Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 04 mars 20

  Il arrive que les décors s’écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l’éveille et elle provoque la suite. La suite, c’est le retour inconscient dans la chaîne, ou c’est l’éveil définitif. Au bout de l’éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement. En soi, la lassitude a quelque chose d’écoeurant. Ici je dois conclure qu’elle est bonne. Car tout commence par la conscience et rien ne vaut que par elle. Ces remarques n’ont rien d’original. Mais elles sont évidentes : cela suffit pour un temps, à l’occasion d’une reconnaissance sommaire dans les origines de l’absurde. Le simple « souci » est à l’origine de tout. De même et pour tous les jours d’une vie sans éclat, le temps nous porte. Mais un moment vient toujours où il faut le porter. Nous vivons sur l’avenir : « demain », « plus tard », « quand tu auras une situation », « avec l’âge tu comprendras ». Ces inconséquences sont admirables, car enfin il s’agit de mourir. Un jour vient pourtant et l’homme constate ou dit qu’il a trente ans. Il affirme ainsi sa jeunesse. Mais du même coup, il se situe par rapport au temps. Il y prend sa place. Il reconnaît qu’il est à un certain moment d’une courbe qu’il confesse devoir parcourir. Il appartient au temps et, à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi. Demain, il souhaitait demain, quand tout lui-même aurait dû s’y refuser. Cette révolte de la chair, c’est l’absurde.

Albert Camus, Le mythe de Sisyphe

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Pensée du 03 mars 20

 Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. Le reste, si le monde a trois dimensions, si l’esprit a neuf ou douze catégories, vient ensuite. Ce sont des jeux ; il faut d’abord répondre. Et s’il est vrai, comme le veut Nietzsche, qu’un philosophe, pour être estimable, doive prêcher d’exemple, on saisit l’importance de cette réponse puisqu’elle va précéder le geste définitif. Ce sont là des évidences sensibles au coeur, mais qu’il faut approfondir pour les rendre claires à l’esprit. Si je me demande à quoi juger que telle question est plus pressante que telle autre, je réponds que c’est aux actions qu’elle engage. Je n’ai jamais vu personne mourir pour l’argument ontologique. Galilée, qui tenait une vérité scientifique d’importance, l’abjura le plus aisément du monde dès qu’elle mit sa vie en péril. Dans un certain sens, il fit bien. Cette vérité ne valait pas le bûcher. Qui de la Terre ou du Soleil tourne autour de l’autre, cela est profondément indifférent. Pour tout dire, c’est une question futile. En revanche, je vois que beaucoup de gens meurent parce qu’ils estiment que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. J’en vois d’autres qui se font paradoxalement tuer pour les idées ou les illusions qui leur donnent une raison de vivre (ce qu’on appelle une raison de vivre est en même temps une excellente raison de mourir). Je juge donc que le sens de la vie est la plus pressante des questions.

Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe

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Pensée du 02 mars 20

 « Le sentiment de l’absurde, quand on prétend d’abord en tirer une règle d’action, rend le meurtre au moins indifférent et, par conséquent, possible. Si l’on ne croit à rien, si rien n’a de sens et si nous ne pouvons affirmer aucune valeur, tout est possible et rien n’a d’importance. Point de pour ni de contre, l’assassin n’a ni tort ni raison. On peut tisonner les crématoires comme on peut aussi se dévouer à soigner les lépreux. Malice et vertu sont hasard ou caprice. (…) Dans ce dernier cas, faute de valeur supérieure qui oriente l’action, on se dirigera dans le sens de l’efficacité immédiate. Rien n’étant vrai ni faux, bon ou mauvais, la règle sera de se montrer le plus efficace, c’est-à-dire le plus fort. Le monde alors ne sera plus partagé en justes et en injustes, mais en maîtres et en esclaves. Ainsi, de quelque côté qu’on se tourne, au cœur de la négation et du nihilisme, le meurtre a sa place privilégiée ».

Albert Camus, L’homme révolté

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Pensée du 01 mars 20

« Le mouvement de la révolte n’est pas, dans son essence, un mouvement égoïste. Il peut avoir sans doute des déterminations égoïstes. Mais on ne révoltera aussi bien contre le mensonge que contre l’oppression. en outre, à partir de ces déterminations, et dans son élan le plus profond, le révolté ne préserve rien puisqu’il met tout en jeu. Il exige sans doute pour lui-même le respect, mais dans la mesure où il s’identifie avec une communauté naturelle. Remarquons ensuite que la révolte ne naît pas seulement, et forcément, chez l’opprimé, mais qu’elle peut aussi naître aussi du spectacle de l’oppression dont un autre est victime. Il y a donc, dans ce cas, identification à l’autre individu.  Et il faut préciser qu’il ne s’agit pas d’une identification psychologique, subterfuge par lequel l’individu sentirait en imagination que c’est à lui que l’offense s’adresse. Il peut arriver au contraire q’on ne supporte pas de voir infliger à d’autres des offenses que nous-même avons subies sans révolte. Les suicides de protestations, au bagne, parmi les terroristes russes dont on fouettait les camarades, illustrent ce grand mouvement. Il ne s’agit pas non plus du sentiment de la communauté des intérêts. nous pouvons trouver révoltante, en effet, l’injustice imposée à des hommes que nous considérons comme des adversaires. Il y a seulement identification de destinées et prise de parti. L’individu n’est donc pas, à lui seul, cette valeur qu’il veut défendre. Il faut, au moins, tous les hommes pour la composer. Dans la révolte, l’homme se dépasse en autrui et, de ce point de vue, la solidarité humaine est métaphysique. Simplement, il ne s’agit pour le moment que de cette sorte de solidarité qui naît dans les chaînes ».

Albert Camus, L’homme révolté, Folio, p. 30-31.

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Pensée du 29 février 20

« Les genres et espèces semblent avoir, dans leurs lois de connexion, un mode d’être particulier. Nous les avons appelés des « objets idéaux »… Ce mode d’être manifeste d’une part une orientation vers l’être des individus, laisser dissoudre dans lesquels les genres et espèces se particularisent sans pourtant laisser dissoudre dans l’« être dans » les individus. D’autre part il manifeste une parenté, voire une appartenance à l’être divin… Ce qui permet de mettre les objets idéaux avec l’être divin, c’est l’intemporalité, l’éternité de leur être. Il n’y a pas lieu de considérer les nombres, les couleurs, les formes géométriques comme ayant paru dans le temps, comme des choses créées à l’image du ciel et de la terre, des plantes et des animaux et des hommes. Certes : avant la création du monde il ne pouvait pas y avoir « dans le monde » des couleurs et des sons. Mais la couleur en soi… et le son en soi ont un être qui ne coïncide pas avec leur présence dans le monde. » (ESGA, 211-12)

Philibert Secretan, Edith Stein, l’œuvre philosophique. Une vue d’ensemble, Paris, L’Harmattan, 2017

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Pensée du 28 février 20

« L’insertion dans différents champs organisés selon des oppositions (entre fort et faible, grand et petit, lourd et léger, gros et maigre, tendu et relâché, hard et soft, etc.) qui entretiennent toujours une relation d’homologie avec la distinction fondamentale entre le masculin et le féminin et les alternatives secondaires dans lesquelles elle s’exprime (dominant/dominé, dessus/dessous, actif-pénétrer/passif-être pénétré) s’accompagne de l’inscription dans les corps d’une série d’oppositions sexuées homologues entre elles et aussi avec l’opposition fondamentale. »

Pierre Bourdieu, La Domination masculine, Paris, Seuil, « Liber », 1998, p. 112.


Pensée du 27 février 20

«Le texte dit quelque chose, mais cette activité du texte est due en définitive à l’action de l’interprète. Ils y ont part l’un et l’autre. […] En ce sens, il ne s’agit certainement pas, dans la compréhension, d’une “compréhension historique” qui reconstruirait ce qui correspond exactement au texte; ce que l’on propose au contraire de comprendre, c’est le texte lui-même. Or, cela signifie que les idées propres à l’interprète participent toujours, elles aussi et dès le début, au réveil du sens du texte. Ainsi l’horizon personnel de l’interprète est déterminant, il ne l’est pas cependant, lui non plus, à la manière d’un point de vue personnel que l’on maintient ou impose, mais plutôt comme une opinion ou une possibilité que l’on fait jouer et que l’on met en jeu, et qui contribue pour sa part à une appropriation véritable de ce qui est dit dans le texte. Nous avons décrit cela plus haut comme une fusion d’horizons. Nous y reconnaissons maintenant la forme sous laquelle se réalise le dialogue, grâce auquel accède à l’expression une chose qui n’est pas seulement la mienne, ni celle de mon auteur, mais qui nous est commune».

Gadamer, Vérité et méthode, p. 410.

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Pensée du 26 février 20

«Y a-t-il ici deux horizons distincts, l’horizon dans lequel vit celui qui comprend et celui, propre à chaque époque, dans lequel il se replace? Est-ce que l’on dépeint de manière correcte et suffisante l’art de la compréhension historique en s’initiant à la démarche grâce à laquelle on se replace dans des horizons étrangers? Existe-t-il en fait des horizons fermés, en ce sens? […] L’horizon de notre propre présent est-il à ce point fermé, et peut-on concevoir une situation historique dont l’horizon soit ainsi fermé? […] De même que l’individu n’est jamais un individu isolé parce que toujours il s’entend déjà avec d’autres, de même l’horizon fermé qui circonscrirait une civilisation est-il une abstraction. La mobilité historique du Dasein humain est précisément constituée par le fait qu’elle n’est pas absolument attachée à un lieu, et qu’elle n’a donc jamais un horizon véritablement clos. L’horizon est au contraire quelque chose en quoi nous pénétrons progressivement et qui se déplace avec nous. Pour qui se meut, l’horizon change. De même l’horizon de passé, dont vit toute existence humaine, et qui est présent sous forme de tradition qui se transmet, est-il lui aussi toujours en mouvement. […] Quand notre conscience historique se transporte dans des horizons historiques, cela ne signifie pas qu’elle s’évade dans des mondes étrangers sans rapport avec le nôtre. Au contraire, tous ensemble, ces mondes forment l’unique et vaste horizon, de lui-même mobile, qui, au-delà des frontières de ce qui est présent, embrasse la profondeur historique de la conscience que nous avons de nous-mêmes. C’est donc en réalité un seul horizon qui englobe tout ce que la conscience historique contient»

Gadamer, Vérité et méthode, p. 325-326.


Pensée du 25 février 20

««[I]l y a entre l’interprète et l’auteur une différence insurmontable résultant de la distance historique qui les sépare. Toute époque comprend nécessairement à sa manière le texte transmis […]. Le véritable sens d’un texte, tel qu’il s’adresse à l’interprète, ne dépend précisément pas de ces données occasionnelles que représentent l’auteur et son premier public. Du moins il ne s’y épuise pas. […] [U]n auteur ne connaît pas nécessairement le vrai sens de son texte; l’interprète par conséquent peut et doit le comprendre plus que lui. Ce qui est d’une importance fondamentale. Le sens d’un texte dépasse son auteur, non pas occasionnellement, mais toujours. C’est pourquoi la compréhension est une attitude non pas uniquement reproductive, mais aussi et toujours productive».».

Gadamer, Vérité et méthode, p. 318.


Pensée du 24 février 20

«Une conscience formée à l’herméneutique doit […] être ouverte d’emblée à l’altérité du texte. Mais une telle réceptivité ne présuppose ni une “neutralité” quant au fond, ni surtout l’effacement de soi-même, mais inclut l’appropriation qui fait ressortir les préconceptions du lecteur et les préjugés personnels. Il s’agit de se rendre compte que l’on est prévenu, afin que le texte lui-même se présente en son altérité et acquière ainsi la possibilité d’opposer sa vérité, qui est de fond, à la pré- opinion du lecteur».

Gadamer, Vérité et méthode, p. 290.   

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