Archive for the ‘PHILOSOPHIE AFRICAINE’ Category

Pensée du 19 décembre 11

Ethnophilosophie et culture

« A ne s’appuyer que sur ses « mérites », il manque de poids « historique ». Il lui faut un avoir héréditaire, un héritage de valeurs et de mérites. On l’appellera culture et celle-ci comptera comme l’un de ses principaux éléments la philosophie, mais spécifique et transmise ».

Eboussi Boulaga F., La crise du Muntu, Paris, Présence Africaine, 1977, p. 19.

 ________________________________________________________________________________

 GRILLE DE LECTURE

M. Eboussi, comme nombre de ses camarades a longuement critiqué l’ethnophilosophie et le recours incessant que celle-ci fait à la culture. Le fait est qu’on ne peut se définir philosophe en s’appuyant sur les mérites, sur le passé, sur la tradition, sur la production des ancêtres, etc. Lorsqu’on se prétend philosophe – car la philosophie est d’abord une prétention – on porte avec soi les preuves de cette prétention, preuve qu’on produit et fournit soi-même et non qui sont des héritages qu’on brandit et dépose sur la table des valeurs. Cette citation rejoint celle de M. Towa qui écrivait que « Déterrer une philosophie, ce n’est pas encore philosopher » (Essai, p. 29).

Voir le blog de Jean Eric BITANG

Pensée du 12 décembre 11

Philosophie et irrationnel

« … la philosophie est un effort de lucidité embrassant toutes les situations de l’homme sans exception, y compris sa confrontation avec ce que beaucoup appellent l’irrationnel ».

Hebga M., La rationalité d’un discours africain sur les phénomènes paranormaux, L’Harmattan, 1998, p. 9.

_______________________________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

M. Malolo Dissakè, dans un article paru dans le livre dirigé par M. Eboussi Boulaga, Dialectique de la raison et de la foi, qualifiait la pensée de Hebga à « contrecourant » de la donne. Cette citation illustre merveilleusement bien cet état des choses. Au moment où tout le monde fustige l’irrationnel, Hebga, comme Polanyi en d’autres cieux, l’encense au contraire en montrant que justement, la philosophie est cette « prétention » pour reprendre les termes de M. Eboussi Boulaga, de parler rationnellement de ce qui, de prime abord, est taxé d’irrationnel. Mais qu’est-ce que la rationalité ? Hebga s’appuie sur Laborit et nous sommes de son avis : « Opposer rationnel et irrationnel nous apparaît particulièrement absurde, car nous ne jugerons irrationnel que ce dont nous ignorons les lois » (Ibid, p. 10) ou, ce que nous ne voulons pas étudier ; ce qui nous effraie aussi. En clair, l’irrationnel est purement fantaisiste dans la dénomination : il s’agit simplement de nommer ce qu’on ne comprend pas – encore…

Voir le blog de Jean Eric BITANG

______________________________________________________________________________

Pensée du 05 décembre 11

De la nécessité d’une originalité africaine

« Les Africains doivent partir de ce qu’ils sont. Ils ne peuvent pas faire l’économie d’un inventaire réfléchi de leur être-au-monde, qui leur permette d’assumer, à bon escient, leur passé toujours présent en eux et autour d’eux ».

Hebga M., La rationalité d’un discours africain sur les phénomènes paranormaux, L’Harmattan, 1998, p. 8.

___________________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

Ce que dit Hegba n’est pas anodin. Très souvent, trop souvent même, on croit en Afrique que l’ailleurs est meilleur que le chez-nous. Or, si l’Europe et les autres continents se sont développés, ce n’est qu’en ayant le regard ailleurs. Cela ne veut pas dire non plus qu’ils ont eu le regard que chez-eux, mais simplement, la jonction de l’ailleurs et du chez-eux, dans une synthèse dialectique sous-tendue par le désir d’être eux-mêmes et d’assumer leur être-au-monde a permis de les faire arriver à l’endroit où ils sont aujourd’hui. Il ne sert à rien de copier de façon moutonnière l’ailleurs sans regarder ce que ce dernier pourrait produire chez-nous. De même, il ne sert à rien de regarder ailleurs tant que les possibilités créatrices de chez-nous n’ont pas encore été épuisées. Ce n’est que dans ce sens que l’originalité est possible, sinon elle prend les sens de xénophobie ou d’aliénation.

Voir le blog de Jean Eric BITANG

_____________________________________________________________________________

Pensée du 21 novembre 11

Qu’est-ce  que le néo-colonialisme ?

« L’essence du néo-colonialisme, c’est que l’Etat qui y est assujetti est théoriquement indépendant, possède tous les insignes de la souveraineté sur le plan international. Mais en réalité, son économie, et par conséquent sa politique, sont manipulées de l’extérieur ».

Nkrumah K., Le néo-colonialisme. Dernier stade de l’impérialisme, Paris, Présence Africaine, coll. « Le Panafricanisme », 1973, p. 9.

__________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

Nkrumah, par cette citation clarifie considérablement le terme « néo-colonialisme ». En réalité, il ne s’agit pas d’une continuatio du colonialisme, de sorte que le néo-colonialisme soit nécessairement et naturellement issu d’ « ex puissances coloniales ». En réalité, le néo-colonialisme peut être imputable à tous les Etats capitalistes qui oppriment les autres dans le but de se satisfaire – comme les Etats-Unis qui n’ont historiquement aucun passé colonial, mais qui sont à l’heure actuelle, une grande puissance néocoloniale. Oserons-nous dire encore que le nkrumahisme est dépassé ? Il suffirait, pour se rendre à l’évidence de l’actualité de la pensée de Nkrumah, de regarder la scène politique internationale et surtout le rapport des Etats « forts » à l’Afrique. Nous, les Africains, devons résolument prendre notre destin en main, et cela implique l’arracher des mains de l’autre. Et qui dit « arracher » dit de la force et de la violence. La négociation ne résoudra rien avec l’oppresseur et Hegel avait tort. Il faut qu’on cesse de vouloir le service minimal en matière de liberté, car le service minimal c’est le service des chiens ! La liberté ou rien !

Voir le blog de Jean Eric BITANG

Pensée du 14 novembre 11

Utopie, histoire et histoire de la philosophie

« Le progrès suppose la continuité historique chère à l’ancienne génération des historiens africains. Ne peut-on pas aussi lire l’histoire africaine avec le modèle de la discontinuité qui relèverait non pas le réalisé, mais le non-encore réalisé et le refoulé ? ».

Bidima J.-G., La philosophie négro-africaine, Paris, PUF, coll. « QSJ », 1995, p. 31.

_____________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

M. Bidima, par cette proposition de « discontinuité » qui caractérise sa philosophie de la « traversée » veut nous faire voir l’histoire par devant plutôt que par derrière ou au présent. Il s’attaque d’ailleurs à cette conception tripartite de l’espace-temps dans le livre que nous citons. Mais quelle est ce type d’histoire qui se fait au futur ? A l’évidence M. Bidima confond histoire et utopie, et plus loin, histoire et philosophie de l’histoire, car l’idée de téléologie ou de non-téléologie que défend notre auteur n’est rien que de la philosophie de l’histoire. Mais la philosophie de l’histoire, philosopher sur l’histoire, c’est-à-dire  se projeter dans le temps. En ce sens, elle est inévitablement utopie – ou pessimisme – quand au cours réel de l’histoire. Ici, c’est Hegel qui a indéfiniment raison : la philosophie ne vient que trop tard par rapport à l’histoire ; elle vient quand cette dernière est déjà réalisée. Mais cette vision de l’histoire n’est-elle pas trop réductrice ? Peut-on réellement réduire l’histoire à une « collecte de données » ? L’approche matérialiste de Marx et Engels peut grandement nous aider à enrichir ce concept d’histoire – même si par la fin, lui aussi, inévitablement, nous mène à ce que nous critiquions tout à l’heure : à l’histoire de la philosophie, c’est-à-dire à l’utopie – de façon significative. Ce dernier ne devient donc plus la suite des évènements, mais le rapport de force entre le prolétariat et la bourgeoisie et les différents évènements qui résultent des stratégies de chacune des classes pour l’emporter. A ce niveau, le philosophe ne vient plus tard, il est dans l’histoire, il la voit (se) passer. Quoi qu’il en soit, le modèle utopiste de M. Bidima est une version insupportable de l’histoire qui doit, selon nous, être préférée à l’approche marxiste, car au moins, ici, l’homme est (au cœur de) l’histoire (et pas en dehors).

Voir le blog de Jean Eric BITANG

_________________________________________________________________________________

Pensée du 07 novembre 11

« Le Nègre est monothéiste, en effet, si loin que l’on remonte dans son histoire, et partout. Il n’y a qu’un seul Dieu, qui a tout créé, qui est toute puissance et toute volonté ».

Meyongo et Menda, Précis de philosophie pour l’Afrique, Paris, Nathan, 1981, p. 133.

____________________________________________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

Voici un exemple quasi type des « démonstrations » péremptoires dont sont friands les défenseurs de l’ethnophilosophie, et donc, inévitablement, de ce que M. Hountondji a nommé « l’unanimité primitive ». On postule, en effet, dans cette vision « rétro-jetée » de la tradition africaine, à des grossièretés insupportables, transposant l’actualité africaine à l’éternité du continent. On affirme pompeusement que le « Nègre est », c’est-à-dire « a été », « est » et « sera » ce qu’il « est ». On l’enferme dans des concepts figés. On oublie que ce qui fait l’homme c’est qu’il se fait. Ou alors, peut-être que le Nègre n’est pas un homme, qu’il n’est pas un être pour-soi, mais en-soi. Il faudrait alors réajuster le langage et tirer les conséquences logiques de cette « déshumanisation » de l’homme Nègre, car c’est vers elle que se dirige toutes les philosophies de la revendication qui s’appuie sur les mêmes slogans impérialistes et coloniaux qui ont enfermé le Nègre dans des concepts en le transformant en, pour reprendre les mots de M. Towa, une identité ne varietur. Au-delà de cette objection métaphysique, il y a l’objection historique. Il n’est absolument pas exact que de tous temps l’homme Africain ait été monothéiste. L’analyse simple de la culture égyptienne permettrait de corriger cette déformation de la réalité de façon très simple. Sur ce point, les travaux de Cheikh Anta Diop sont le modèle quasi indépassable, parce qu’ils ont ouvert  la voie et parce qu’ils sont, aussi, sujet à polémique. On ne peut réfuter ses travaux que de deux façons : soit les Egyptiens n’étaient pas des Nègres, soit le polythéisme égyptien était une sorte de « monothéisme décentralisé » dans lequel l’âme du Dieu se fondait dans les différents dieux. Aucune de ces thèses ne résiste légitimement à la critique, mais peut-être est-ce là, la raison d’être d’un autre article.

Voir le blog de Jean Eric BITANG

Pensée du 31 octobre 11

Philosophie vs idéologie ?

« L’idéologie, c’est la politique camouflée ».

Hountondji P., Sur la « philosophie africaine », Yaoundé, CLE, 1980, p. 228.

_____________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

Voici une des phrases creuses et péremptoires comme seul M. Hountondji les maîtrise. Il pense faire une distinction solide entre l’idéologie et la politique, mais n’explique pas à quel moment ces deux disciplines se séparent. Ce constat est d’ailleurs d’autant plus troublant que M. Hountondji a lu Nkrumah et qu’à aucun moment de son analyse il n’évalue le rapport que Nkrumah fait entre les deux termes. C’est justement Nkrumah que nous voulons invoquer ici face à Hountondji, mais nous ne pouvons le faire que très brièvement. Nous prions le lecteur de se rapporter à notre  série d’articles : « Qu’est-ce que Le Consciencisme ? » et précisément à notre commentaire du chapitre III « Société et Idéologie ». Selon le penseur Ghanéen que nous résumerons ici de façon très brève, l’idéologie ne  cache  pas ses tentacules politiques. Au contraire : « « L’idéologie d’une société se manifeste par une théorie politique, une théorie sociale et une théorie morale » (Nkrumah K., Le Consciencisme, tr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 93). L’idéologie n’est donc pas la politique camouflée, au contraire, c’est la politique ouverte.

Voir le blog de Jean Eric BITANG

___________________________________________________________________

Pensée du 24 octobre 11

Langue et unité africaines

« Quel intérêt un Français a-t-il aujourd’hui à apprendre telle ou telle langue africaine ? (…) Il y a à cela plusieurs raisons certes, mais certainement pas le souci d’aider les Africains à unifier leur multitude de langues ».

Njoh-Mouelle E., Jalons II, Yaoundé, CLE, 1975, p. 12.

_______________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

 M. Njoh-Mouelle l’a bien compris, la langue est un outil de domination et le semblant des Occidentaux qui pensent nous faire un « honneur » en apprenant nos langues n’a certainement rien de gratuit, il s’agit d’une tentative de renforcer les divisions africaines tout comme la balkanisation a permis de fortement affaiblir notre continent. Il n’y a dans cette entreprise aucune philanthropie. L’unification doit se faire par les Africains et pour les Africains. Mais, contrairement à M. Njoh-Mouelle, nous ne pensons pas que la langue soit un facteur déterminant. Nous sommes partisans de la théorie nkrumahiste. L’unification doit se faire sur trois plans : la politique, l’économie et l’idéologie.

Jean Eric BITANG

___________________________________________________________________________________

Pensée du 17 octobre 11

Foi et intellection

« Je prends le mot foi dans le sens d’acceptation des mystères. Si les mystères sont saisis par la raison, il n’y a plus foi, mais intellection ».

Towa M., L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, CLE, 1997, p. 110.

_____________________________________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

On entend dire en philosophie que la foi n’est pas incompatible avec la raison et que les deux facultés fonctionnent ensemble. Augustin va même jusqu’à dire que la foi « complète » la raison. Mais M. Towa a une approche toute autre du rapport entre la raison et la foi. La réalité est que la limite entre les deux est dans la nature des énoncés que professent chacune des deux facultés. La raison met l’accent sur le compréhensible, le logique, alors que la foi est avant tout foi dans l’incompréhensible, dans l’inconnu, dans le mystère. Et, si par impossible les deux facultés se rejoignent, c’est la raison qui gagne le brassage – ou le bras de fer – et le produit est l’intellection. L’intellection, ce n’est rien d’autre que la rationalisation de la foi, c’est-à-dire le recul du mystère.

JEAN ERIC BITANG

 

Pensée du 10 octobre 11

Nkrumah et les coups d’Etats

« Les coups d’Etat sont une forme de lutte tentant à la prise du pouvoir politique (…) tant que le continent africain n’achèvera pas son unification politique, il y a aura encore des coups d’Etat. Tous ces coups d’Etat sont les conséquences d’une même situation : il existe d’une part les puissances néo-colonialistes qui manœuvrent les Etats néo-colonialistes en donnant leur appui aux élites réactionnaires bourgeoise dans leur lutte pour le pouvoir ».

Nkrumah K., La lutte des classes en Afrique, tr. fr. Marie-Aïda Bah-Diop, Paris, Présence Africaine, 1972, p.57, p. 61.

__________________________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

C’est en 1970 que Nkrumah écrit Class struggle in Africa et déjà, en grand visionnaire, il avait pressenti les évènements qui agitent notre continent en 2011. Les coups d’Etat dont sont victimes nos gouvernements – en Côte d’Ivoire et en Libye – prouvent bien que Nkrumah avait raison : les puissances coloniales n’ont pas cessé de l’être et comme toujours, elles appuient les mouvements de la bourgeoisie africaine. Les rebelles sont ainsi transformés en « combattants républicains », en « Conseil National de Transition », etc. dans le seul but de continuer de dominer l’Afrique. Mais Nkrumah ne fait pas que diagnostiquer le problème : il propose une solution : l’unification politique de l’Afrique de sorte que les institutions de notre continent soient assez fortes pour résister aux assauts impérialistes de l’Occident. Qui oserait lui donner tort ?

Jean Eric BITANG

________________________________________________________________________________________