Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 01 octobre 18

« L’éthique peut proposer des lois de moralité qui sont indulgentes et qui s’ordonnent aux faiblesses de la nature humaine, et ainsi elle s’accommode à cette nature en ne demandant rien de plus à l’homme que ce qu’il est en mesure d’accomplir. Mais l’éthique peut aussi être rigoureuse et réclamer la plus haute perfection morale. En fait, la loi morale doit elle-même être rigoureuse. Une telle loi, que l’homme soit en mesure ou non de l’accomplir, ne doit pas être indulgente et s’accommoder aux faiblesses humaines, car elle contient la norme de la perfection morale, laquelle doit être stricte et exacte. La géométrie donne par exemple des règles strictes, sans se demander si l’homme peut ou non les appliquer et les observer : le point qu’on dessine au centre d’un cercle a beau ne jamais être assez petit pour correspondre au point mathématique, la définition de ce dernier n’en conserve pas moins toute sa rigueur. De même, l’éthique présente des règles qui doivent être les règles de conduite de nos actions; ces règles ne sont pas ordonnées au pouvoir de l’homme, mais indiquent ce qui est moralement nécessaire. L’éthique indulgente est la corruption de la mesure de perfection morale de l’humanité. La loi morale doit être pure. »

Kant, Leçons d’éthique, 1775-1780

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Pensée du 29 septembre 18

« Lorsqu’on établit que la souveraineté du peuple est illimitée, on crée et l’on jette au hasard dans la société humaine un degré de pouvoir trop grand par lui-même, et qui est un mal, en quelques mains qu’on le place. Confiez-le à un seul, à plusieurs, à tous, vous le trouverez également un mal. Vous vous en prendrez aux dépositaires de ce pouvoir, et suivant les circonstances, vous accuserez tour à tour la monarchie, l’aristocratie, la démocratie, les gouvernements mixtes, le système représentatif. Vous aurez tort; c’est le degré de force, et non les dépositaires de cette force qu’il faut accuser. C’est contre l’arme et non contre le bras qu’il faut sévir. Il y a des masses trop pesantes pour la main des hommes. L’erreur de ceux qui, de bonne foi dans leur amour de la liberté, ont accordé à la souveraineté du peuple un pouvoir sans bornes, vient de la manière dont se sont formées leurs idées en politique. Ils ont vu dans l’histoire un petit nombre d’hommes, ou même un seul, en possession d’un pouvoir immense, qui faisait beaucoup de mal; mais leur courroux s’est dirigé contre les possesseurs du pouvoir et non contre le pouvoir même. Au lieu de le détruire, ils n’ont songé qu’à le déplacer. C’était un fléau, ils l’ont considéré comme une conquête. Ils en ont doté la société entière. Il a passé forcément d’elle à la majorité, de la majorité entre les mains de quelques hommes, souvent dans une seule main : il fait tout autant de mal qu’auparavant. (…)

Constant (Benjamin), De liberté chez les modernes, 1818

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Pensée du 28 septembre 18

« Penser l’homme ne s’accommode peut-être pas de certains tours de prestidigitation : avec quelle virtuosité nos auteurs ne font-ils pas disparaître, puis réapparaître « l’homme » ! Il faudrait admettre que la pensée est capable de porter le regard et de le tenir dans ce qui n’est pas, ou dans ce qui perd son être et sa forme, plus précisément dans un monde humain qui se décompose jusqu’à perdre tous ses traits d’humanité, jusqu’à devenir cet état sans loi où la vie humaine, privée de règles, n’a plus rien d’humain. Que l’esprit humain puisse fixer son attention sur un état ou une condition d’où sont absents tous les traits humains, ou plutôt dont il doit implacablement ôter tous les traits humains tout en continuant d’y reconnaître l’humanité, c’est une « hypothèse » que l’on ne peut envisager sérieusement et qui, révérence gardée aux grands esprits qui ont voulu parcourir ce chemin, comporte un élément d’impardonnable légèreté. Bien sûr on peut penser «  blessure  » sans saigner, et «  tuer  » sans être un meurtrier, mais c’est traiter l’effort humain de penser à la légère que d’imaginer que nous pourrions effectivement concevoir et conduire une sorte de «  décréation-recréation  » de l’homme sans en éprouver un bouleversement mortel. »

Pierre Manent, La loi naturelle et les droits de l’homme, Paris, Presses Universitaires de France, 2018.

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Pensée du 27 septembre 18

« (…) Cette libre recomposition cependant n’est jamais achevée, elle menace sans cesse de s’enrayer car l’effort préalable de déconstruction rencontre la résistance ou l’opposition d’une tendance à la re-naturalisation, celle-ci étant portée par une partie au moins de l’opinion sociale et trouvant des appuis dans le sujet lui-même alors que, sommé de choisir son identité, il éprouve la poussée ou l’attraction, souvent fort persuasives, de forces qu’il n’a pas choisies. Que l’on interprète cette résistance comme le poids des préjugés ou comme l’autodéfense spontanée de la nature humaine, la société de la déconstruction-recomposition selon les droits humains présente cette difficulté qu’un mouvement spontané de l’âme y est tendanciellement et pour ainsi dire logiquement impossible puisque le sujet rencontre toujours l’obligation de signaler que son mouvement, quel qu’il soit, n’est pas simplement naturel ou spontané  : il n’advient qu’autorisé ou réprouvé, en tout cas médiatisé par les droits humains. Quel mouvement de l’homme vers la femme, ou de la femme vers l’homme, échappera à la mutilation – à la dénaturation – incluse dans l’« autorisation préalable » de chacune de ses étapes  ? »

Pierre Manent, La loi naturelle et les droits de l’homme, Paris, Presses Universitaires de France, 2018.

Pensée du 26 septembre 18

« Le pouvoir de la nature ainsi comprise se traduit par l’artificialisation indéfinie du monde humain. Il n’y a de naturel que ce grain de vie qu’est l’individu-vivant séparé, ce postulat se traduit par la dénaturalisation de tous les caractères distinctifs de l’être humain, qu’il s’agisse du sexe, de l’âge, des capacités ou des formes de vie. Les règles publiques comme les conduites privées sont tenues de reconnaître et de faire apparaître qu’aucun de ces caractères ne résulte d’une détermination naturelle ni ne peut se prévaloir de l’autorité   de la nature. Cette recomposition du monde humain est présentée comme la concrétisation des droits humains compris dans leurs dernières conséquences, et bien sûr comme l’accomplissement ultime de la liberté puisque chacun est désormais autorisé et encouragé à composer librement le bouquet de caractères constituant l’humanité qu’il s’est choisie. »

Pierre Manent, La loi naturelle et les droits de l’homme, Paris, Presses Universitaires de France, 2018.

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Pensée du 24 septembre 18

« En face d’un produit des beaux-arts on doit prendre conscience que c’est là une production de l’art et non de la nature; mais dans la forme de ce produit la finalité doit sembler aussi libre de toute contrainte par des règles arbitraires que s’il s’agissait d’un produit de la simple nature. C’est sur ce sentiment de la liberté dans le jeu de nos facultés de connaître, qui doit être en même temps final, que repose ce plaisir, qui est seul universellement communicable, sans se fonder cependant sur des concepts. La nature était belle lorsqu’en même temps elle avait l’apparence de l’art; et l’art ne peut être dit beau que lorsque nous sommes conscients qu’il s’agit d’art et que celui-ci nous apparaît cependant en tant que nature.

Qu’il s’agisse, en effet, de beauté naturelle ou de beauté artistique nous pouvons en effet dire en général : est beau, ce qui plaît dans le simple jugement ( non dans la sensation des sens, ni par un concept ). Or l’art a toujours l’intention de produire quelque chose. S’il s’agissait d’une simple sensation ( qui est quelque chose de simplement subjectif ), qui dût être accompagnée de plaisir, ce produit ne plairait dans le jugement que par la médiation du sentiment des sens. Si le projet portait sur la production d’un objet déterminé, et s’il pouvait être réalisé part l’art, alors l’objet ne plairait que par les concepts. Dans les deux cas l’art ne plairait pas dans le simple jugement; en d’autres termes il ne plairait pas comme art du beau, mais comme art mécanique.

Aussi bien la finalité dans les produits des beaux-arts, bien qu’elle soit intentionnelle, ne doit pas paraître intentionnelle; c’est dire que les beaux-arts doivent avoir l’apparence de la nature, bien que l’on ait conscience qu’il s’agit d’art. Or un produit de l’art apparaît comme nature, par le fait qu’on y trouve toute la ponctualité voulue dans l’accord avec les règles, d’après lesquelles seules le produit peut être ce qu’il doit être; mais cela ne doit pas être pénible; la règle scolaire ne doit pas transparaître; en d’autres termes on ne doit pas montrer une trace indiquant que l’artiste avait la règle sous les yeux et que celle-ci a imposé des chaînes aux facultés de son âme. »

Critique de la faculté de juger ( 1790 ), § 45, trad. A. Philonenko, Vrin, 1993, pp. 202-204.

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Pensée du 23 septembre 18

La souveraineté n’existe que d’une manière limitée et relative. Au point où commence l’indépendance et l’existence individuelle, s’arrête la juridiction de cette souveraineté. Si la société franchit cette ligne, elle se rend aussi coupable que le despote qui n’a pour titre que le glaive exterminateur; la société ne peut excéder sa compétence sans être usurpatrice, la majorité sans être factieuse. L’assentiment de la majorité ne suffit nullement dans tous les cas, pour légitimer ses actes : il en existe que rien ne peut sanctionner; lorsqu’une autorité quelconque commet des actes pareils, il importe peu de quelle source elle se dit émanée, il importe peu qu’elle se nomme individu ou nation; elle serait la nation entière, moins le citoyen qu’elle opprime, qu’elle n’en serait pas plus légitime. »

Constant (Benjamin), De liberté chez les modernes, 1818

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Pensée du 22 septembre 18

« Au nombre des instances prérogatives, nous placerons au quatorzième rang les Instances de la Croix, en empruntant le mot aux croix qui, dressées aux bifurcations, indiquent et signalent la séparation des chemins. (…) Voici en quoi elles consistent. Lorsque dans l’étude d’un phénomène, l’entendement est placé dans un état d’équilibre, ne sachant auquel de deux phénomènes (ou parfois d’un plus grand nombre) doit être attribuée ou assignée la cause du phénomène étudié, en raison du concours répété et ordinaire de nombreux phénomènes, les instances de la croix montrent que le lien de l’un de ces phénomènes (avec le phénomène étudié) est étroit et indissoluble, et celui de l’autre variable et susceptible d’être rompu; ce qui met un terme à la question, le premier phénomène étant alors retenu comme cause, l’autre étant écarté et répudié. Ainsi, les instances de cette sorte répandent la plus grande lumière. »

Bacon (Francis), Novum Organum, 1620

Pensée du 21 septembre 18

« Il est inutile de chercher à persuader qui que ce soit tant que l’on n’a pas évacué une bonne fois les causes générales et spéciales de l’ignorance et de l’erreur humaines. Pour ne parler ici que de la malignité et du poison vénéneux des causes générales, je dirai qu’il y a trois causes qui font obstacle à ce que devrait être la vision du vrai : les exemples dont l’autorité est fragile ou indigne de ce nom; le poids des habitudes; le gros bon sens des foules sans expérience. Le premier (obstacle) conduit à l’erreur; le deuxième paralyse; le troisième rassure indûment. L’autorité ne doit jamais être prise sans examen ni discernement. Aristote lui-même nous incite (à la critique) quand il écrit dans l’Ethique : « Vérité et amitié nous sont chères l’une et l’autre, mais c’est pour nous un devoir sacré d’accorder la préférence à la vérité. » De même, La vie d’Aristote rapporte que Platon aurait dit :  » Je suis l’ami de Socrate, mais davantage celui de la vérité », phrase qu’Aristote aurait à son tour appliquée à Platon. »

Bacon (Roger), Compendium studii theologiae, 1292

Pensée du 20 septembre 18

« L’art, comme habileté de l’homme, est aussi distinct de la science ( comme pouvoir l’est de savoir ), que la faculté pratique est distincte de la faculté théorique, la technique de la théorie ( comme l’arpentage de la géométrie ). Et de même ce que l’on peut, dès qu’on sait seulement ce qui doit être fait, et que l’on connaît suffisamment l’effet recherché, ne s’appelle pas de l’art. Seul ce que l’on ne possède pas l’habileté de faire, même si on le connaît de la manière la plus parfaite, relève de l’art. Camper décrit très exactement comment la meilleure chaussure doit être faite, mais il ne pouvait assurément pas en faire une. L’art est également distinct du métier; l’art est dit libéral, le métier est dit mercenaire. On considère le premier comme s’il ne pouvait obtenir de la finalité ( réussir ) qu’en tant que jeu, c’est-à-dire comme une activité en elle-même agréable; on considère le second comme un travail, c’est-à-dire comme une activité, qui est en elle-même désagréable ( pénible ) et qui n’est attirante que par son effet ( par exemple le salaire ), et qui par conséquent peut être imposée de manière contraignante.

Critique de la Faculté de juger ( 1790 ), § 43, trad. A. Philonenko, Vrin, 1993, pp. 198-200.

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