Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 29 août 18

« Tout ce qui est peut ne pas être. Il n’y a pas de fait dont la négation implique contradiction. L’inexistence d’un être, sans exception, est une idée aussi claire et aussi distincte que son existence. La proposition, qui affirme qu’un être n’existe pas, même si elle est fausse, ne se conçoit et ne s’entend pas moins que celle qui affirme qu’il existe. Le cas est différent pour les sciences proprement dites. Toute proposition qui n’est pas vraie y est confuse et inintelligible. La racine cubique de 64 est égale à la moitié de 10, c’est une proposition fausse et l’on ne peut jamais la concevoir distinctement. Mais César n’a jamais existé, ou l’ange Gabriel, ou un être quelconque n’ont jamais existé, ce sont peut-être des propositions fausses, mais on peut pourtant les concevoir parfaitement et elles n’impliquent aucune contradiction. On peut donc seulement prouver l’existence d’un être par des arguments tirés de sa cause ou de son effet ; et ces arguments se fondent entièrement sur l’expérience. Si nous raisonnons a priori, n’importe quoi peut paraître capable de produire n’importe quoi. La chute d’un galet peut, pour autant que nous le sachions, éteindre le soleil ; ou le désir d’un homme gouverner les planètes dans leurs orbites. C’est seulement l’expérience qui nous apprend la nature et les limites de la cause et de l’effet et nous rend capables d’inférer l’existence d’un objet de celle d’un autre. »

Hume, Enquête sur l’entendement humain, 1748

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Pensée du 28 août 18

Il n’est pas toujours facile d’être exact, surtout quand il faut être bref. Aussi suis-je obligé de corriger aujourd’hui une erreur commise dans mon précédent chapitre. Je vous avais dit que lorsque, renonçant à l’hypnose, on cherchait à réveiller les souvenirs que le sujet pouvait avoir de l’origine de sa maladie, en lui demandant de dire ce qui lui venait à l’esprit, la première idée qui surgissait se rapportait à ces premiers souvenirs. Ce n’est pas toujours exact. Je n’ai présenté la chose aussi simplement que pour être bref. (…) Si l’on persistait dans ce procédé, des idées surgissaient bien, mais il était fort douteux qu’elles correspondent réellement à l’événement recherché : elles semblaient n’avoir aucun rapport avec lui, et d’ailleurs les malades eux-mêmes les rejetaient comme inadéquates. (…)

Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse, (troisième leçon), 1909

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Pensée du 27 août 18

« Il semble, à première vue, que de tous les animaux qui peuplent le globe terrestre, il n’y en ait pas un à l’égard duquel la nature ait usé de plus de cruauté qu’envers l’homme : elle l’a accablé de besoins et de nécessités innombrables et l’a doté de moyens insuffisants pour y subvenir. Chez les autres créatures, ces deux éléments se compensent l’un l’autre. Si nous regardons le lion en tant qu’animal carnivore et vorace, nous aurons tôt fait de découvrir qu’il est très nécessiteux, mais si nous tournons les yeux vers sa constitution et son tempérament, son agilité, son courage, ses armes et sa force, nous trouverons que ces avantages, sont proportionnés à ses besoins. Le mouton et le bœuf sont privés de tous ces avantages, mais leurs appétits sont modérés et leur nourriture est d’une prise facile. Il n’y a que chez l’homme que l’on peut observer à son plus haut degré d’achèvement cette conjonction de la faiblesse et du besoin. Non seulement la nourriture, nécessaire à sa subsistance, disparaît quand il la recherche et l’approche, ou, au mieux, requiert son labeur pour être produite, mais il faut qu’il possède vêtements et maison pour se défendre des dommages du climat : pourtant, à la considérer seulement en lui-même il n’est pourvu ni d’armes, ni de force, ni d’autres capacités naturelles qui puissent à quelque degré répondre à tant de besoins. Ce n’est que par la société qu’il est capable de suppléer à ses déficiences et de s’élever à une égalité avec les autres créatures, voire d’acquérir une supériorité sur elles par la société, toutes ses infirmités sont compensées et bien qu’en un tel état ses besoins se multiplient sans cesse, néanmoins ses capacités s’accroissent toujours plus et le laissent, à tous points de vue, plus satisfait et plus heureux qu’il ne pourrait jamais le devenir dans sa condition sauvage et solitaire. »

David Hume, Traité de la nature humaine, Livre III, partie II, section 2, 1739

Pensée du 26 août 18

« C’est chose impie, dit la vieille superstition romaine, que de détourner les rivières de leur cours, ou d’empiéter sur les prérogatives de la nature. C’est chose impie, dit la superstition française, que d’inoculer la variole ou d’usurper le rôle de la providence en produisant volontairement des désordres et des maladies. C’est chose impie, dit la moderne superstition européenne, que de mettre un terme à notre propre vie, et de nous rebeller ainsi contre notre Créateur ; et pourquoi ne serait-ce pas impie, repartirais-je, de construire des maisons, de cultiver le sol, de naviguer sur l’océan ? Dans toutes ces actions, nous employons les pouvoirs de notre esprit et de notre corps, pour produire quelque innovation dans le cours de la nature ; et dans aucune de ces actions nous ne faisons quoi que ce soit d’autre. Toutes sont donc également innocentes, ou également criminelles. »

David Hume, Sur le suicide, 1777

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Pensée du 25 août 18

Une autre raison pourquoi une grande assemblée est moins propre aux délibérations est, que chacun de ceux qui opinent est obligé d’user d’un long discours pour expliquer sa pensée, et de l’orner le plus qu’il pourra par son bien dire, afin de la rendre plus agréable à ceux qui l’écoutent et de conserver sa réputation. Or, est-il que c’est le métier de l’éloquence de faire paraître le bien et le mal, l’utile et le dommageable, l’honnête et le déshonnête, plus grands qu’ils ne sont en effet, et de faire passer pour juste ce qui ne l’est point, toutes les fois et quantes que l’orateur estime que cela sert à son intention. Et c’est ce qu’on nomme persuader, et d’où l’on prise les personnes éloquentes. En effet, bien que l’orateur fasse semblant de vouloir raisonner, il ne s’en acquitte qu’à demi, et la plupart de ses raisonnements peu solides sont établis sur de faux principes, qui n’ont que quelque apparence, et sur des opinions vulgaires, qui sont presque toutes fausses; aussi il ne se propose pas de pénétrer dans la nature des choses, mais d’accommoder son discours aux passions de ceux qu’il veut émouvoir. D’où il arrive que les jugements ne se forment guère sur les maximes du bon sens et de la droite raison; mais sortent en désordre, poussés d’un aveugle mouvement de l’âme. En quoi il faut que j’excuse l’orateur et que j’avoue que ce défaut est de l’éloquence plutôt que de lui en particulier. Car les rhétoriciens nous apprennent que l’éloquence ne regarde pas à la vérité comme à son but (si ce n’est par accident), mais à la victoire; et que sa profession n’est pas d’enseigner les hommes, mais de les persuader. « 

Thomas Hobbes, Le citoyen

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Pensée du 24 août 18

« D’ailleurs, il y a diverses raisons qui me font estimer que les délibérations que l’on prend en de grandes assemblées, valent moins que celles où l’on ne recueille les sentiments que d’un petit nombre de personnes choisies. L’une de mes raisons est que, pour bien délibérer de tout ce qui est de l’intérêt public, il faut connaître non seulement les affaires du dedans, mais aussi celles du dehors. Et pour ce qui regarde le dedans de l’État, il faut savoir, par exemple, d’où il tire les moyens de sa subsistance et de sa défense, quels sont les lieux propres à recevoir des garnisons; où se doivent faire les levées de soldats et où ils se peuvent entretenir; comment sont portés les sujets envers leur prince, envers l’État, ou envers ceux qui gouvernent et mille choses semblables. Pour ce qui est des affaires étrangères, il ne faut pas ignorer quelle est et en quoi consiste la force des États voisins; quels avantages, ou quels désavantages nous en retirons; de quelle affection ils sont portés pour nous et comment ils vivent entre eux, et quels desseins ils font. Or, d’autant que cela vient à la connaissance de fort peu de personnes, dans une grande foule de peuple, à quoi peut servir tout ce nombre d’ignorants et d’incapables de bon conseil, qu’à donner par leurs sots avis des empêchements aux mûres délibérations ? »

Thomas Hobbes, Le citoyen

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Pensée du 23 août 18

Il y a des périodes où les perspectives d’avenir paraissent très sombres, où les promesses de la modernité sont de moins en moins crédibles : c’est le cas des périodes de crise économique. Il y a aussi des moments où le changement technique et culturel prend un cours si rapide que beaucoup de gens se trouvent déstabilisés et perdus, sans repères, avec le sentiment qu’ils ne peuvent rien maîtriser de leur propre vie et qu’ils n’ont aucune prise sur les évolutions de la société. Ce sentiment de vivre dans un monde complètement opaque devient plus aigu quand les avancées de la science et de la technique elles-mêmes introduisent dans la vie collective de nouvelles sources d’incertitude et donc de nouvelles peurs. (…) À cause de cette tension , que les hommes modernes essayent de résoudre, la religion a toujours sa place dans la société moderne. À condition, bien entendu, d’entendre le mot « religion » dans un sens très large, comme le moyen dont les hommes se dotent pour donner une signification à cette tension. La croyance dans les pouvoirs illimités de la science, ou de la technique, ou de la Révolution, peut être considérée comme la « religion » même de la modernité. Mais il y a des moments où cette foi dans les pouvoirs de l’homme moderne est sérieusement mise à mal : parce que les découvertes scientifiques peuvent conduire à la destruction de la planète, parce que les révolutions ont débouché sur le totalitarisme, parce que le développement de l’économie, au lieu de rendre ceux qui en bénéficient plus libres, fait d’eux des intoxiqués de la consommation de masse, etc. Dans ces circonstances, les hommes modernes tentent tant bien que mal de reconstruire des systèmes de significations qui leur permettraient de donner un sens à ce chaos… Ils le font, le plus souvent, en « bricolant » diverses références, dont certaines viennent de la modernité elle-même, et dont d’autres sont empruntées à cet univers religieux que la sécularisation semblait avoir plus ou moins dissous. On assiste même, comme c’est le cas en ce moment, à des renouveaux spectaculaires, dans les pays les plus avancés, des grandes « religions historiques », et cela, même si l’influence directe des institutions religieuses dans la vie sociale continue de s’amenuiser. Ces « renouveaux religieux » ne surgissent pas en dehors de la modernité, ils en sont le produit. »

Hervieu-Léger (Danièle), « Religion et modernité », dans La religion au lycée, 1990

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Pensée du 22 août 18

« Tout est-il dit alors de la religion ? (…) L’attente du Royaume de Dieu qui orientait la vie des hommes du passé en Occident s’est-elle entièrement résorbée dans la gestion du monde, ici et maintenant, et dans la confiance, purement séculière, dans les avancées prochaines du progrès ? Les choses ne sont pas tout à fait aussi simples. Car ces avancées du progrès ne comblent pas entièrement les attentes humaines. Chaque pas en avant fait surgir de nouvelles questions, de nouveaux possibles, et donc de nouvelles attentes. (…) Bien sûr, les hommes modernes, dans leur immense majorité, ne fondent plus leur espoir sur la certitude de la venue du Messie à la fin des temps. Mais, sur un mode qui n’est plus « religieux », ils continuent à vivre dans l’attente. Il y a des périodes où cette attente s’exprime à travers une confiance illimitée dans la puissance économique et scientifique des sociétés les plus avancées. (…) Il y a des périodes où cette attente se remplit des espoirs suscités par de grands mouvements sociaux et politiques, dont on pense qu’ils ont une capacité irrésistible de transformer le monde et de lui imprimer un cours nouveau. Les périodes révolutionnaires ont favorisé ce messianisme politique. Plus près de nous, le mouvement de mai 1968 a cristallisé les aspirations d’une génération à un monde nouveau.

Hervieu-Léger (Danièle), « Religion et modernité », dans La religion au lycée, 1990

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Pensée du 21 août 18

C’est un concept très délicat à manier et qui donne lieu à beaucoup de débats philosophiques, historiques et sociologiques. Je m’en tiendrai à quelques idées simples. Ce qui caractérise la modernité, c’est l’affirmation par l’homme de son autonomie, de sa capacité de maîtriser son propre monde et la nature qui l’environne, de sa capacité de créer lui-même le cadre matériel et social dans lequel il vit. L’avancée de la science et de la technique permet à l’homme moderne de rationaliser le monde : il en découvre les lois et les rouages, et il agit sur ces rouages pour orienter sa propre histoire. Dans ce processus, à l’œuvre en Occident depuis des siècles, l’homme se découvre comme conscience et comme liberté (comme « sujet ») : il échappe à la soumission à ces puissances surnaturelles qu’il croyait voir se manifester mystérieusement à travers les phénomènes naturels. Il entend fixer lui-même les lois et les normes auxquelles il accepte de se référer.

En se plaçant ainsi lui-même au centre de ce monde dont il se rend le maître, l’homme moderne le vide de son mystère : il le « désenchante ». Bien sûr, l’homme moderne ignore encore beaucoup de choses, mais l’avancée de la science doit, en droit, résorber ce qui est encore incompréhensible ou inconnu. Bien sûr, il ne contrôle pas encore tout à fait la nature, mais, en droit, la technique devrait lui permettre de s’en rendre de plus en plus complètement maître : la modernité se développe à partir de ces deux grandes idées motrices. Les hommes modernes s’approprient (ou projettent de s’approprier) les qualités des dieux du passé : l’omniscience et la toute-puissance. Cette « divinisation » de l’homme qui se passe désormais des dieux fait écho à ce que le sociologue allemand Max Weber appelait le « désenchantement » du monde.

Hervieu-Léger (Danièle), « Religion et modernité », dans La religion au lycée, 1990

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Pensée du 20 août 18

(…) Le Dasein se tient, en tant qu’être-en-compagnie quotidien, sous l’emprise des autres. Il n’est pas lui-même; l’être, les autres le lui ont confisqué. Le bon plaisir des autres dispose des possibilités d’être quotidiennes du Dasein. Par là ces autres ne sont pas des autres déterminés. Au contraire, chaque autre peut en tenir lieu. La seule chose décisive en pareil cas est que la domination des autres se remarque si peu que, sans s’en rendre compte, le Dasein en tant qu’être-avec l’a déjà reprise à son compte. On fait soi-même partie des autres et on renforce leur puissance. « Les autres », comme on les appelle pour camoufler l’essentielle appartenance à eux qui nous est propre, sont ceux qui, dans l’être-en-compagnie quotidien, d’abord et le plus souvent « sont là ». Le qui, ce n’est ni celui-ci, ni celui-là, ni nous autres, ni quelques-uns, ni la somme de tous. Le « qui » est le neutre, le on. (…) Dans l’usage des moyens publics de transport en commun et dans le recours à des organes d’information (journal), chaque autre équivaut l’autre. Cet être-en-compagnie fond complètement le Dasein qui m’est propre dans le genre d’être des « autres » à tel point que les autres s’effacent à force d’être indifférenciés et anodins. C’est ainsi, sans attirer l’attention, que le on étend imperceptiblement la dictature qui porte sa marque. Nous nous réjouissons et nous nous amusons comme on se réjouit; nous lisons, voyons et jugeons en matière de littérature et d’art comme on voit et juge; mais nous nous retirons aussi de la « grande masse » comme on s’en retire; nous trouvons « révoltant » ce que l’on trouve révoltant. Le on qui n’est rien de déterminé et que tous sont, encore que pas à titre de somme, prescrit le genre d’être à la quotidienneté. »

Heidegger, Être et temps, §27, 1927

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