Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 19 août 18

Quelle est donc l’essence de la technique moderne, pour que celle-ci puisse s’aviser d’utiliser les sciences exactes de la nature ? Qu’est-ce que la technique moderne ? Elle aussi est un dévoilement. C’est seulement lorsque nous arrêtons notre regard sur ce trait fondamental que ce qu’il y a de nouveau dans la technique moderne se montre à nous. Le dévoilement, cependant, qui régit la technique moderne ne se déploie pas en une production au sens de la poièsis. Le dévoilement qui régit la technique moderne est une pro-vocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée. Mais ne peut-on pas en dire autant du vieux moulin à vent ? Non : ses ailes tournent bien au vent et sont livrées directement à son souffle. Mais si le moulin à vent met à notre disposition l’énergie de l’air en mouvement, ce n’est pas pour l’accumuler.

Heidegger, La question de la technique, 1953

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Pensée du 18 août 18

« Ne commence-t-on pas aussi par distinguer et isoler le « je » pour, de là, se mettre alors en devoir de chercher depuis ce sujet isolé un passage vers les autres ? Pour éviter cette méprise, il faut faire observer en quel sens il est parlé ici « des autres ». « Les autres », cela ne désigne pas simplement : tous ceux qui restent en dehors de moi, ce dont s’extrait le je; les autres, ce sont plutôt ceux dont la plupart du temps on ne se distingue pas, parmi lesquels on est aussi. (…) Sur la base de cet être-au-monde affecté affecté d’un « avec« , le monde est chaque fois toujours déjà celui que je partage avec les autres. Le monde du Dasein est monde commun [mitwelt]. L’être-au est être-avec [mitsein] en commun avec d’autres. L’être-en-soi de ceux-ci à l’intérieur du monde est coexistence [mitdasein]. »

Heidegger, Être et temps, §26, 1927

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Pensée du 17 août 18

Le Dasein est d’abord et le plus souvent accaparé par son monde. (…) Qui est-ce donc qui est dans la quotidienneté le Dasein ? (…) La réponse au « qui ? » se tire du je lui-même, du « sujet », du « soi-même ». Il est cela qui, à travers la variation des comportements et des vécus, se maintient comme identique et reste par là en rapport avec cette multiplicité.(…) Et qu’y a-t-il de plus indubitable que ceci : le je est un donné ? Et cet être donné n’exige-t-il pas pour être élaboré d’être pris à la source, abstraction faite de tout autre « donné », non seulement d’un « monde » étant mais bel et bien aussi de l’être d’autres « je » ? Peut-être cette manière de se donner qu’offre la simple, formelle, réflexive perception du je est-elle effectivement évidente. (…) Et si cette sorte d' »autodonation » du Dasein était pour l’analytique existentiale une fausse piste et, à vrai dire, une tentation ayant son fondement dans l’être du Dasein lui-même ?(…) Et si la constitution du Dasein, selon laquelle il est chaque fois à moi, était la raison pour laquelle d’abord et la plupart du temps le Dasein n’est pas soi-même ?(…) Le « je » doit être seulement entendu au sens d’une indication n’engageant à rien de plus, indication formelle de quelque chose qui, dans chaque contexte d’être phénoménal, peut éventuellement se révéler comme son « contraire ». Mais ici « non-je » ne se ramène alors en aucune façon à l’étant par essence dénué d' »égoïté » mais signifie au contraire, un genre d’être déterminé du « je » lui-même, par exemple celui de s’être-soi-même-perdu. Mais l’interprétation positive du Dasein donnée jusqu’ici interdit déjà elle aussi de prendre l’être-donné formel du je comme point de départ quand est visée une réponse phénoménalement satisfaisante à la question « qui ? ». La clarification de l’être-au-monde a montré qu’il n’y a pas d’emblée et que jamais non plus n’est donné un sujet dépourvu de tout monde. Et c’est ainsi qu’il n’est en définitive pas davantage donné d’emblée un je isolé sans les autres.

Heidegger, Être et temps, §25, 1927

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Pensée du 16 août 18

Une fois démontré que tout le monde est philosophe, chacun à sa manière, il est vrai, et de façon inconsciente – car même dans la manifestation la plus humble d’une quelconque activité intellectuelle, le « langage » par exemple, est contenue une conception du monde déterminée -, on passe au second moment, qui est celui de la critique et de la conscience, c’est-à-dire à la question : est-il préférable de « penser » sans en avoir une conscience critique, sans souci d’unité et au gré des circonstances, autrement dit de « participer » à une conception du monde imposée mécaniquement par le milieu ambiant; ce qui revient à dire par un de ces nombreux groupes sociaux dans lesquels tout homme est automatiquement entraîné dès son entrée dans le monde conscient (et qui peut être son village ou sa province, avoir ses racines dans la paroisse et dans l’ « activité intellectuelle » du curé ou de l’ancêtre patriarcal dont la « sagesse » fait loi, de la bonne femme qui a hérité de la science des sorcières ou du petit intellectuel aigri dans sa propre sottise et son impuissance à agir); ou bien est-il préférable d’élaborer sa propre conception du monde consciemment et suivant une attitude critique et par conséquent, en liaison avec le travail de son propre cerveau, choisir sa propre sphère d’activité, participer activement à la production de l’histoire du monde, être à soi-même son propre guide au lieu d’accepter, passivement et de l’extérieur, une empreinte imposée à sa propre personnalité ?

Gramsci, Textes, 1932

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Pensée du 15 août 18

« Il faut détruire le préjugé très répandu que la philosophie est quelque chose de très difficile du fait qu’elle est l’activité intellectuelle propre d’une catégorie déterminée de savants spécialisés ou de philosophes professionnels ayant un système philosophique. Il faut donc démontrer en tout premier lieu que tous les hommes sont « philosophes », en définissant les limites et les caractères de cette « philosophie spontanée », propre à tout le monde, c’est-à-dire de la philosophie qui est contenue : 1) dans le langage même, qui est un ensemble de notions et de concepts déterminés et non certes exclusivement de mots grammaticalement vides de contenu. 2) dans le sens commun et le bon sens. 3) dans la religion populaire et donc également dans tout le système de croyances, de superstitions, opinions, façons de voir et d’agir qui sont ramassées généralement dans ce qu’on appelle le folklore. « 

Gramsci, Textes, 1932

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Pensée du 11 août 18

« En l’absence de prédisposition particulière prescrivant impérativement leur direction aux intérêts vitaux, le travail professionnel ordinaire, accessible à chacun, peut prendre la place qui lui est assignée par le sage conseil de Voltaire. Il n’est pas possible d’apprécier de façon suffisante, dans le cadre d’une vue d’ensemble succincte, la significativité du travail pour l’économie de la libido. Aucune autre technique pour conduire sa vie ne lie aussi solidement l’individu à la réalité que l’accent mis sur le travail, qui l’insère sûrement tout au moins dans un morceau de la réalité, la communauté humaine. La possibilité de déplacer une forte proportion de composantes libidinales, composantes narcissiques, agressives et même érotiques, sur le travail professionnel et sur les relations humaines qui s’y rattachent, confère à celui-ci une valeur qui ne le cède en rien à son indispensabilité pour chacun aux fins d’affirmer et justifier son existence dans la société. L’activité professionnelle procure une satisfaction particulière quand elle est librement choisie, donc qu’elle permet de rendre utilisables par sublimation des penchants existants, des motions pulsionnelles poursuivies ou constitutionnellement renforcées. Et cependant le travail, en tant que voie vers le bonheur, est peu apprécié par les hommes. On ne s’y presse pas comme vers d’autres possibilités de satisfaction. La grande majorité des hommes ne travaille que poussée par la nécessité, et de cette naturelle aversion pour le travail qu’ont les hommes découlent les problèmes sociaux les plus ardus. »

Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, 1817

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Pensée du 10 août 18

« L’esthétique a pour objet le vaste empire du beau… et pour employer l’expression qui convient le mieux à cette science, c’est la philosophie de l’art ou, plus précisément, la philosophie des beaux-arts. Mais cette définition, qui exclut de la science du beau le beau dans la nature, pour ne considérer que le beau dans l’art, ne peut-elle paraître arbitraire ? […] Dans la vie courante, on a coutume, il est vrai, de parler de belles couleurs, d’un beau ciel, d’un beau torrent, et encore de belles fleurs, de beaux animaux et même de beaux hommes. Nous ne voulons pas ici nous embarquer dans la question de savoir dans quelle mesure la qualité de beauté peut être attribuée légitimement à de tels objets et si, en général, le beau naturel peut être mis en parallèle avec le beau artistique. Mais il est permis de soutenir dès maintenant que le beau artistique est plus élevé que le beau dans la nature. Car la beauté artistique est la beauté née et comme deux fois née de l’esprit. Or, autant l’esprit et ses créations sont plus élevés que la nature et ses manifestations, autant le beau artistique est lui aussi plus élevé que la beauté de la nature. »

Hegel, Esthétique, 1818-1829

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Pensée du 09 août 18

« Les choses de la nature n’existent qu’immédiatement et d’une seule façon, tandis que l’homme, parce qu’il est esprit, a une double existence; il existe d’une part au même titre que les choses de la nature, mais d’autre part il existe aussi pour soi, il se contemple, se représente à lui-même, se pense et n’est esprit que par cette activité qui constitue un être pour soi. Cette conscience de soi l’homme l’acquiert de deux manières : Primo, théoriquement, parce qu’il doit se pencher sur lui-même pour prendre conscience de tous les mouvements, replis et penchants du cœur humain et d’une façon générale se contempler, se représenter ce que la pensée peut lui assigner comme essence, enfin se reconnaître exclusivement aussi bien dans ce qu’il tire de son propre fond que dans les données qu’il reçoit de l’extérieur. Deuxièmement, l’homme se constitue pour soi par son activité pratique, parce qu’il est poussé à se trouver lui-même, à se reconnaître lui-même dans ce qui lui est donné immédiatement, dans ce qui s’offre à lui extérieurement. Il y parvient en changeant les choses extérieures, qu’il marque du sceau de son intériorité et dans lesquelles il ne retrouve que ses propres déterminations. L’homme agit ainsi, de par sa liberté de sujet, pour ôter au monde extérieur son caractère farouchement étranger et pour ne jouir des choses que parce qu’il y retrouve une forme extérieure de sa propre réalité. Ce besoin de modifier les choses extérieures est déjà inscrit dans les premiers penchants de l’enfant; le petit garçon qui jette des pierres dans le torrent et admire les ronds qui se forment dans l’eau, admire en fait une œuvre où il bénéficie du spectacle de sa propre activité. »


Hegel, Esthétique, 1818-1829

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Pensée du 08 août 18

« Ce que nous appelons « travail » est une invention de la modernité. La forme sous laquelle nous le connaissons, pratiquons, plaçons au centre de la vie individuelle et sociale, a été inventée, puis généralisée avec l’industrialisme. Le « travail » au sens contemporain, ne se confond ni avec les besognes, répétées jour après jour, qui sont indispensables à l’entretien et à la reproduction de la vie de chacun; ni avec le labeur, si astreignant soit-il, qu’un individu accomplit pour réaliser une tâche dont lui-même ou les siens sont les destinataires et les bénéficiaires; ni avec ce que nous entreprenons de notre chef, sans compter notre temps et notre peine, dans un but qui n’a d’importance qu’à nos propres yeux et que nul ne pourrait réaliser à notre place. S’il nous arrive de parler de « travail » à propos de ces activités – du travail ménager, du travail artistique, du « travail » d’autoproduction – c’est en un sens fondamentalement différent de celui qu’a le travail placé par la société au fondement de son existence, à la fois moyen cardinal et but suprême.

Car la caractéristique essentielle de ce travail-là – celui que nous « avons », « cherchons », « offrons » – est d’être une activité dans la sphère publique, demandée, définie, reconnue, utilisée par d’autres et, à ce titre, rémunérée par eux. C’est par le travail rémunéré que nous appartenons à la sphère publique, acquérons une existence et une identité sociale (c’est à dire une « profession »), sommes insérés dans un réseau de relations et d’échanges où nous nous mesurons aux autres et nous voyons conférés des droits sur eux en échange de nos devoirs envers eux. »

Gorz (André), Métamorphoses du Travail, 1988

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Pensée du 07 août 18

« C’est toujours vieilli que l’œil aborde son activité, obsédé par son propre passé et par les insinuations anciennes et récentes de l’oreille, du nez, de la langue, des doigts, du cœur et du cerveau. Il ne fonctionne pas comme un instrument solitaire et doté de sa propre énergie, mais comme un membre soumis d’un organisme complexe et capricieux. Besoins et préjugés ne gouvernent pas seulement sa manière de voir mais aussi le contenu de ce qu’il voit. Il choisit, rejette, organise, distingue, associe, classe, analyse, construit. Il saisit et fabrique plutôt qu’il ne reflète; et les choses qu’il saisit et fabrique, il ne les voit pas nues comme autant d’éléments privés d’attributs, mais comme des objets, comme de la nourriture, comme des gens, comme des ennemis, comme des étoiles, comme des armes. Rien n’est vu tout simplement, à nu. Les mythes de l’œil innocent et du donné absolu sont de fieffés complices. Tout deux renforcent l’idée, d’où ils dérivent, que savoir consiste à élaborer un matériau brut reçu par les sens, et qu’il est possible de découvrir ce matériau brut soit au moyen de rites de purification, soit par une réduction méthodique de l’interprétation. Mais recevoir et interpréter ne sont pas des opérations séparables; elles sont entièrement solidaires. La maxime kantienne fait ici écho : l’œil innocent est aveugle et l’esprit vierge vide. De plus, on ne peut distinguer dans le produit fini ce qui a été reçu et ce qu’on a ajouté. On ne peut extraire le contenu en pelant les couches de commentaires. »

Goodman (Nelson), Langages de l’art, 1968

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