Archive for the ‘ETHIQUE’ Category

Pensée du 20 mai 19

« Agir moralement, c’est agir comme si on aimait. Là où on aime, avec nos enfants par exemple, on n’a pas besoin de morale : on agit pour leur bien par amour et non pas par devoir. On ne nourrit pas ses enfants par devoir. On les nourrit par amour. La morale est une forme d’amour. Quand on n’est pas capable d’aimer, il faut agir comme si on aimait, c’est-à-dire moralement. Et quand on n’est pas capable d’agir comme si on aimait, quand on n’est pas capable de respecter vraiment les personnes, il faut au moins être poli, il faut au moins les respecter, c’est-à-dire leur dire bonjour quand on les croise et pardon quand on les bouscule. La morale est une forme d’amour. La politesse, une forme de morale. L’amour vaut mieux que la morale ; la morale vaut mieux que la politesse. Mais si vous n’êtes pas capables d’amour ou de respect, soyez au moins polis. »

André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus, Presses Universitaires de France

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Pensée du 18 mai 19

« Je pense plutôt que l’accès au visage est d’emblée éthique. C’est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne même pas remarquer la couleur de ses yeux ! Quand on observe la couleur des yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui. La relation avec le visage peut certes être dominée par la perception, mais ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas. Il y a d’abord la droiture même du visage, son expression droite, sans défense. La peau du visage est celle qui reste la plus nue, la plus dénuée. La plus nue, bien que d’une nudité décente. La plus dénuée aussi : il y a dans le visage une pauvreté essentielle. La preuve en est qu’on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance. Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps le visage est ce qui nous interdit de tuer. »

Lévinas, Éthique et infini, 1981

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Pensée du 11 mai 19

« De façon remarquable, la majorité des théoriciens contemporains de la justice ont presque sans exception (…) largement négligé le fait que la société à laquelle leurs théories sont censées correspondre est profondément affectée par le genre (…) Comment expliquer que lorsque nous nous tournons vers les théories contemporaines de la justice, nous ne trouvons pas de contributions éclairantes et positives à cette question ? Comment les théories de la justice, qui portent ostensiblement sur l’humanité en général, peuvent-elles négliger les femmes, le genre et toutes les inégalités entre les sexes ? Une des raisons est que la plupart des théoriciens acceptent sans même discuter la famille traditionnelle dont la structure est déterminée selon le genre »

Susan Muller Okin, Justice, genre et famille, Paris, Flammarion, Coll. « Champs essais », 2008

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Pensée du 13 avril 19

« Avec la technicisation de la nature humaine, la compréhension que nous pouvons avoir de nous-mêmes et qui procède d’une éthique de l’espèce est à ce point modifiée que, désormais, nous ne pouvons plus nous comprendre comme des êtres éthiquement libres et moralement égaux s’orientant au moyen de normes et de raisons. Il a fallu que de manière imprévue des solutions surprenantes deviennent tout à coup possibles pour que les hypothèses élémentaires d’arrière-plan voient leur caractère d’évidence mis à mal (même si ces nouveautés – ainsi, les « chimères » artificielles que sont les organismes transgéniques, littéralement « dégénérés » puisque créés en marge de leur espèce ont eu leurs anticipations archaïques dans des images mythiques détournées de leur sens initial). Ces irritations nous viennent de ce que les scénarios en question naviguent entre la littérature de science-fiction et les pages scientifiques de la presse quotidienne. Ainsi sommes-nous depuis peu confrontés à de singuliers essayistes – et non plus à des auteurs de fiction – qui nous présentent un homme que l’on perfectionnerait par l’implantation de puces électroniques ou qui au contraire se verrait incessamment dépassé par des robots plus intelligents que lui. »

Habermas, L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?, Gallimard, 2002, p. 66.

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Pensée du 24 mars 19

«Pour l’avenir de la société et pour le développement d’une saine démocratie, il est donc urgent de redécouvrir l’existence de valeurs humaines et morales essentielles et originelles, qui découlent de la vérité même de l’être humain et qui expriment et protègent la dignité de la personne: ce sont donc des valeurs qu’aucune personne, aucune majorité ni aucun Etat ne pourront jamais créer, modifier ou abolir, mais que l’on est tenu de reconnaître, respecter et promouvoir».

Jean-Paul II, Evangelium vitae, n°71

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Pensée du 23 mars 19

« La foule tantôt fuit la mort comme le plus grand des maux, tantôt la désire comme le terme des misères de la vie. Le sage, par contre, ne fait pas fi de la vie et ne craint pas la mort, car la vie ne lui est pas à charge et il ne considère pas la non-existence comme un mal. En effet, de même qu’il ne choisit certainement pas la nourriture la plus abondante mais celle qui est la plus agréable, pareillement il ne tient pas à jouir de la durée la plus longue mais de la durée la plus agréable. Celui qui proclame qu’il appartient au jeune homme de bien vivre et au vieillard de bien mourir est passablement sot, non seulement parce que la vie est aimée de l’un aussi bien que de l’autre, mais surtout parce que l’application à bien vivre ne se distingue pas de celle à bien mourir. Plus sot est encore celui qui dit que le mieux c’est de ne pas naître, “mais lorsqu’on est né, de franchir au plus vite les portes de l’Hadès”.

S’il parle ainsi par conviction, pourquoi alors ne sort-il pas de la vie ? Car cela lui sera facile si vraiment il a fermement décidé de le faire. Mais s’il le dit par plaisanterie, il montre de la frivolité en un sujet qui n’en comporte point. Il convient de se rappeler que l’avenir n’est ni entièrement en notre pouvoir ni tout à fait hors de nos prises, de sorte que nous ne devons ni compter sur lui, comme s’il devait arriver sûrement, ni nous priver de tout espoir, comme s’il ne devait certainement pas arriver. »

Epicure, Lettre à Ménécée

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Pensée du 22 mars 19

« Familiarise-toi avec l’idée que la mort n’est rien pour nous, car tout bien et tout mal réside dans la sensation; or, la mort est la privation complète de cette dernière. Cette connaissance certaine que la mort n’est rien pour nous a pour conséquence que nous apprécions mieux les joies que nous offre la vie éphémère, parce qu’elle n’y ajoute pas une durée illimitée mais nous ôte au contraire le désir d’immortalité. En effet, il n’y a plus d’effroi dans la vie pour celui qui a réellement compris que la mort n’a rien d’effrayant. Il faut ainsi considérer comme un sot celui qui dit que nous craignons la mort, non parce qu’elle nous afflige quand elle arrive, mais parce que nous souffrons déjà à l’idée qu’elle arrivera un jour. Car si une chose ne nous cause aucun trouble par sa présence, l’inquiétude qui est attachée à son attente est sans fondement. Ainsi, celui des maux qui fait le plus frémir n’est rien pour nous puisque tant que nous existons la mort n’est pas, et que quand la mort est là nous ne sommes plus. La mort n’a, par conséquent, aucun rapport ni avec les vivants ni avec les morts, étant donné qu’elle n’est rien pour les premiers et que les derniers ne sont plus. »

Epicure, Lettre à Ménécée

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Pensée du 05 janvier 19

« Tout homme a une conscience et se trouve observé, menacé, de manière générale tenu en respect (respect lié à la crainte) par un juge intérieur et cette puissance qui veille en lui sur les lois n’est pas quelque chose de forgé (arbitrairement) par lui-même, mais elle est inhérente à son être. Elle le suit comme son ombre quand il pense lui échapper. Il peut sans doute par des plaisirs ou des distractions s’étourdir ou s’endormir, mais il ne saurait éviter parfois de revenir à soi ou de se réveiller, dès lors qu’il en perçoit la voix terrible. Il est bien possible à l’homme de tomber dans la plus extrême abjection où il ne se soucie plus de cette voix, mais il ne peut éviter de l’entendre.

Cette disposition intellectuelle originaire et (puisqu’elle est la représentation du devoir) morale, qu’on appelle conscience a elle-même ceci de particulier, que bien que l’homme n’y ait affaire qu’avec lui-même, il se voit cependant contraint par sa raison d’agir comme sur l’ordre d’une autre personne. Car le débat dont il est ici question est celui d’une cause judiciaire (causa) devant un tribunal. Concevoir celui qui est accusé par sa conscience comme ne faisant qu’une seule et même personne avec le juge est une manière absurde de se représenter le tribunal ; car s’il en était ainsi l’accusateur perdrait toujours. – C’est pourquoi pour ne pas être en contradiction avec elle-même la conscience humaine en tous ses devoirs doit concevoir un autre (comme l’homme en général) qu’elle-même comme juge de ses actions. Cet autre peut être maintenant une personne réelle ou seulement une personne idéale que la raison se donne à elle-même. »

Kant, Doctrine de la vertu, 1796

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Pensée du 01 janvier 19

« Autrui, en tant qu’autrui, n’est pas seulement un alter ego. Il est ce moi que je ne suis pas : il est le faible alors que moi je suis le fort, il est le pauvre, il est « la veuve et l’orphelin ». Il n’y a pas de plus grande hypocrisie que celle qui. a inventé la charité bien ordonnée. Ou bien il est l’étranger, l’ennemi, le puissant. L’essentiel c’est qu’il a ces qualités de par son altérité même. L’espace intersubjectif est initialement asymétrique. L’extériorité d’autrui n’est pas simplement l’effet de l’espace qui maintient séparé ce qui, par le concept, est identique, ni une différence quelconque selon le concept qui se manifesterait par une extériorité spatiale. C’est précisément en tant qu’irréductible à ces deux notions d’extériorité que l’extériorité sociale est originale et nous fait sortir des catégories d’unité et de multiplicité qui valent pour les choses, c’est-à-dire valent dans le monde d’un sujet isolé, d’un esprit seul. L’intersubjectivité n’est pas simplement l’application de la catégorie de la multiplicité au domaine de l’esprit. Elle nous est fournie par l’Eros, où, dans la proximité d’autrui, est intégralement maintenue la distance dont le pathétique est fait, à la fois, de cette proximité et de cette dualité des êtres ».

Emmanuel Levinas

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Pensée du 13 novembre 18

« La volonté est une sorte de causalité des êtres vivants, en tant qu’ils sont raisonnables, et la liberté serait la pro­priété qu’aurait cette causalité de pouvoir agir indépendam­ment de causes étrangères qui la déterminent ; de même que la nécessité naturelle est la propriété qu’a la causalité de tous les êtres dépourvus de raison d’être déterminée à agir par l’influence de causes étrangères. La définition qui vient d’être donnée de la liberté est négative, et par conséquent, pour en saisir l’essence, inféconde ; mais il en découle un concept positif de la liberté, qui est d’autant plus riche et plus fécond. Comme le concept d’une causalité implique en lui celui de lois, d’après lesquelles quelque chose que nous nommons effet doit être posé par quelque autre chose qui est la cause, la liberté, bien qu’elle ne soit pas une propriété de la volonté se conformant à des lois de la nature, n’est pas cependant pour cela en dehors de toute loi; au contraire, elle doit être une causalité agissant selon des lois immuables, mais des lois d’une espèce particulière, car autrement une volonté libre serait un pur rien. La nécessité naturelle est, elle, une hété­ronomie des causes efficientes ; car tout effet n’est alors pos­sible que suivant cette loi, que quelque chose d’autre déter­mine la cause efficiente de la causalité. En quoi donc peut bien consister la liberté de la volonté, sinon dans une auto­nomie, c’est-à-dire dans la propriété qu’elle a d’être à elle-même sa loi ? Or cette proposition : la volonté dans toutes les actions est à elle-même sa loi, n’est qu’une autre for­mule de ce principe : il ne faut agir que d’après une maxime qui puisse aussi se prendre elle-même pour objet à titre de loi universelle. Mais c’est précisément la formule de l’impératif catégorique et le principe de la moralité ; une volonté libre et une volonté soumise à des lois morales sont par conséquent une seule et même chose. »

Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785

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