Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 15 décembre 19

« L’homme demanda un jour à l’animal : « Pourquoi ne me parles-tu pas de ton bonheur, pourquoi restes-tu là à me regarder ? » L’animal voulut répondre, et lui dire : « Cela vient de ce que j’oublie immédiatement ce que je voulais dire » – mais il oublia aussi cette réponse, et resta muet – et l’homme de s’étonner. Mais il s’étonne aussi de lui-même, de ne pouvoir apprendre l’oubli et de toujours rester prisonnier du passé : aussi loin, aussi vite qu’il court, sa chaîne court avec lui. C’est un véritable prodige : l’instant, aussi vite arrivé qu’évanoui, aussitôt échappé du néant que rattrapé par lui, revient cependant comme un fantôme troubler la paix d’un instant ultérieur. L’une après l’autre, les feuilles se détachent du registre du temps, tombent en virevoltant, puis reviennent soudain se poser sur les genoux de l’homme. Celui-ci se dit alors : « Je me souviens », et il envie l’animal qui oublie immédiatement et voit réellement mourir chaque instant, retombé dans la nuit et le brouillard, à jamais évanoui. L’animal, en effet, vit de manière non historique : il se résout entièrement dans le présent comme un chiffre qui se divise sans laisser de reste singulier, il ne sait simuler, ne cache rien et, apparaissant à chaque seconde tel qu’il est, ne peut donc être que sincère. L’homme, en revanche, s’arc-boute contre la charge toujours plus écrasante du passé, qui le jette à terre ou le couche sur le flanc, qui entrave sa marche comme un obscur et invisible fardeau. Ce fardeau, il peut à l’occasion affecter de le nier et, dans le commerce de ses semblables, ne le nie que trop volontiers afin d’éveiller leur envie. Mais il s’émeut, comme au souvenir d’un paradis perdu, en voyant le troupeau à la pâture ou bien, plus proche et plus familier, l’enfant qui n’a pas encore un passé à nier et qui joue, aveugle et comblé, entre les barrières du passé et de l’avenir. Il faudra pourtant que son jeu soit troublé, et on ne viendra que trop tôt l’arracher à son inconscience. Il apprendra alors à comprendre le mot « c’était », formule qui livre l’homme aux combats, à la souffrance et au dégoût, et lui rappelle que son existence n’est au fond rien d’autre qu’un éternel imparfait. »

Nietzsche, Considérations inactuelles, II, 1873

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Pensée du 14 décembre 19

De tout temps, on a rêvé avec témérité là où l’on ne pouvait rien affirmer de certain, et convaincu ses descendants de prendre au sérieux ces rêveries, de les tenir pour vérités, avec, pour finir, cette exécrable atout : plus vaut la foi que le savoir. Or, ce qu’il faut maintenant quant à ces fins dernières, ce n’est pas le savoir opposé à la foi, c’est l’indifférence à l’égard de la foi et du prétendu savoir en ces matières ! – Tout autre chose doit nous tenir à cœur que ce qu’on nous a jusqu’à présent prêché comme le plus important, j’entends les questions de ce genre : quelle est la fin de l’homme ? Quel est son sort après la mort ? Comment se réconciliera-t-il avec Dieu ? et autres bizarreries de cet ordre. (…) Par comparaison, justement, avec ce royaume de l’obscur aux confins de la terre du savoir, le monde limpide et proche, très proche, du savoir ne cesse de gagner en valeur. – Nous devons redevenir de bons voisins des choses les plus proches et ne plus laisser nos regards passer sur elles avec un tel mépris pour fixer les nuées et les monstres de la nuit. Les forêts et les cavernes, les sols marécageux et les ciels couverts, l’homme, comme à autant de niveaux de civilisations, des millénaires durant, n’y a que trop longtemps vécu, et vécu misérablement. C’est là qu’il a appris à mépriser le présent, la proximité des choses, la vie, soi-même – et nous, habitants de régions plus lumineuses de la nature et de l’esprit, nous continuons même maintenant, par hérédité, à recevoir dans notre sang quelque chose de ce poison, le mépris de ce qui nous touche au plus près.

Nietzsche, Humain, trop humain, 1878.

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Pensée du 13 décembre 19

« Rien ne serait plus faux que de vouloir attendre ce que la science énoncera un jour de définitif sur les premiers et les derniers principes et de penser jusque là (de croire, surtout !) de façon traditionnelle, comme on nous le conseille si souvent. La tendance à ne vouloir absolument tenir en ce domaine que des certitudes est la séquelle d’un instinct religieux, rien de mieux, une variété clandestine et sceptique, mais en apparence seulement, du « besoin métaphysique », associée à l’arrière-pensée qu’il n’y aura de longtemps aucun espoir de découvrir de ces certitudes ultimes et que jusque-là le « croyant » a raison de ne pas se soucier de tout ce domaine. Nous n’avons pas du tout besoin de ces certitudes à notre horizon le plus lointain pour vivre pleinement et correctement notre humanité, pas plus que la fourmi n’en a besoin pour être une bonne fourmi. (…) »

Nietzsche, Humain, trop humain, 1878.


Pensée du 12 décembre 19

« Peu de créatures humaines accepteraient d’être changées en animaux inférieurs sur la promesse de la plus large ration de plaisir de bêtes; aucun être humain intelligent ne consentirait à être un ignorant, aucun homme ayant du cœur et une conscience à être égoïste et vil, même s’ils avaient la conviction que l’imbécile, l’ignorant ou le gredin sont, avec leurs lots respectifs, plus complètement satisfaits qu’eux-mêmes avec le leur. Ils ne voudraient pas échanger ce qu’ils possèdent de plus qu’eux contre la satisfaction la plus complète de tous les désirs qui leur sont communs. Un être pourvu de faculté supérieure demande plus pour être heureux, est probablement exposé à souffrir de façon plus aiguë, et offre certainement a la souffrance plus de points vulnérables qu’un être de type inférieur; mais en dépit de ces risques, il ne peut jamais souhaiter réellement tomber a un niveau d’existence qu’il sent inférieur. (…) Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait. Et si l’imbécile ou le porc sont d’un avis différent, c’est qu’ils ne connaissent qu’un coté de la question: le leur. »

John Mill, L’utilitarisme, ch.II, 2ème objection, 1863


Pensée du 11 décembre 19

« Or, une semblable conception de la vie provoque chez beaucoup de gens (…) une profonde répugnance. Admettre que la vie – pour employer leurs expressions – n’a pas de fin plus haute que le plaisir, qu’on ne peut désirer et poursuivre d’objet meilleur et plus noble, c’est, à les en croire, chose absolument basse et vile; c’est une doctrine qui ne convient qu’au porc, auquel, à une époque très reculée, on assimilait avec mépris les disciples d’Épicure; et, à l’occasion, les partisans modernes de la doctrine donnent lieu à des comparaisons tout aussi courtoises de la part de leurs antagonistes allemands, français et anglais. Ainsi attaqués, les Épicuriens ont toujours répliqué que ce n’est pas eux, mais leurs accusateurs, qui représentent la nature humaine sous un jour dégradant; l’accusation suppose en effet que les êtres humains ne sont pas capables d’éprouver d’autres plaisirs que ceux que peut éprouver le porc. Si cette supposition était fondée, l’imputation mise à leur charge ne pourrait être écartée, mais elle cesserait immédiatement d’impliquer un blâme; car si les sources de plaisir étaient exactement les mêmes pour les êtres humains et pour le porc, la règle de vie qui est assez bonne pour l’un serait assez bonne pour les autres. Si le rapprochement que l’on fait entre la vie épicurienne et celle des bêtes donne le sentiment d’une dégradation, c’est précisément parce que les plaisirs d’une bête ne répondent pas aux conceptions qu’un être humain se fait du bonheur. Les êtres humains ont des facultés plus élevées que les appétits animaux et, lorsqu’ils ont pris conscience de ces facultés, ils n’envisagent plus comme étant le bonheur un état où elles ne trouveraient pas satisfaction. (…) Mais on ne connaît pas une seule théorie épicurienne de la vie qui n’assigne aux plaisirs que nous devons à l’intelligence, à la sensibilité [feelings], à l’imagination et aux sentiments moraux une bien plus haute valeur comme plaisirs qu’à ceux que procure la pure sensation. »

John Mill, L’utilitarisme, ch.II, 2ème objection, 1863


 

Pensée du 10 décembre 19

La doctrine qui donne comme fondement à la morale l’utilité ou le principe du plus grand bonheur, affirme que les actions sont bonnes ou sont mauvaises dans la mesure où elles tendent à accroître le bonheur, ou à produire le contraire du bonheur. Par « bonheur » on entend le plaisir et l’absence de douleur; par « malheur », la douleur et la privation de plaisir. Pour donner une vue claire de la règle morale posée par la doctrine, de plus amples développements sont nécessaires; il s’agit de savoir, en particulier, quel est, pour l’utilitarisme, le contenu des idées de douleur et de plaisir, et dans quelle mesure le débat sur cette question reste ouvert. Mais ces explications supplémentaires n’affectent en aucune façon la conception de la vie sur laquelle est fondée cette théorie de la moralité, à savoir que le plaisir et l’absence de douleur sont les seules choses désirables comme fin, et que toutes les choses désirables (qui sont aussi nombreuses dans le système utilitariste que dans tout autre) sont désirables, soit pour le plaisir qu’elles donnent elles-mêmes, soit comme des moyens de procurer le plaisir et d’éviter la douleur.

John Mill, L’utilitarisme, ch.II, 2ème objection, 1863


Pensée du 09 décembre 19

« En ce qui concerne l’agréable, chacun consent à ce que son jugement, qu’il fonde sur un sentiment personnel et privé, et en vertu duquel il dit d’un objet qu’il lui plaît, soit du même coup restreint à sa seule personne. C’est pourquoi, s’il dit : « Le vin des Canaries est agréable », il admettra volontiers qu’un autre le reprenne et lui rappelle qu’il doit plutôt dire : « cela est agréable pour moi » ; et ce, non seulement pour ce qui est du goût de la langue, du palais et du gosier, mais aussi pour ce qui peut être agréable aux yeux ou à l’oreille de chacun. La couleur violette sera douce et aimable pour l’un, morte et sans vie pour l’autre. L’un aimera le son des instruments à vent, l’autre leur préférera celui des instruments à corde. Ce serait folie d’en disputer pour récuser comme inexact le jugement d’autrui qui diffère du nôtre, tout comme s’il s’opposait à lui de façon logique ; en ce qui concerne l’agréable, c’est donc le principe suivant qui est valable : A chacun son goût (pour ce qui est du goût des sens). Il en va tout autrement du beau… »

KANT, Critique de la faculté de juger, trad. J.-R. Ladmiral, M. B. de Launay et J.-M. Vaysse, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, t. 2, pp. 968-969.


Pensée du 08 décembre 19

Et voici comment l’artiste retrouve le chemin de la réalité. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il n’est pas le seul à vivre d’une vie imaginative. Le domaine intermédiaire de la fantaisie jouit de la faveur générale de l’humanité, et tous ceux qui sont privés de quelque chose y viennent chercher compensation et consolation. Mais les profanes ne retirent des sources de la fantaisie qu’un plaisir limité. Le caractère implacable de leurs refoulements les oblige à se contenter des rares rêves éveillés dont il faut encore qu’ils se rendent conscients. Mais le véritable artiste peut davantage. Il sait d’abord donner à ses rêves éveillés une forme telle qu’ils perdent tout caractère personnel susceptible de rebuter les étrangers et deviennent une source de jouissance pour les autres. Il sait également les embellir de façon à dissimuler complètement leur origine suspecte. Il possède en outre le pouvoir mystérieux de modeler des matériaux donnés jusqu’à en faire l’image fidèle de la représentation existant dans sa fantaisie et de rattacher à cette représentation de sa fantaisie inconsciente une somme de plaisir suffisante pour masquer ou supprimer, provisoirement du moins, les refoulements. Lorsqu’il a réussi à réaliser tout cela, il procure à d’autres le moyen de puiser à nouveau soulagement et consolation dans les sources de jouissances, devenues inaccessibles, de leur propre inconscient ; il s’attire leur reconnaissance et leur admiration et a finalement conquis par sa fantaisie ce qui auparavant n’avait existé que dans sa fantaisie : honneurs, puissance et amour des femmes.

FREUD, Introduction à la Psychanalyse, trad. S. Jankélévitch, Payot, 1965, p. 354.


Pensée du 07 décembre 19

« Il existe notamment un chemin de retour qui conduit de la fantaisie à la réalité : c’est l’art. L’artiste est en même temps un introverti qui frise la névrose. Animé d’impulsions et de tendances extrêmement fortes, il voudrait conquérir honneurs, puissance, richesses, gloire et amour des femmes. Mais les moyens lui manquent de se procurer ces satisfactions. C’est pourquoi, comme tout homme insatisfait, il se détourne de la réalité et concentre tout son intérêt, et aussi sa libido, sur les désirs créés par sa vie imaginative, ce qui peut le conduire facilement à la névrose. Il faut beaucoup de circonstances favorables pour que son développement n’aboutisse pas à ce résultat; et l’on sait combien sont nombreux les artistes qui souffrent d’un arrêt partiel de leur activité par suite de névroses. Il est possible que leur constitution comporte une grande aptitude à la sublimation et une certaine faiblesse à effectuer des refoulements susceptibles de décider du conflit.

FREUD, Introduction à la Psychanalyse, trad. S. Jankélévitch, Payot, 1965, p. 354.


Pensée du 06 décembre 19

« Dans le domaine scientifique ainsi, le plus remarquable auteur de découvertes ne se distingue que par le degré de l’imitateur et de l’écolier le plus laborieux, tandis qu’il est spécifiquement différent de celui que la nature a doué pour les beaux-arts. Il ne faut cependant pas voir en ceci une quelconque dépréciation de ces grands hommes auxquels l’espèce humaine doit tant, par rapport à ceux qui par leur talent pour les beaux-arts sont les favoris de la nature. Le grand privilège des premiers par rapport à ceux qui méritent l’honneur d’être appelés des génies, c’est que leur talent consiste à contribuer à la perfection toujours croissante des connaissances et de l’utilité qui en dépend, comme à instruire les autres dans ces mêmes connaissances. Mais pour le génie l’art s’arrête quelque part, puisqu’une limite lui est imposée au-delà de laquelle il ne peut aller, limite qu’il a d’ailleurs vraisemblablement déjà atteinte depuis longtemps et qui ne peut plus être reculée ; en outre, l’aptitude propre au génie ne peut être communiquée et elle est donnée immédiatement à chacun en partage de la main de la nature ; elle disparaît donc avec lui, jusqu’à ce que la nature confère à un autre les mêmes dons ».

KANT, Critique de la faculté de juger, I, 47.