paris, 1983, p. 41) que nous nous approprions pour désigner le lieu du maximum d’être-homme tel que théorisé par notre essai de formulation d’une anthropologie philosophique du développement. L’enrichissement de ce concept bénéficie des apports de THOMAS D’AQUIN, de Paul RICOEUR et de NJOH-MOUELLE, comme cela va être précisé par la suite. L’homme excellent n’est pas que l’homme de la vita activa, mais surtout de la vita creativa. Nous l’expliciterons dans la suite du développement.

[27] L’excellence humaine n’est qu’une excellence d’homme, c’est une excellence seulement humaine, pour parler comme RICOEUR. L’humanité de l’homme se situe entre la bestialité et l’angélisme. Nous savons depuis Aristote que l’excellence se trouve dans la médiété (le juste milieu). Loin de nous donc toute tentation de voir derrière le concept de vita creativa ou de création de soi, des tendances humanistes athées, une promotion du surhomme ou de l’angélisme.

[28]Hannah ARENDT, Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, coll. « Pocket Agora », Paris, 1983, p. 41.

[29]Roger Mawuto AFAN, Quelle responsabilité pour l’avenir de l’Afrique ?, in Christianisme et humanisme en Afrique, Paris, Karthala, 2003, p. 338.

[30]Saïdou Pierre OUATTARA, Quel chemin vers une patrie en Afrique ? Abidjan, Editions UCAO, 2006, p. 123.

[31]Hans Georg GADAMER, Vérité et Méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 1976, p. 145.

[32] Roger Mawuto AFAN, op. cit., p. 335.

[33]Gabriel MARCEL, Les hommes contre l’humain, Paris, Fayard, 1968.

[34]Roger Mawuto AFAN, op. cit., p. 339.

[35]Raymond CHAPPUIS, La solidarité. L’éthique des relations humaines, Paris, PUF, 1999, p. 61.

[36]Roger Mawuto AFAN, op. cit., p. 338.

[37]Saïdou Pierre OUATTARA, op. cit., p. 125.

[38]Gabriel MARCEL, op. cit., p. 206 et 195.

Peut-on réinventer le concept de développement ?

Emmanuel AVONYO, op

Voir aussi >>> Éléments de réflexion pour une anthropologie philosophique du développement

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INTRODUCTION

Nous voudrions dans cet article rendre compte d’une réflexion faite en anthropologie du développement par Benjamin Akotia[1] et nous questionner sur les moyens de sa mise en œuvre. Notre anthropologue critique le développement tel qu’il est pratiqué dans le monde et les anthropologies du développement considérées comme de simples auxiliaires des idéologies du développement. La critique est accompagnée d’un instrument anthropologique d’observation et d’analyse du développement : l’anthropologie des outils et des impôts. Cette anthropologie formule une double hypothèse : d’une part, le développement est une construction de l’esprit qui reflète les mythes et les intérêts de ses constructeurs, et d’autre part, il faut comprendre la dynamique sociale du développement propre à chaque tradition ainsi que ses effets déclencheurs pour réaliser un modèle de développement qui leur convienne.

Par voie de conséquence, un modèle de développement décrété en Occident et imposé verticalement ne peut qu’être à la solde des intérêts des développeurs. Pour parvenir en Afrique à un développement qui tienne compte de ses traditions culturelles, il faut se départir du mirage d’un modèle meilleur et prêt-à-expérimenter pour penser autrement son développement. Avant de préciser les contours de l’anthropologie de l’outil et de l’impôt, il convient de situer dès le départ le sens de notre démarche et de poser le problème du développement. Nous rappellerons ensuite les trois approches en anthropologie du développement et relèverons les paradigmes qui justifient la mentalité développementiste. Pour finir, nous examinerons la légitimité d’une anthropologie des outils et des impôts.

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I. LE DEVELOPPEMENT : UNE QUESTION IDEOLOGIQUE

Comment justifier notre intérêt pour une nouvelle façon de penser le développement ? Pourquoi la philosophie doit-elle s’intéresser à l’anthropologie du développement ? Trois raisons principales peuvent être avancées.

Motivations du travail

La première raison tient au fait que l’Afrique était, depuis la fin officielle de la colonisation, et demeure jusqu’à nos jours un continent en voie de développement, jamais parvenu au terme fixé par les développeurs. L’Afrique noire n’est pas en voie de développement, c’est un euphémisme, elle est un continent permanemment sous-développé dont on ne sait rien, sinon qu’il est attardé, et cela dure plus d’un demi siècle déjà. Et pourtant, avant la colonisation, les Africains ne s’étaient jamais plaints de leur bien-être.

La deuxième raison découle de l’acuité avec laquelle la question du développement se pose depuis plusieurs décennies maintenant. Pendant que les partenaires au développement s’activent dans le monde et en Afrique particulièrement, philosophes, économistes, juristes, anthropologues de tous bords rivalisent d’ardeur pour proposer une approche originale du développement. Leurs élaborations théoriques et analyses apparaissent généralement comme de pures expériences de pensée qui sont loin de changer le quotidien de l’Africain pris dans la bourrasque du développement.

La troisième raison, qui est la première dans l’ordre de l’importance, procède de l’intérêt que nous avons accordé aux principales thèses défendues par Benjamin Akotia pendant son cours d’anthropologie du développement[2]: les approches en anthropologie du développement sont des moyens d’accompagnement et de justification de la logique du développement à l’occidental, car le développement sous sa forme actuelle n’est que le substitut déguisé et la continuation de l’entreprise civilisatrice. Sous ces rapports, le développement pose de véritables problèmes anthropologiques. Quant à l’anthropologie, elle est la vocation première de toute philosophie.

Problématique et hypothèses

Le sous-développement est-il la pierre de Sisyphe d’une partie du monde ? Autrement dit, le sous-développement est-il une fatalité pour les Noirs ? Le non-développement permanent des uns est-il la condition du développement et de la prospérité des autres ? Si le développement donne à penser en vain, la meilleure solution serait-elle de ne plus chercher à en sortir ? Faudrait-il renoncer au développement ? Ces questions n’appellent à rien d’autre qu’à un regain d’interrogation pour éclairer la lanterne autour des enjeux sordides du développement et à une action concertée en vue des lendemains meilleurs.

Nous avons trouvé dans le cours de Benjamin Akotia, un chemin de pensée qui mérite d’être examiné de près. Il part d’un présupposé fondamental : l’inadéquation du modèle occidental du développement avec la réalité des Africains. Pour remédier aux défaillances de ce modèle dominant de développement dit « universel », il préconise une anthropologie des outils et des impôts qui s’affranchirait du schéma traditionnel et condescendant « développeur » et « à développer ». « N’y aurait-il pas une manière africaine de se développer ? » se demande-t-il. Son anthropologie qui s’appuie sur « un instrument neutre d’observation du développement » veut fournir un socle endogène au développement des Africains et de tous ceux voudraient s’en inspirer.

Notre article se fixe pour objectifs d’énoncer les idées principales de cette anthropologie et de mettre en perspective les questionnements qui la traversent afin de porter (et de poursuivre) le débat sur la place publique. En effet, en choisissant de nous faire l’écho des hypothèses de recherche contenues dans ce cours d’anthropologie du développement, nous entendons étendre « l’espace de résonance » de cette anthropologie et questionner sa pertinence d’un point de vue philosophique. Nous soutenons absolument l’idée qu’une nouvelle façon de penser le développement est nécessaire. Nous partageons aussi le pari qu’elle ne devrait plus se contenter d’être une simple mesure d’accompagnement des stratégies de développement concoctées depuis les antichambres des métropoles occidentales.

Nous nous posons néanmoins la question de savoir à quel degré de radicalité une telle anthropologie peut-elle prétendre rompre avec les approches traditionnelles du développement. Une nouvelle manière de penser le développement résistera-t-elle au choc des consciences sensibilisées au progrès technologique ? N’est-elle pas condamnée, pour être recevable, à n’être qu’une reprise contextuelle de ce qui s’expérimente déjà ? Ne reste-t-elle pas tributaire d’un héritage indépassable ? Que peut-on apporter de nouveau dans ce domaine ? Une lecture anthropologique des besoins du continent africain peut-elle prétendre à une homogénéité ?

Il pourrait nous être objecté que le propos de Benjamin Akotia, qui consiste à secouer de l’intérieur du monde en développement et à démystifier les corps de dogmes reçus, ne procède qu’à une analyse des mythes qui sous-tendent l’acception du développement selon les aires géographiques et afin de proposer de nouveaux jalons de réflexion et d’analyse du développement. Mais il n’est pas moins évident qu’il ne revendique le droit de comprendre la dynamique développementiste que pour remettre en cause le modèle dominant du développement et lui substituer un modèle plus idoine.

C’est pourquoi la question se pose de savoir quelles sont les chances réelles d’une telle rupture ? Nous nous interrogerons sur les lettres de créance d’une telle anthropologie des outils et des impôts dans des milieux où la colonisation des esprits et la technicisation des mentalités ne cessent de prendre de l’ampleur. Nous espérons que le croisement de regards attendu pourra aider à réinterroger les bases d’une anthropologie pour le développement de l’Afrique. Commençons par nous faire une idée claire des interactions et enjeux perceptibles dans le champ du développement.

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STRUCTURE DU TEXTE

II. « LES TROIS APPROCHES EN ANTHROPOLOGIE  DU DEVELOPPEMENT »

III.  UNE ANTHROPOLOGIE CRITIQUE DU DEVELOPPEMENT

IV. QUELLE ANTHROPOLOGIE DU DEVELOPPEMENT EN AFRIQUE ?

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CONCLUSION

Nous avons interrogé le concept de développement à partir des mythes et paradigmes qui le structurent. Ce travail nous a permis de nous rendre à l’évidence que l’anthropologie du développement se présente comme un auxiliaire du développement qui perpétue insidieusement la mission civilisatrice. Le développement est un prétexte pour assimiler les autres peuples, il n’a jamais été une question de bien-être, mais un problème idéologique. Il ne vise pas le bien-être des à-développer, c’est une forme déguisée de colonisation. A la lumière de l’analyse des différentes approches et méthodes en anthropologie du développement, Benjamin Akotia propose « un outil méthodologique neutre pour libérer l’anthropologie de ses avatars ».

Son approche critique du développement est assortie d’une anthropologie de l’outil et de l’impôt « qui trouve son objet dans toutes les sociétés humaines ». L’observation de l’outil et de l’impôt offre une dynamique de développement sans référence à un développeur et à un développé. Le développement n’est donc pas la réalisation d’un cliché imposé par le développeur. Sous le schéma développeur à-développer, le développement n’est rien d’autre que l’injection d’un modèle exogène, une prescription inadaptée. C’est cette tendance que Benjamin Akotia invite à dépasser.

En effet, selon notre anthropologue, une nouvelle approche du développement doit naître de l’idéal interne d’un système. Elle doit amener à sortir du schéma actuel du développement « développeur – à développer », « sauveurs – à sauver ». Car, « l’Occident pose la question du développement comme une question de salut, où ils sont les sauveurs, et nous les condamnés ». Le développement dans sa forme habituelle néglige les traditions culturelles qui doivent le porter. Et il est de notoriété publique qu’au lieu de sauver un Etat ou un individu, les développeurs préfèrent généralement sauver un peuple. En octroyant des aides à des gens dont on sait qu’ils ne disposent d’aucun moyen de gestion et de planification de l’utilisation, n’est-ce pas une manière d’appliquer du sparadrap sur des jambes de bois ?

Aussi, l’une des positions défendues est celle-ci : résister au développement ou se rendre aux assimilateurs. Ne pas résister, c’est coopérer au système négateur des valeurs africaines. On pourrait inférer que résister, c’est rejeter cette forme destructrice de développement. Or, pour résoudre le dilemme, il appelle à ne pas rejeter le développement, mais à rejeter le modèle de développement dominant et « les multiples thérapies concoctées pour sa sortie du sous-développement.» Sur cette base, résister au développement et faire les meilleurs choix sans s’oublier soi-même nous paraissent être deux choses différentes, voire opposées.

En dépit du caractère apparemment ambivalent du discours, nous pensons que pour bien circonscrire le propos de Benjamin Akotia, il faut remettre en cause notre définition du développement. Le développement n’a plus rien à voir avec les indices du développement du FMI et de la BAD. En effet, le développement peut être simplement ce que nous faisons pour gérer notre relation à la terre et au frère par l’outil et l’impôt. Nous estimons à cet effet que Benjamin Akotia opère une rupture difficultueuse. Les conditions du dialogue de l’Afrique avec l’Occident doivent encore être précisées.

Cette réflexion n’est pas à priori une invite à refuser le développement, à se construire à l’écart. Elle veut appeler à s’interroger et à comprendre ce que nous adoptons comme modèles de développement afin « d’entrer dignement dans le dialogue en apportant le trésor, si petit soit-il, qui est le nôtre ». A la question faut-il se développer ou non, l’abbé Benjamin Kokou Akotia répond : « il faut se développer en faisant les meilleurs choix. Il faut se développer sans oublier d’être soi-même ». Il se pose une question pratique : comment sortir réellement des sentiers battus du développement ?

Sur ce point, la pensée de Benjamin Akotia reste à préciser. Nous y décelons une ambivalence, ou du moins, nous avons du mal à saisir la pensée de notre professeur. Il faut souligner que ce dernier nous a tenu entièrement responsable des propos que nous énonçons ici, dans la mesure où sa pensée est en cours d’élaboration et que son outil anthropologique d’observation du développement est expérimental. Nous prenons néanmoins le risque d’étaler les difficultés auxquelles nous confronte l’approche de sa pensée afin de poursuivre ensemble la réflexion. C’est le résultat de l’intérêt que nous avons manifesté pour son cours.

Toutefois, nos critiques n’entachent en rien la rigueur, la lucidité, l’audace du discours ainsi que la hauteur de vue de notre professeur. Dans son ensemble, sa critique du développement peut être comprise comme un appel à une intelligence critique du développement. Sa démarche est portée par le souci d’un meilleur devenir de l’Afrique par le travail de ses fils. Il est aussi remarquable que l’application de l’instrument anthropologique d’observation du développement aux différentes aires géographiques du monde confirme ses hypothèses. Aujourd’hui, les échecs en matière de développement sont de plus en plus évidents. Il reste à répondre à la question : comment se développer ? C’est sur ce point que les discussions risquent d’être âpres car aucun modèle de développement ne saurait se suffire à lui-même.

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Voir aussi >>> Éléments de réflexion pour une anthropologie philosophique du développement


[1] L’Abbé Benjamin Kokou AKOTIA est un anthropologue d’origine togolaise, enseignant à la faculté de théologie de l’Université Catholique d’Afrique de l’Ouest – Unité Universitaire d’Abidjan.

[2] Cours manuscrit d’anthropologie du développement dispensé à l’Institut Saint Thomas d’Aquin de Yamoussoukro (Côte d’Ivoire) du 12 au 17 novembre 2009.

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Pensée du 09 novembre

« La responsabilité qui se déploie dans l’éthique traditionnelle est tournée vers le passé en ce sens qu’elle se contente de régler les questions que la mutation a soulevées : l’idée d’un avenir à préparer ne vient pas tout de suite à l’esprit. Dans ces conditions, l’élaboration d’un concept nouveau de la responsabilité s’impose pour sortir du vide éthique face au caractère inédit du pouvoir que l’homme a sur son prochain et sur la société. »

Mawuto Roger AFAN, op, « Quelle responsabilité pour l’avenir de l’Afrique ? » in Christianisme et humanisme en Afrique

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GRILLE DE LECTURE

Le philosophe et théologien Mawuto Roger AFAN propose l’élaboration d’un concept nouveau de la responsabilité pour l’avenir de l’Afrique. C’est une nécessité impliquée par le constat de l’incapacité de l’éthique traditionnelle à répondre à l’urgence de la situation et à l’ampleur des problèmes actuels de l’Afrique. La problématique de la responsabilité comme principe moral n’est pas un effet des contraintes économique, sociale et politique. Elle est plutôt induite par la manifestation de la liberté de l’homme face à ces contraintes.

Au cours de leur existence, les Africains rencontrent au quotidien des problèmes qui obligent la conscience morale à rechercher de nouvelles voies de réalisation de l’homme. Celles-ci ne doivent ni se contenter de trouver des réponses aux questions actuelles soulevées par le progrès, ni s’opposer à l’évolution de la société. Selon Mawuto Roger AFAN, les problèmes que vit le continent africain et qui appellent à une adaptation de notre réflexion morale sont de plusieurs ordres.

Il y a premièrement l’extension considérable des processus que l’économie et de la politique mettent en route et les souffrances que ces mutations engendrent. Dans ce sens, l’on pourrait faire état du phénomène envahissant de la mondialisation et ses conséquences. Deuxièmement, il y a le caractère cumulatif des coups de force politiques. L’on a encore en mémoire les derniers développements de l’actualité politique au Niger avec un référendum obtenu au forceps. Troisièmement, nous pouvons mentionner le discrédit jeté sur le discours moral et la non-responsabilité généralisée constatée.

Ces problèmes devaient inciter à un sursaut de créativité, d’après Mawuto Roger AFAN, face au vide éthique criant et au caractère problématique du pouvoir de l’homme par rapport à l’objectif de son propre vouloir.  Or il constate que l’éthique traditionnelle, qu’elle se rattache au courant téléologique d’Aristote ou qu’elle se situe dans la perspective déontologique de Kant, est incapable de répondre à l’urgence de la situation et à l’ampleur des problèmes actuels de l’Afrique. Au lieu d’aider les Africains à affronter l’horizon indéterminé de leur avenir menacé et incertain, la vision de la responsabilité que promeut l’éthique traditionnelle est plutôt tournée vers le passé.

D’où l’appel à l’élaboration d’un concept nouveau de l’éthique. Le principe de précaution oblige aujourd’hui à une réflexion anticipative. Même si l’avenir est indéfinissable et non indentifiable par définition, même s’il échappe à un savoir prévisionnel, le présent, en tant qu’expression immédiate de l’agir de l’homme, induit cet avenir. Le nouveau concept d’une éthique de la responsabilité ne doit donc pas perdre de vue « la priorité de l’obligation d’exister de l’homme et le devoir de veiller à ce que l’humanité puisse encore exercer son obligation d’être une humanité véritable. » (Christianisme et humanisme en Afrique, p. 339.)

La nécessaire solidarité avec le destin de l’homme est une responsabilité communautaire mais non réciproque puisque les hommes de ce lointain demain ne sont pas encore nés. Ainsi la complexité de l’existence humaine et chrétienne et le déploiement différencié de la responsabilité doivent conduire à envisager l’action sur deux plans : sur le plan décisionnel, l’éthique doit intégrer les impératifs de justice sociale et d’authenticité personnelle. Elle doit cerner l’action en tant que celle-ci se présente comme l’actualisation des possibilités concrètes de la liberté dont dispose l’homme ici et maintenant. Aussi, notre responsabilité doit dépasser l’immédiateté temporelle et la proximité spatiale et rester constamment vigilante face aux possibilités destructrices de la violence contemporaine.

Sur le plan prophétique, Mawuto Roger AFAN estime que pour atteindre la vérité de l’homme et servir efficacement le projet de bonté morale, la responsabilité doit se déployer dans la considération de l’analyse critique de l’histoire. Le sens prophétique apparaît comme le nécessaire instrument pour détecter les moments opportuns d’agir, ainsi que pour créer des possibilités nouvelles d’accomplissement intégral de l’homme. La responsabilité historique et prophétique s’exercera sous la poussée de l’Evangile et de son Esprit. Et seul deviendra comportement humain universel ce que les hommes de bonne volonté feront émerger comme idéal par des paroles et des gestes prophétiques.

>>> Réflexion sur la biodiversité (éthique du futur de Hans Jonas)

>>> Paul Ricoeur et le concept de temps

Emmanuel Sena AVONYO, op

enestamail@lacademos.org

NUL N’ENTRE ICI S’IL N’EST GEOMETRE

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Pouvoir d’Etat et société civile : quel développement humain et social ?

Par Pierre-Marie Niang, op

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Introduction

Les Temps Modernes ont vu surgir, du fait des profondes mutations qui l’accompagnent, de nouveaux paradigmes, expression d’une « weltanschauung »[1] renouvelée. Le concept de société civile est incontestablement une des idées phares de cette modernité[2], qui nous oblige à repenser, à repréciser des vérités érigées au rang de dogme en politique et en droit international. Parmi elles, il y a l’immutabilité et la souveraineté absolues du pouvoir d’Etat.

En Afrique où les problèmes de développement au plan social et humain restent entiers, comment devrait-on envisager la relation entre société civile et pouvoir d’Etat  à la lumière de la nouvelle géo-politique mondiale marquée par un processus de mondialisation et de globalisation accéléré ? Dans quelles conditions cette relation, pouvoir d’Etat et société civile serait elle possible voire souhaitable et souhaitée ? Comment cette articulation entre ces deux termes peut-elle être source de développement social et humain dans un continent où plus de la moitié de la population est durement frappée par la pauvreté et les fléaux de toutes sortes ?

Pour apporter des réponses à ces questions posées, nous procéderons en deux étapes. Premièrement nous définirons les concepts de « société civile » et de « pouvoir d’Etat ». Quels sens peuvent-ils revêtir ? Deuxièmement, nous dégagerons la nature et les principes à partir desquels la relation société civile et pouvoir d’Etat est possible. Nous le ferons dans le but de mieux énumérer de façon synthétisée la téléologie[3] fondamentale du développement social et humain qui en découle.

I         Approches conceptuelles

De l’avis de Maxime Haubert[4], le caractère polysémique du concept de société civile, rend la tâche de définition du mot particulièrement ardue Mais pour contourner cet écueil que pose le sociologue français, nous allons voir d’abord le contexte (historique) d’émergence de la notion Ensuite, nous essayerons de l’analyser brièvement du point de vue philosophique (avec des auteurs comme J.-J. ROUSSEAU, T. HOBBES, J. LOCKE, et G.-W.-F. HEGEL) et anthropologique.

Aussi, notre compréhension du pouvoir d’Etat s’encombrera –t-il de tout cet arsenal conceptuel déployé ci-haut. Il se voudra de ce fait très pointilleux parallèlement à l’effort lourd de signification que nous avons déployé dans la compréhension de la notion de société civile.

I.1.    Qu’est ce que la société civile ?

Le contexte historique qui a vu le surgissement de la notion de société civile peut se résumer à deux principaux événements Il s’agit d’une part, des deux grandes guerres, celles de 1914-1918[5] et 1939-1945[6], qui ont largement démontré les limites de la modernité[7]. Et d’autre part, l’attention portée aux pays du tiers monde et le contexte de décolonisation favorisent également l’émergence de la société civile. Une approche plus contemporaine fait correspondre la naissance de la société civile avec la chute du mur de Berlin en 1989[8].

Cependant, l’analyse philosophique du terme nous oblige à remonter encore plus loin dans le temps, au moins, au XVIIe siècle.

La thèse du « pacte social » ou contrat fondamental fonde la société civile. Il introduit un ordre social par opposition au désordre de l’Etat de nature, hypothèse anhistorique. Ce pacte social sera source du droit positif et l’Etat de nature, source du droit négatif. T. HOBBES (1588-1679) et J. LOCKE (1632-1704), sont les plus en vue dans cette définition de la société civile. A ce titre, ils sont bien les précurseurs de la notion.  Dans sa philosophie systématique, G.-W.-F. HEGEL (selon l’enseignement d’un de ces meilleurs spécialistes à savoir, M. Augustin Dibi KOUADIO), pose et repose la société civile comme l’aboutissement de la famille. Dans son développement, la société civile trouve sa vérité non plus dans un but fini, mais un but en soi et pour soi universel (l’Etat).

J.-J. ROUSSEAU a pour sa part un tout autre son de cloche sur la question. Pour lui, « l’homme né bon, mais c’est la société (civile) qui l’a corrompu »[9]. La société civile a fait de l’homme un loup pour l’homme[10]. Ici, nous sommes déjà dans la problématique réformiste de la religion et aussi de la pensée avec le fameux « aufklärung ». L’homme se libère des doctrines obscurantistes de la religion pour se réfugier dans la lumière de sa propre raison. Pour la première fois, il y a un positionnement du sujet comme centre du monde. Ce qui fait que dans ce monde laïcisé, on parlera de solidarité plutôt que de charité.

L’homme est un être de société. Et la famille à ce titre constitue une vraie base anthropologique[11]. Et à l’intérieur de celle-ci, on note une solidarité indéfectible entre les membres. Or, avec les pertes de repère, le déséquilibre social est tel qu’on assiste à une dislocation des liens familiaux. La nouvelle société civile naissante aura pour tâche principale, de recoller les morceaux en inaugurant une nouvelle forme de solidarité « trans-sanguine », trans-culturelle, donc  trans-politique. La praxis de la solidarité devient globale et n’est plus basée sur la religion[12].

Cette double analyse de la notion nous permet à présent de proposer deux définitions de ce qu’est la société civile.

Pour J.-L. QUERMONNE, la société civile est « l’ensemble des rapports interindividuels, des structures familiales, sociales, économiques, culturelles, religieuses, qui se déploient dans une société donnée en dehors du cadre et de l’intervention de l’Etat »[13]. C’est pourquoi elle constitue un partenaire privilégié pour des organismes tels que l’UNESCO, l’UE (Union Européenne) etc. La société civile « représente une sorte de conscience morale internationale incarnant des valeurs universelles relevant d’un ordre extérieur à toute influence institutionnelle ou même culturelle.»[14] Ainsi donc ces deux phrases résument bien les principales idées de notre analyse philosophique et sociologique de la société civile.

La société civile est composée d’ONG (Organisation Non Gouvernementales), d’organisations caritatives, de groupes communautaires, des Fondations, de certains media, les organisations confessionnelles, sans les syndicats[15]. Pour appartenir à la société civile, il faut donc être : primo, entièrement à part de la société politique ou étatique. Ceci dans le but de garantir sa liberté d’action et de pensée. Mais en retour, la société civile peut être un tremplin vers la politique[16]. Nous pouvons rappeler aussi la figure de Lech WALESA en Pologne. Secondo, il y a le rôle de formation et d’éducation à la vie citoyenne en vue de la participation responsable de tous à la vie publique[17]. Aussi, bénévolat, volontariat, la solidarité internationale, sont d’autres marques de la société civile.

I.2.    Qu’est ce que le pouvoir d’Etat ?

Le propre du droit et de la Loi en général, c’est qu’il est si bien énoncé qu’il n’est pas tant nécessaire de s’y étendre. Si bien que le législateur dira à cet effet, que nul n’est sensé ignorer la loi. Le pouvoir vient du latin populaire potere et du latin posse. Il est la capacité effective d’agir d’une certaine manière, selon une intention déterminée, dans la production d’effets recherchés[18]. Dans le cadre d’une République démocratique, ce pouvoir est dévolu à l’Etat[19]. Le pouvoir d’Etat de type démocratique (qui nous servira à fonder son rapport avec la société civile), sera donc l’autorité instituée dans une société, la puissance effective et légale propre à cette autorité de commander, d’administrer, et d’infliger des sanctions. C’est l’ensemble des hommes exerçant cette autorité[20].

Dans son applicabilité ce pouvoir (d’Etat) est exécutif, législatif et judiciaire. Et tous les trois (qui constituent ses missions régaliennes) sont sensés être indépendants l’un de l’autre, dans une démocratie. Cette forme de « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple »[21] est la norme dans plusieurs pays au moins dans la lettre. L’Historien burkinabé J. KI ZERBO dira que « la démocratie implique le fait d’offrir un choix au peuple »[22] .La grande portée du concept de « peuple » (du latin populus) obligera J.-J. ROUSSEAU à lui consacrer trois grands chapitres[23]dans l’unique but de renforcer sa légitimité. en lien avec « l’Etat qui cependant existe par lui-même »[24]. Le citoyen de Genève nous montre bien que le pouvoir d’Etat n’est pas là pour écraser le peuple qu’il représente Car en démocratie encore une fois, le pouvoir revient au peuple.

Au sein de ce pouvoir d’Etat, il doit être gardé sauves, les libertés individuelles et collectives. La notion de liberté étant un principe constitutif de la démocratie et de l’Etat de droit[25]. D’où sans liberté que fonde le droit justement, il n’y a pas de démocratie. Et sans démocratie, il n’y a pas de société civile (comme dans le pouvoir d’Etat de type totalitaire). Mais là n’est pas l’objet de notre propos.

Pour être plus précis, nous pouvons même parler d’une part de liberté-autonomie[26], synonyme d’absence de contrainte, d’indépendance. Et d’autre part, de liberté-participation[27] « Les droits sont des facultés inhérents à l’individu et dont il à lui seul d’exploiter les possibilités »[28]. Ces droits sont finalement perçus comme protecteurs des libertés. La formalisation des idéaux de liberté, de justice, de tolérance, de solidarité et d’égalité est le plus souvent incarnée par la Loi fondamentale ou Constitution de la plupart des Etats[29] et /ou dans leur devise.

Le principe constitutionnel de la laïcité[30] met en exergue le caractère républicain de l’Etat qui ne s’aligne sur aucune religion. Sous ce rapport, aucune minorité religieuse notamment ne peut faire l’objet d’une discrimination, de persécution, ou d’exclusion. C’est vraiment là la fin d’un certain augustinisme politique[31].Cette loi est tout aussi importante surtout devant le péril que constitue l’islamisme politique.

En principe, ce pouvoir d’Etat tel que nous venons de le voir ne peut conduire au totalitarisme, qui est justement une forme extrême de ce même pouvoir. Donc cette situation de régime totalitaire est exceptionnelle et n’arrive que lorsque les principes fondamentaux de la démocratie sont remis en cause et par voie de fait bafoués. Ce qui repose la problématique du meilleur pouvoir d’Etat ou plutôt de la meilleure forme de gouvernement. Très perspicace, ROUSSEAU répond en ces termes : « On a de tout temps beaucoup discuté sur la meilleure forme de Gouvernement, sans considérer que chacune d’elles est la meilleure en certains cas et le pire en d’autres »[32].

Ce pouvoir d’Etat est donc a priori voire même a posteriori juste et bon. Puisqu’il garanti l’unité nationale. Et c’est de lui que nous allons nous servir, pour penser sa relation avec la société civile Tel que nous venons de l’analyser (dans tous ces attributs démocratiques), il  va nous servir de file conducteur, pour nouer sans les confondre, sa relation avec la société civile. Ce sera l’objet de la deuxième partie de notre travail.

II     La relation société civile /pouvoir d’Etat : principes et téléologie fondamentale du développement social et humain.

Nous avons déjà posés brièvement la nature et les principes de la relation société civile/pouvoir d’Etat. De notre point de vue, force doit toujours rester à l’Etat, même si l’apparition et la multiplication des mouvements et associations se réclamant de la société civile traduisent une crise du politique. Car un pays quel qu’il soit, a toujours suffisamment de ressources internes[33] pour pouvoir faire face aux crises inévitables qu’il traverse à un moment donné de son histoire. De même qu’il est impensable qu’un pays occidental puisse être un jour gouverné par une ONG, de même nous pensons qu’il est totalement inacceptable de décrédibiliser un Etat, de l’affaiblir afin de le faire gouverner par la société civile. Internationale. Cela s’appelle le néo colonialisme. Or, il est révolu cette période.et a laissé la place au dialogue.

II-.1.    Principes de la relation, société civile et pouvoir d’Etat

Du fait de la primauté et de la souveraineté du pouvoir d’Etat, la société civile ne peut que venir en appoint à l’Etat. Celui-ci ne pouvant tout faire, peut être aidé dans certains domaines précis par les ONG, qui ont la qualification et l’expertise[34] souhaitées. Une complémentarité dans les domaines de spécialisations des ONG peut être profitable à l’Etat, qui améliore ainsi sa capacité d’action dans les milieux précaires. Ce rôle d’appui de la société civile peut aider aussi l’Etat à affiner ces mécanismes de prévention et de résolution des conflits. De ce partenariat Société civile et pouvoir d’Etat, peut naître une meilleure définition des priorités, une meilleure prise en charge des besoins des populations.

Les secteurs d’intervention de la société civile peuvent être d’excellents repères pour les gouvernements. Et grâce à la collaboration des ONG, ils pourront être identifiés voire résolus. Si l’humanitaire, la défense des droits de l’homme, les questions d’environnement et les actions pour le développement préoccupent tant les ONG, combien ne devrait il en être autant pour l’Etat à qui revient de prime à bord cette responsabilité. La présence des ONG à elle seule, en dit long sur la nécessité d’ajuster leur politique sociale.

Quelques soient l’utilité et le rôle central que joue la société civile internationale, il faut qu’elle reste dépendant du pouvoir d’Etat. Elle se doit d’observer dans certaines situations, un devoir de neutralité. Les exemples en Afrique sont légion où la toute puissance de certains « ONG multinationales » constitue un réel danger pour l’Etat[35] et les ONG locales. Ceci en raison des nombreuses interrogations que suscitent en nous leurs activités très peu orthodoxes et très peu humanitaires. Réuni en deuxième assemblée synodale à Rome, certaines Evêques de la République Démocratique du Congo et d’autres pays des grands Lacs ont dénoncé des O.N.G. qui en réalité ne sont qu’une couverture pour des programmes cachés voire secrets. Elles envahissent le continent sous prétexte d’offrir une aide humanitaire alors qu’en réalité elles ne cherchent qu’à promouvoir des idéologies en déphasage avec les valeurs de culture et de respect de la vie chez les Africains.

D’ailleurs, la remarque est faite qu’elles ne prospèrent que là où le pouvoir d’Etat est faible  Que font elles pour amener les Etats Unis à émettre moins de gaz à effet de serre ? Tout le monde sait que le pays du Président OBAMA est le plus grand pollueur au monde.  Mais quelle ONG aussi puissante qu’elle soit peut les inquiéter en brandissant le droit d’ingérence pour les contraindre de signer le protocole qui engage tous les pays à protéger la couche d’ozone? Pourquoi « Transparency International » ne traque pas les banques suisses et autres en Occident pour les obliger à divulguer voire même à transférer les fonds détournés (estimé entre 100 à 180 milliards de dollars[36]) volés et déposés chez eux par de nombreux dictateurs africains? Quelles leçons vont-elles donner à nos Etats quand on sait qu’eux-mêmes ne sont pas modèles de transparence[37] et de démocratie interne ? Qu’est ce qui fonde leur légitimité ? Leur rapport trop étroit avec leur pays d’origine, ne remet il pas en cause leur indépendance de penser et d’action ?  Ces ONG ne sont elles pas tout simplement le prolongement de certaines multinationales ? Qui les finance ?

Et même si toutes ces questions ne se posaient pas, on ne devrait pas leur donner carte blanche pour s’ingérer dans les affaires de nos Etats à fortiori de les gouverner. Et de toutes les manières, cette question du Droit d’ingérence humanitaire, ne sera appliqué qu’aux pays faibles. En revanche la société civile nationale peut jouer le rôle de contre pouvoir face à un Etat qui ne respect pas ses engagements dans la satisfaction des besoins élémentaires des populations. Cette société civile nationale, nous avons vu tout le rôle crucial qu’elle a joué lors de la tenue des conférences nationales souveraines.au début des années 90. Les sociétés civiles nationales gabonaise, tchadienne, centrafricaine, béninoise, togolaise, nigérienne, malienne et des deux Congo ont administré au monde une vraie leçon de citoyenneté. Le philosophe et ancien jésuite camerounais Fabien EBOUSSI-BOULAGA y a vu  (dans ces conférences nationales) « le point de départ de la reconstruction ou mieux de la fondation d’une communauté politique [38]».

Ces conférences nationales à l’initiative des sociétés civiles africaines constituent une révélation décisive de la capacité des citoyens à prendre en main leur propre destin Et l’auteur de la Crise du muntu de déplorer qu’on ait pas suffisamment pris le temps d’évaluer ,d’enrichir et d’approfondir cette excellente méthode de prévention et de résolution des conflits.de surcroit spécifiquement africain Que serait devenu ces pays s’il n’y avait pas eu ces conférences nationales. On parle beaucoup de la Commission « Vérité et Réconciliation » de l’Afrique du Sud. Mais on oubli souvent qu’avant cela il y a eu cette sorte de palabre[39] à l’africaine qui a évité un certain nombre de pays de tomber dans le chaos.

Sous ce rapport, nous pouvons comprendre et accepter voire même militer en faveur d’une coopération étroite entre société civile nationale (en priorité sans exclure celle internationale) et pouvoir d’Etat. Voilà le type de relation qui nous paraît pertinente. Ce n’est donc qu’à partir de ce partenariat, de cette concertation-négociation, que nous pouvons envisager et penser une téléologie du développement social et humain. C’est uniquement dans cette perspective de la souveraineté de l’Etat (en plus d’une société civile nationale forte) et d’une société civile internationale sincère, que nous pouvons analyser la finalité, le « télos »  qui découle de ce partenariat dont les fruits sont le développement social et humain

II-2.    Téléologie fondamentale du développement social et humain

Notre téléologie fondamentale du développement s’appuit sur une thèse à savoir que sans un pouvoir d’Etat fort[40], non pas pour écraser les citoyens, il ne peut y avoir d’action de la société civile apte à accompagner le progrès[41] de nos pays. En effet, le modèle de développement exogène et extravertie que promeuvent les ONG n’est pas pour résoudre les questions de fond que posent les difficultés en tout genre que rencontre le continent. En effet, « le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique. Pour être authentique, il doit être intégral, c’est-à-dire promouvoir tout homme et tout l’homme »[42] De fait cette imposition d’un type de développement d’essence occidentale, ne va pas dans le sens du partenariat[43] (et de la dépendance) entre les sociétés civiles du Nord et le pouvoir d’Etat.  C’est bien ce que nous avons posés comme condition de possibilité, de validité et de réalisabilité de la relation société civile et pouvoir d’Etat. Sous ce rapport, notre téléologie du développement n’a aucune chance d’aboutir.

Seulement nous continuons à croire en ce type de développement intégré et intégral tel que détaillé dans « Populorm progressio » qui dans l’épistémologie et l’heuristique du développement qu’il nous propose soutien : qu’aucun peuple ne s’est développé de l’extérieur. Pour que notre heuristique du développement devienne une réalité, il faut un réel partenariat, une réelle collaboration entre tous les acteurs du développement.

Ce constat d’inégalité voire même d’injustice dans les rapports entre la société civile et le pouvoir d’Etat nous donne à penser que le problème du développement humain et social est plus profond.que nous le pensons Il est entre autre politique. Car la faiblesse de nos Etats ne leur donne aucune chance de pouvoir traiter d’égal à égal avec leur partenaire au développement que sont aussi les ONG. Le défi de l’unité africaine est dès lors nécessaire. Mais comment y arriver ? La question reste posée. A côté de cette quête d’unité, il faut rompre d’avec un certain sentiment fataliste qui nous fait professer un certain afro-pessimisme beat. Nos défis (de l’unité) : il nous appartient de les relever nous même, en fondant notre téléologie du développement social et humain, sur une éthique et une métaphysique de l’action.

Le défi éthique pour célébrer l’unité africaine comme le zeste de la politique. Dans le cadre de l’Unité Africaine nous pourrons traiter d’égal à égal avec nos partenaires. Une métaphysique de l’action pour inscrire toutes nos initiatives dans la durée. Il faut un supplément d’âme à toutes nos entreprises de promotion de développement de nature heuristique. Cette téléologie du développement nous fait lire et inscrire ce dernier sous un angle anti-idéologique, c’est-à-dire à une compréhension du progrès humain qui discrédite, décrédibilise en amont l’ensemble des faux prétextes qui ont présidé à la domination des noirs.

Dès lors, nous sommes dans l’obligation de procéder à une relecture africaine de notre histoire pour accéder à ce type de développement humain et social. Autrement, nous ne ferons que copier (et mal) le développement des autres. Ce développement endogène, M. R.-L. BOA THIEMELE nous l’explique bien dans une de ces publications[44]où il affirme : « un développement ne peut être qu’un développement intégré, et un développement intégré ne peut que se fonder sur la préservation de l’identité culturelle des peuples ». Cette forme de développement intégré établit un rapport dialectique entre culture et développement. Développement culturel et développement économique entretiennent une relation dialectique dans la mesure où tout événement économique est culturel et que tout événement culturel est en même temps socio économique[45].

En définitive, notre téléologie du développement s’entend comme l’amélioration qualitative et durable d’une économie et son fonctionnement. Elle pose et impose un lien étroit entre culture et développement là où les ONG internationales tentent d’opérer une rupture entre ces deux paradigmes.

Ce que nous avons unis à la fois téléologiquement et épistémologiquement voire de manière heuristique que personne (fussent elles les ONG internationales)  ne le sépare. En effet, le développement ne doit pas quitter la culture. Bien au contraire, il doit s’attacher à ce dernier et tous deux ne feront qu’un. Si donc on pose un divorce entre les deux (comme le font jusqu’ici les ONG et certaines multinationales) on casse cette union heuristique entre culture et développement. Ce qui nous fait retomber dans le modèle occidental du développement par essence matérialiste. Pour rendre ce type de développement effectif, M. BOA THIEMELE propose une requalification de la culture africaine longtemps vouée à la négligence, à la méconsidération.

Dans le fond, on pensait que la culture africaine constituait un frein au développement de l’Afrique. Pour combattre cette contre vérité, il fallait une libération culturelle et spirituelle de l’Afrique et des africains selon la proposition du Père E. MVENG que cite le philosophe ivoirien en ces termes : « il n’est pas possible de construire l’Afrique nouvelle si l’on ne revisite pas la vision du monde qui sous tend ces cultures pour en extraire la nature, la matière ou l’âme première d’une Afrique maîtresse de son devenir »[46]. Nous sommes donc en phase avec Xavier DUPUIS qui pense bien qu’ « un développement ne peut que se fonder sur la préservation de l’identité culturelle des peuples »[47]. Les exemples sino-japonaise en sont une parfaite illustration. Sous ce rapport, un développement, ne peut être qu’un développement intégré[48].

Et justement, la pertinence de cette requalification des cultures africaines telles que le suggère le Père MVENG, est qu’elle expose directement l’aspect nocturne des cultures africaines ; aspects sur lesquels les « développeurs » pourrons travailler plus efficacement. Ces tares ont pour noms : sorcellerie, magie, primat du groupe sur l’individu que le philosophe ivoirien résume en ces termes : « l’homme ordinaire vit dans l’angoisse et dans la perpétuelle insécurité métaphysique, obligé de sacrifier son bonheur à la satisfaction de ses nombreux intermédiaires. Il croit trouver dans la fidélité au rituel la clé du bonheur »[49].

A côté de ces facteurs endogènes que nous venons de voir brièvement, il faudra que cette vision téléologique du développement réconcilie l’Africain avec son passé d’où émerge consciemment ou inconsciemment des facteurs exogènes liés à son développement. Nous pouvons citer entre autres, la traite négrière, l’esclavage, et bien sûr la colonisation. Des ONG internationales puissantes présentent beaucoup de danger en ce qu’elles seront tenter de reproduire exactement un modèle de développement anti téléologique, anti heuristique c’est-à-dire qui ne prend pas en considération les valeurs culturelles de l’Afrique.      Cette situation aura tout l’air du déjà vu en ce qu’elle nous retournerait à la triste période de l’esclavage et de la colonisation. Voilà tout l’enjeu de la promotion du développement intégré.

Conclusion

L’Afrique réalisera t-elle un jour son unité politique ? Si non, nos micro-Etats arriveront ils à bâtir des pouvoirs assez forts pour établir un véritable partenariat avec les pays dits développés et en particulier avec la société civile internationale très puissante financièrement? La société civile internationale peut elle constituer une alternative de taille à la coopération bilatérale et multilatérale fondée encore sur l’esprit de domination des pays colonisateurs sur leurs anciennes colonies africaines (l’exemple de la « Françafrique [50]» est bien là, qui justifie notre suspicion) ?

De la réponse à ces questions essentiellement politiques dépendra le sort de l’Afrique, celui d’accéder enfin au développement selon ses propres valeurs culturelles. Sinon non, nous continuerons de courir désespérément derrière un développement de type occidentale dont la date de péremption est arrivée à terme. C’est-à-dire unique en son genre, le développement selon le modèle des pays du Nord ne peut s’appliquer aux pays du Sud. Si tous les plans d’ajustement structurels entre autres exemples ont connu des échecs c’est en raison d’une téléologie du développement dont les moyens étaient très peu efficaces du fait de leurs caractères endogènes et trop extravertis. Dans le cas d’espèce, la fin n’a pas justifié les moyens.

L’économie à elle seule ne suffit pas pour amorcer le décollage du continent. Il faut une prise de conscience pour professer que la culture est aussi  importante dans ce « télos » ascensionnel vers le progrès. Elle qui est au début et à la fin du développement nécessite aussi notre attention.

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PIERRE-MARIE NIANG, OP

VOIR AUSSI >>> PHILOSOPHIE DU DEVELOPPEMENT – ANTHROPOLOGIE DU DEVELOPPEMENT

Bibliographie sélective

Collectif, Dictionnaire de philosophie, Paris, Armand Colin, 2007, 384 pages

HAUBERT, M., REY, P.-P., Les sociétés civiles face au marché. Le changement social dans le monde post colonial, Paris, Karthala, 2003,299 pages.

MORGAN, L.-H., Systems of consanguinity and affinity of the human family, Washington, 1871.

HAVEL, V., Le pouvoir des sans pouvoir. Essais politiques, Ed. Michalon, 2000,125 pages.

LEBRET, L.-J., Dynamique concrète du développement, Paris, Economie et Humanisme Ed. Ouvrières, 1961

SAMB, D., Comprendre la laïcité, Dakar, NEAS, 2005, 247 pages.

BOA THIEMELE, R.-L., Recherches philosophiques, Tome I, Quelle philosophie pour l’Afrique ? Abidjan, EDUCI, 2005.

MVENG, E. ; LIPAWING B ;-L., Théologie, libération et cultures africaines. Dialogue sur l’anthropologie négro africaines, Yaoundé/Paris, Editions Clé/ Présence africaine, 1996.

www.geopsy.com/ethnologie/la_ dimension_culturelle_du_développement.pdf

AKINDES, Francis, Rapport introductif N° 3 : « Les transitions démocratiques à l’épreuve des faits » in Bilan des Conférences Nationales et autres processus de transition démocratique en Afrique, OIF (Organisation Internationale de la Francophonie), Cotonou, 19-23 février 2000, p 611.

BUIJTENHUIJS, Robert, La conférence nationale souveraine du Tchad, Paris, Karthala, 1993, 364 pages.

ADAMON, Afise D., Le renouveau démocratique au Benin. La Conférence Nationale des forces vives et la période de transition, Paris, Harmattan, 2003.

EBOUSSI BOULAGA F., Les conférences nationales en Afrique Une affaire à suivre, Paris, Karthala, 1992, 229  pages

Vidéothèque

La documentation cinématographique intégrale sur bandes vidéo (système VHS-Secam) comportant toutes les sessions de la conférence nationale souveraine de LOME, complétée par des K7 sonores se trouve à la bibliothèque du Centre d’Etudes Africaine de Leyde, Pays Bas.


[1] Dans le vocabulaire philosophique, cette expression signifie : vision ou conception du monde.

[2] Dans le cours, nous avons situés la naissance de la modernité à partir de l’avènement de la révolution française de 1789. En philosophie, cette modernité voit le jour à partir de René DESCARTES à qui est dévolu la paternité de cette époque. En anthropologie enfin, cette modernité apparait en même temps que l’élaboration de l’Anthropologie comme science d’ l’homme. Cf. Michel FOUCAULT, Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard, 1966, 404 pages.

[3] Du grec telos : fin et logos : étude, discours, science. Etude ou des fins ou des rapports de finalité. Cf. Collectif, Dictionnaire de philosophie, Paris, Armand Colin, 2007, p 337

[4] HAUBERT, M., REY, P.-P., Les sociétés civiles face au marché. Le changement social dans le monde post colonial, Paris, Karthala, 2003,299 pages.

[5] La fin de la première guerre mondiale a vu la naissance de l’Association britannique  dénommée : « Fignt the famine » qui est devenu Save the Children . Elle avait pour objectif principal de venir en aide aux femmes et aux enfants. Cf. Cours manuscrit d’Initiation à la culture de la justice et de la paix, ISTAY, Septembre, 2009.

[6] La deuxième guerre va accentuer le phénomène d’émergence des associations du même genre citées ci-haut. On peut citer : OXFAM, 1942 ; CARE, 1945. M. LEZOU, Cours manuscrit d’Initiation à la culture de la justice et de la paix, ISTAY, Septembre, 2009.

[7] Il est bon de préciser que la bataille meurtrière du 24 juin 1859 à Solferino a été le prétexte pour le citoyen genevois H. DUNAND, de fonder le 17 juillet 1863 le Comité International de la Croix Rouge en abrégé C.I.C.R.C’est là également une date importante.

[8] Cf. MARIN, G., « L’émergence d’une société civile mondiale et l’Alliance pour un monde responsable, pluriel et solidaire ». Rencontre de Beijing février 2003, p 1

[9] ROUSSEAU J.-J., Deuxième discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1754.

[10] HOBBES, T., Le Léviathan, 1651.

[11] MORGAN, L.-H., Systems of consanguinity and affinity of the human family, Washington, 1871.

[12] L’on se rappelle que pour DURKHEIM, E., et MAUSS, M., la religion est un des ciments de la société. Lire à ce propos  TAROT, C., Le symbolique et le sacré. Théories de la religion, Paris, La Découverte, 2008, 912 pages

[13] M. LEZOU, Cours manuscrit d’Initiation à la culture de la justice et de la paix, ISTAY, Septembre, 2009.

[14] DOUCIN, M., «  Les organisations non gouvernementales « acteur-agis » des relations internationales ? », (Thèse de Doctorat), Université de Bordeaux IV, Institut d’Etudes Politiques, Mai 2005,p 2. Voir aussi la résolution 288 B du 27 février 1950 du Conseil Economique et Social ; le Droit français sur les ONG régit par la Loi de 1901.

[15] En effet, il apparaît très difficile de trouver un syndicat  ou un syndicaliste (au moins pour le cas sénégalais que nous connaissons bien) qui n’a pas d’accointance avec un parti politique. Très souvent, les syndicats sont les bras armés des partis politiques du pouvoir comme de l’opposition. Le Parti Socialiste du Sénégal a la CNTS (Confédération Nationale des Travailleurs du Senegal), le PDS (Parti Démocratique Senegalais) a la CNTS FC (Force du Changement). Un fameux syndicaliste a appelé cet engagement du syndicat dans un parti : la « participation responsable ».

[16] HAVEL, V., Le pouvoir des sans pouvoir. Essais politiques, Ed. Michalon, 2000,125 pages. Il y développe une morale de l’action pacifique qui s’apparente beaucoup à  la non violence, et la parole comme moyen de dénonciation de toute forme d’injustice.  C’est avec ces seules « armes » qu’il a libéré son pays du totalitarisme et contribué ainsi à l’émergence d’une société civile forte dont il fait l’apologie par la même occasion.

[17] Une dimension qui nous paraît particulièrement capitale, et que souligne bien Mamadou DIOUF, historien, en parlant du rôle salvateur joué par le premier cardinal senegalais Hyacinthe THIANDOUM qui s’élevait contre l’accaparement du pouvoir, pour défendre le bien commun, impératif catégorique de la société civile dont il décline les commandements …l’éducation de la conscience morale comme arme de la critique du pouvoir autoritaire de la corruption » in SEYE, C.-E., Mgr  Hyacinthe Thiandoum. A force de foi, Paris, Harmattan, 2007, p 309

[18] Collectif, Dictionnaire de philosophie, Paris, Armand Colin, 2007, p 268

[19] Pour rappel, chez ROUSSEAU, la souveraineté de cet Etat est inaliénable et indivisible in Du contrat social ou principe du droit politique, Paris, GF Flammarion, 2001, p 66. Cette souveraineté des Etats est aussi légitimé et par le droit international et par la Charte des Nations Unies et Statut de la cours internationale de justice, signé le 26 juin 1945.

[20] Collectif, Dictionnaire de philosophie, Paris, Armand Colin, 2007p 268

[21] Cf. LINCOLN, A., Discours de Gettysburg. Cité par la Loi fondamentale ivoirienne en son article 30

[22] KI ZERBO, J., A quand l’Afrique ? Entretien avec R. HOLENSTEIN, Paris, Ed. de l’Aube, 2003, p 88

[23] ROUSSEAU, J.-J., Du contrat social ou principe du droit politique, Paris, GF Flammarion, 2001, pp 83-91

[24] Ibidem, p 99

[25] Sur cette notion d’Etat de droit, lire avec intérêt : G.-W.-F. HEGEL, Phénoménologie de l’Esprit, Tome II, Trad. Jean HYPPOLITE, Paris, Aubier, 1941, p 44 ss.

[26] Encyclopédia universalis, Tome V, Paris, 1984, p 1082

[27] Ibidem,  p 1082

[28] Ibidem, p 1082

[29] Ainsi, la République de Côte d’Ivoire proclame son adhésion aux droits et libertés tels que définis dans la déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948.

[30] En France, c’est ce principe est dit de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. C’est la Loi du 9 décembre 2005. Lire aussi SAMB, D., Comprendre la laïcité, Dakar, NEAS, 2005, 247 pages.

[31] LABROUSSE, R., Introduction à la philosophie politique, Paris, Ed. M. Rivière, 1959, pp 110-111

[32] ROUSSEAU, J.-J, Du contrat social ou principe du droit politique, Paris, GF Flammarion, 2001, p 105

[33] Les conférences nationales souveraines sont une parfaite illustration de cette capacité des peuples africains à régler eux-mêmes leur problème. Dans un contexte de crise profonde qui à certains moments frôlaient l’irréparable, les sociétés civiles nationales des pays comme le Congo Brazzaville, le Congo Kinshasa le Gabon le Togo, le Benin, la Centrafrique, étaient arrivés à poser un vrai débat sur les questions nationales Ces conférences, moment de catharsis personnel et communautaire déboucha au Benin par exemple  sur une alternance démocratique. Il faut préciser qu’à la tête de ces institutions de transition (démocratique)  il y avait pour la majorité un prélat de l’Eglise catholique. Lire avec intérêt : EBOUSSI BOULAGA F., Les conférences nationales en Afrique Une affaire à suivre, Paris, Karthala, 1992, 229  pages

[34] Les ONG sont habituellement de grands « pondeurs » de documents, de charte de défense des droits de l’homme.

[35] Il y a l’exemple de l’ONG CARE en Côte d’Ivoire, et de bien d’autres en RDC. Nous pouvons citer aussi des média comme RFI qui se voit régulièrement pointé du doigt par les Etats africains pour traitement tendancieux de l’information.

[36] www.lecourrier.ch in Sur la piste des comptes  suisses des dictateurs africains, paru le Mardi 22 Avril 2008.

[37] Certaines ONG sont au cœur d’énormes scandales financiers. Si ce n’est pas des trafiques d’influence  ou autres scandales liés aux questions de mœurs.

[38] In www.decitre.fr/Livres/Les-conferences-nationales-en-Afriques-noire

[39] Cf. BIYOGO, G., La palabre : une juridiction de la parole, Paris, Ed. Michalon, 1997.

[40] KI ZERBO J., in A quand l’Afrique Paris n Ed. de l’Aube, p 7-8, faisait remarquer avec juste raison que «  l’Etat (en Afrique s’entend il) à peine né est matraqué par des institutions comme le Banque Mondiale. Elles exigent toujours moins d’Etat, et l’influence des entreprises transnationales s’impose de plus en plus » Il faut ajouter à cette liste la société civile internationale.

[41] Nous employons ici le terme de progrès pour désigner le développement. Cf. La lettre encyclique du Saint Père Paul VI sur le développement des peuples : Populorum Progressio du 26 Mars 1967.

[42] LEBRET, L.-J., Dynamique concrète du développement, Paris, Economie et Humanisme Ed. Ouvrières, 1961, p 28

[43] «  C’est pourtant ces hommes et femmes qu’il faut aider, qu’il faut convaincre d’opérer eux-mêmes leur propre développement et d’en acquérir progressivement les moyens. Cette œuvre commune n’ira certes pas sans effort concerté, constant et courageux. Mais que chacun en soi bien persuadé, il y va de la vie des peuples pauvres, de la paix civile dans les pays en voie de développement et de la paix dans le monde »  selon V. COSMAO

[44] R.-L. BOA THIEMELE, Recherches philosophiques. Tome I. Quelle philosophie pour l’Afrique ?, Abidjan, EDUCI, 2005, p 193

[45] R.-L. BOA THIEMELE, op cit, p 193

[46] R.-L. BOA THIEMELE, op cit, p 195

[47] R.-L. BOA THIEMELE, op cit, p 195

[48] R.-L. BOA THIEMELE, op cit, p 193

[49] R.-L. BOA THIEMELE, op cit, p 199

[50] Cette expression a été utilisée pour la première fois par Félix H. Boigny en 1955 pour évoquer la relation particulière entre la France et ses anciennes colonies. Africaines. L’évolution sémantique vers le terme « Françafrique » revient au journaliste économique in François Xavier VERSHAVE, La Françafrique, Paris, Ed. Stock, 1998. Il le définit comme une « nébuleuse d’acteurs économiques, politiques, militaires en France et en Afrique, organisée en réseau x et lobbies, et polarisé par l’accaparement de deux rentes : les matières premières et l’aide publique au développement. La logique de cette ponction est d’interdire l’initiative hors du cercle des initiés …tout naturellement hostile à la démocratie ».

Réflexion sur la biodiversité et la technoscience: le réchauffement climatique

Frère Aristide BASSE, op

abassearistide@yahoo.fr

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Nous sommes tous aujourd’hui témoins de la dégradation de la nature. Le monde est entré dans une ère où se manifestent au jour le jour les conséquences du faire de l’homo faber. L’homme technologique se retrouve face à ce qu’il a créé, face à ce qu’il ne cesse de créer. Le développement pointu de la technique permet réellement à l’homme d’acquérir à volonté ce qu’il désire de la nature. Mais cette maîtrise de la nature n’est plus vraiment maîtrisée par l’homme lui-même. On dirait autrement que la victoire trop grande menace le vainqueur lui-même.

L’initiative pour notre réflexion ici a eu pour déclic la dernière Assemblée générale des Nations Unies (AGNU) tenue à New York (Etats-Unis) du 21 au 25 septembre 2009, Assemblée qui a fait état entre autres points du réchauffement climatique, conséquence sans équivoque de l’agir ultra-technoscientifique de l’humain. Des débats fusent sur le problème accru du réchauffement climatique qui ne laisse plus personne indifférent, qui ne se lasse de faire des victimes dans les quatre coins de la planète : tout le monde est concerné par ce problème en pensée ou dans les effets ! Partout, ce phénomène, mieux ce désastre devenu planétaire se signale sans autre forme de procès : « Vous m’avez provoqué, je suis là ! ». Voilà qu’il nous interpelle et nous invite à penser et à repenser notre rapport à la nature, cette nature ou ce cosmos qui nous englobe : «Par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends »[1] ; ce cosmos  nous nourrit mais nous le façonnons.  Cela interpelle l’homme et sa responsabilité face à la nature (biosphère et écosphère) et face à lui-même, donc face à la vie. Car qui dit vie dit être et qui dit être dit être responsable, selon le philosophe Hans Jonas. Il y a comme une « responsabilité ontologique », qui traduit une « responsabilité métaphysique »[2] de l’homme.

Nous voulons à travers ces lignes porter notre pensée sur le réchauffement climatique et participer sur un autre ordre aux grands débats sur le réchauffement climatique, problème qui fait couler beaucoup d’encre de nos jours. Nous pensons parler d’abord de ce phénomène et ce qui en est la base, puis du réchauffement climatique  et du développement durable et en dernier ressort, nous proposerons quelques pistes de réflexion. Pour cela, la pensée de Hans Jonas nous aidera car il est celui qui a le mérite d’avoir posé le problème d’une réflexion éthique (avec une visée sur le futur) à l’ère de la civilisation technologique qui est la nôtre.

I – L’AGIR ULTRA TECHNOLOGIQUE  ET LE RECHAUFFEMENT CLIMATIQUE

Nous savons que l’on a souvent beaucoup parlé de l’agir technique et de ses conséquences sur la nature.  Nous parions que personne n’ignore les effets de la technoscience aujourd’hui. En effet, l’avènement de la technique, coopérative de la science a bouleversé l’existence en tant que telle. L’ambition démesurée de l’humain trouve un outil sans tâche et disponible sur fond de nécessité dans la technologie, outil nécessaire sur commande pour mettre en place des produits qu’il veut. Mais la production qui en est le fruit prend la couleur d’une démesure. Cette démesure se signale même dans la capacité à la fois qualitative et quantitative de l’action humaine sur la nature qui se trouve dès lors outre-dominée et surexploitée. Il en résulte des effets ou réactions peu attendues, ou pas du tout pensées de la part de cette matière devenue une victime languissante. Partout maintenant les climats changent, on ne sait plus comment. Ils ne suivent plus leur cours normal d’antan. L’homme se surprend d’être témoin des climats qui ne lui font pas du tout cadeau et le surprennent. Les prévisions prennent l’allure d’un leurre et se manifestent inutiles.

Il y a comme une rébellion de la nature, du cosmos. Nous assistons ça et là aux catastrophes que la raison humaine continue à tort de qualifier de naturelles. Nous disons « à tort » car c’est pour voiler au fait à l’homme lui-même une vérité : elles sont provoquées. Ce qui est naturel n’est pas ce qui est provoqué ou qui trouve sa source dans quelque chose du dehors, de l’extérieur. Ce qui est naturel a trait à ce qui est de l’essence ou de la nature (qui concerne la capacité d’agir, d’action) d’une chose. Un fait naturel vient du dedans de la chose même, elle est le produit ou la manifestation extérieure d’une action, d’une vie intérieure, intrinsèque. Or, la plupart de ces catastrophes auxquelles l’homme fait face et qu’il subit aujourd’hui sont la résultante et la conséquence réelle de son faire. La nature est blessée dans son être profond. Elle réagit au détriment de l’homme. Les inondations à outrance, la chaleur intempestive qui provoque des incendies ou les favorise (Espagne en juillet 2009, Grèce en août 2009), des tremblements de terre à répétition, etc, sont autant d’exemples et de réalités alarmantes qui sont le cri de la nature torturée. L’on me dira que ces faits sont aussi vieux que le monde ; certes oui, mais nous pensons qu’il y a une recrudescence qui nous questionne : Pourquoi il semble être comme un réveil ? La barrière naturelle aux catastrophes semble ne plus exister, l’homme l’a déjà enlevée ! Dommage ! Maintenant vient le temps de la souffrance. La nature violée dans son être fait face à  un dérèglement dans son essence fonctionnelle.

Nous pensons que l’acharnement de l’homme sur la nature a deux effets principaux : l’économique et l’environnemental. Nous voulons dire que c’est le problème de l’environnement et celui de l’économie qui incitent à cet agir trop annihilant et détruisant de l’homme sur la nature. Le réchauffement climatique qui fait la une aujourd’hui a donc pour causes essentielles le problème de l’environnement et de l’économie. Ce qui fait qu’il pose un problème pour la notion du développement durable aujourd’hui.

II – LE RECHAUFFEMENT CLIMATIQUE ET LE DEVELOPPEMENT DURABLE

Le développement durable est une notion en vogue depuis ces derniers temps. Il vient dire ce  à quoi les idéologies et les programmes politiques s’attellent pour la vie : pérenniser le développement, faire en sorte que beaucoup de générations puissent bénéficier du développement, du bien-être qu’apporte le vent du bonheur atteint à un moment donné de l’histoire d’un pays. Le développement durable prend donc en compte les êtres du temps (nous voulons dire du moment, du présent) et les êtres à venir. L’a-venir est considéré dans sa réalité dans l’aujourd’hui de l’existence des êtres qui en sont responsables. C’est dire que les hommes d’aujourd’hui prennent compte de leur responsabilité face aux êtres qu’ils pourraient faire venir à l’existence sans « demander leur avis ». Aussi, la vulnérabilité, la fragilité et l’existence innocente  des êtres futurs commandent la responsabilité de l’homme présent.  Mais est-ce que cela se vit réellement dans le faire de l’homme aujourd’hui ?

Comme nous l’avions dit plus-haut, le réchauffement climatique fait état d’un simple corollaire. Ce qui est visé dans le faire technologique est la transformation de l’environnement et l’économie qui lui est liée. Mais l’ultra-faire technologique fait naître une apocalypse rampante. L’avenir est certain, le futur est une réalité factuelle à venir, son être ne se discute pas. Et les hommes qui y vivront  selon notre bon vouloir, grâce à notre action progénitrice ont aussi à bénéficier des biens de la terre, de la nature. Tout ce qui est créé et existe sous le soleil est pour tous, il est ordonné à tous. Il y a un impératif d’une prise de conscience :  Utiliser la nature pour nous en pensant que les autres êtres qui viendront après nous l’utiliseront aussi pour leur bonheur. Nous sommes invités à être responsables aujourd’hui à l’égard de la nature et des êtres potentiels qui viendront à l’existence. L’homme présent doit donc préparer une heureuse vie à la postérité. Même s’ils n’ont aucun droit en réalité sur nous (n’a de droit que ce qui existe déjà), il y a comme une « accusation anticipée » (H. Jonas) de la part des hommes à venir puisqu’ils existeront par notre volonté.

Nous savons que ça et là de par le monde, il y a des conférences organisées autour de la question du réchauffement climatique ; Une grande est attendue pour décembre prochain à Copenhague, au Danemark. Ce que nous pouvons dire, c’est que l’homme, cet être libre et responsable ontologiquement[3] se trouve face à un problème dont Hans Jonas a tenté en son temps de nous prémunir. Dans les années 1990, l’éthique du futur de Hans Jonas a été accusée de s’appuyer sur le principe de précaution  par opposition au principe d’espérance de Ernst Bloch. En effet, H. Jonas invitait les hommes à prêter l’oreille à la prophétie du malheur qu’à celle du bonheur  mais sans s’opposer radicalement à l’espoir d’une vie en rose. Au fond, cette approche est une condition de possibilité pour son éthique du futur qui est une éthique pour aujourd’hui. Mais pas une seule génération n’est passée, l’histoire lui donne raison aujourd’hui : Les hommes qui ne lui ont pas prêté l’oreille ou qui l’ont entendu sans le comprendre subissent eux-mêmes les conséquences désastreuses de leur agir à jamais technoscientifique. Son heuristique de la peur et sa futurologie comparative[4] trouvent déjà des répondants matériels, concrets.

L’homme aujourd’hui voit la précarité de sa vie : Le Souci au sens heideggérien sans cesse ne le laisse. Les changements climatiques auxquels l’homme fait face aujourd’hui sont le fruit d’une maîtrise non contrôlée de la nature par l’homme. La raison humaine lui a permis de se soumettre la nature mais l’homme va loin, très loin. L’homme se croit parvenir à l’autosuffisance. Mais il s’appauvrit spirituellement[5] en devenant riche matériellement[6]. Ce qui est comme le nerf du désordre de l’homme ou de son usage désordonné de la nature nourricière est cette compétitivité économique sans retenue : on veut devenir riche, de plus en plus riche hic et nunc. Au fond, même si cela lui facilite la vie, c’est-à-dire lui donne la joie dans une certaine mesure, l’homme qui agit sans mesure se tue à petit feu au jour le jour. D’où qu’il doit chercher des solutions pour que tout ce qu’il fait, tous ses actes technoscientifiques ne lui soient pas néfastes, n’attentent à sa vie plutôt que ne l’aident à vivre.

III – QUELQUES PISTES DE REFLEXION

Au regard de la réalité des méfaits ou des dégâts collatéraux que cause la technoscience interpellée plutôt pour donner la vie, l’homo sapiens doit prendre conscience qu’il n’a pas fait le choix de venir à l’existence aujourd’hui ; et que passant, il doit chercher à laisser de bonnes traces pour la postérité. La raison qui oriente son agir doit l’aider à laisser être une trace édifiante, constructive. Et « tant que le péril est inconnu, on ignore ce qui doit être protégé et pourquoi il le doit. Nous savons seulement ce qui est en jeu lorsque nous savons que cela est en jeu »[7] . C’est ainsi que nous voulons dire ici qu’une réflexion  sur la nature de l’acte à poser aujourd’hui est nécessaire. Il faut que l’homme trouve des solutions rationnelles pour résoudre les problèmes que ses agirs « rationnels » ont créés, nous voulons dire ce que la raison de l’homo faber lui a permis ou lui permet de faire.

L’homo faber remplace de nos jours l’homo sapiens, et l’homo faber devient l’homo sapiens demens selon l’expression d’Edgar Morin. Le sort de l’humanité présente et future est en jeu. Et pourtant, il n’est pas permis de mettre en jeu quelque chose qui ne nous appartient pas en propre. C’est pourquoi, l’homme présent (puisqu’il ne peut que lui incomber cette tâche impérative !) doit se savoir responsable de ses actes. Sa liberté qui l’ennoblit doit être ordonnée au bien, au sien propre et à celui des autres (futurs). La production qui est certes selon Marx à la base de toute existence humaine ne doit pas verser dans la démesure. L’homme doit trouver des moyens pour réduire la production de ce qui peut lui devenir périlleux (les gaz à effet de serre par exemple). L’homme doit faire preuve de la bonne vertu qu’Aristote appelle « le juste milieu », disons la « mediocritas ». Nous sommes convaincu qu’il peut fabriquer ou produire quelques choses qui peuvent ne pas se retourner contre lui. Il faudrait qu’il sache prendre des mesures pour son être-acte aujourd’hui, des résolutions pour aujourd’hui sont nécessaires. Nous disons aussi que la subjectivité transcendantale et ouverte de l’homme doit être prise au sérieux car l’homme est ouvert et sa vie est ouverte ; elle n’est pas renfermée sur elle-même. L’homme qui se surprend en train de vivre maintenant (ce qu’il n’a pas choisi), lui l’être-jeté[8], doit savoir qu’il vit aujourd’hui  et que demain, il doit laisser la place à d’autres occupants de la terre qui doivent se nourrir, vivre paisiblement, jouir de la vie sereine du cosmos.  Aussi, nous nous demandons pourquoi, au fur et à mesure que le monde avance, que le monde se civilise, il est comme un fait réel : l’homme n’avance pas dans son cœur et sa pensée. Par pensée, nous voulons souligner cette faculté de pré-voir, de dominer ses passions parfois non nobles.

Disons aussi que la personne humaine doit savoir que la portée contextuelle, sociale, historique de son agir aujourd’hui le presse et l’invite à la reconsidération bienfaisante et lumineuse de ses vœux, ses aspirations tant économiques que politiques. Des buts économiques ne doivent pas engluer la vue de l’homme. La vie vaut plus que l’argent. L’argent doit permettre de bien vivre, c’est un moyen pour la vie. Ne faudrait-il pas aussi penser qu’il y a comme une vision étriquée, vicieuse et caressante des bienfaits  de la technologie ? Cette vision est à enfouir au fond des oubliettes. Le monde actuel est le monde de la technique, un monde de l’efficience où l’homme ne pense plus, comme le pensait Heidegger : « L’essence de la technique moderne se montre dans ce que nous avons appelé l’Arraisonnement. (…) L’Arraisonnement est ce qui rassemble cette interpellation, qui met l’homme en demeure de dévoiler le réel comme fonds dans le mode du ‘commettre’ »[9]. Nous pensons qu’il faudrait en fin de compte une certaine mystique  de revalorisation de la raison raisonnante qui spécule en suscitant le bien, qui ordonne en prévoyant, et qui invente en contrôlant. Pour la valorisation de son humanitas, l’homme doit prévaloir sa recta ratio ou son orthos logos.

CONCLUSION

Nous voilà au terme de notre réflexion sur un problème actuel : le réchauffement climatique. Nous savons qu’il est à la une de nos jours. Notre analyse de la situation nous a permis de comprendre que le réchauffement climatique n’est pas un fait isolé, c’est un corollaire. Nous sommes dans une ère de technologie de pointe. Et la réalité est que la technoscience, interpellée pour donner la vie, pour la garantir, semble perdre la route pour tuer la vie ; elle tue la vie. La victoire trop grande sur la nature menace d’un désastre planétaire. Les inondations de toute sorte, la chaleur, bref autant d’indices du dérèglement de la nature bousculée sont les symptômes sans cesse pathétiques du malheur qui s’abat sur l’homme. D’où qu’il doit revoir, reconsidérer, réévaluer son agir appuyé par la technoscience, son amie de route dans ce gouffre de l’exister.

Les questions économiques et la transformation de l’environnement qui leur est lié aussi en partie sont les nerfs d’amplification du désastre qui crée le malheur de l’homme. La liberté fait naître plutôt une misère anthropologique. Nous pensons que la revalorisation de la dignité humaine et de la noblesse de l’homme, de la raison (qui fait cette noblesse et cette dignité) s’impose de fait de nos jours. L’homme doit avoir le courage de se revoir, se mesurer, se mettre face à lui-même pour voir ses forces et ses faiblesses dans tout ce qui le constitue, dans tout ce qu’il fait, dans tout ce qu’il peut maîtriser. La vie est à valoriser. La dignité humaine est à promouvoir. Tout acte posé peut se retourner contre l’homme lui-même, l’acteur. La raison, la prévoyance et le contrôle doivent toujours accompagner l’homme technoscientifique. Il faut toujours penser au futur. Les générations présentes sont responsables des générations futures. L’homme doit chercher aujourd’hui des moyens efficaces pour faire face au réchauffement climatique, pour amortir son choc car il est un fait déjà mais pas une fatalité. La vie est à promouvoir, et il en va de la responsabilité de l’homme.

Frère Aristide BASSE, op

abassearistide@yahoo.fr

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BIBLIOGRAPHIE

ü      HEIDEGGER, Martin, Essais et conférences, trad. André PREAU, Paris,

Gallimard, 1954.

ü      JONAS, Hans, Principe Responsabilité, Paris, Cerf, 1992.

ü      PASCAL, Blaise, Pensées, Ed. présentée, établie et annotée par Michel Le Guern,

Paris, Gallimard, 1977.


[1] Blaise Pascal, Pensées, L.G. 104-B 348.

[2] Hans Jonas, Principe Responsabilité,  p. 69.

[3] La responsabilité fait partie de l’essence de l’homme. Hans Jonas dit que la responsabilité est ontologiquement fondée. La présence de l’homme dit sa responsabilité. La responsabilité est donc à préserver. C’est pourquoi, il faut ménager l’existence de l’être futur qui est la condition de possibilité de l’être de la responsabilité.

[4] Science des prédictions hypothétiques pour mettre à jour et les comparer les constats idéels ou possibles des résultats bons et mauvais de l’agir technique présent.

[5] Spirituellement ici n’est pas pris au sens religieux du terme mais a trait à l’esprit humain.

[6] L’acquisition des produits sensibles qui « embellissent » le quotidien et donnent satisfaction appétitive à l’humain assoiffé et attiré par la pure matérialité.

[7] Hans Jonas, Principe Responsabilité, Paris, Cerf, 1992,  p. 49.

[8] L’expression est de Martin Heidegger.

[9] Martin Heidegger, Essais et conférences, pp. 32.

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