Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 27 avril 18

« Puisque l’idée a été conçue par Platon comme le principe de la connaissance des choses et de leur génération, c’est avec ce double rôle que nous les attribuons à Dieu. Selon que l’idée est un principe formateur des choses, on peut dire qu’elle est un modèle, et elle concerne la connaissance pratique. Selon qu’elle est un principe de connaissance, on l’appelle proprement une raison formelle, et elle peut même concerner la connaissance spéculative. En conséquence, comme modèle l’idée concerne toutes les choses que Dieu fait en un temps quelconque; mais, comme principe de connaissance, elle concerne toutes les choses qui sont connues par Dieu, même si elles ne sont réalisées à aucun moment du temps; et toutes les choses qui sont connues par Dieu selon leur raison propre, même celles qui sont connues par Dieu spéculativement seulement. »

THOMAS D’AQUIN, Somme de théologie Ia, q.15, a. 3.

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Pensée du 26 avril 18

 » (…) Comme on a montré plus haut que Dieu connaît toutes les choses, non seulement celles qui sont en acte, mais aussi celles qui sont en sa puissance ou en la puissance de la créature, et comme certaines choses parmi ces dernières sont des contingents futurs pour nous, il s’ensuit que Dieu connaît les futurs contingents.

Pour établir clairement cette conclusion, il faut observer qu’un contingent peut être considéré sous un double aspect. D’abord en lui-même, lorsqu’il s’est déjà produit, et alors il n’est plus considéré comme futur, mais comme présent ; ni comme pouvant être ou ne pas être, mais comme déterminé à une branche de l’alternative. Pour cette raison, il peut, pris ainsi, tomber infailliblement sous une connaissance certaine, sous le sens de la vue, par exemple comme lorsque je vois Socrate assis. D’une autre manière, le contingent peut être considéré tel qu’il est dans sa cause. Sous cet aspect il est considéré comme futur et comme contingent, non encore déterminé à être ou à ne pas être, à être ceci ou cela, car la cause contingente est celle qui peut ceci ou son contraire. Dans ce cas le contingent ne peut être connu avec certitude. En conséquence, celui qui ne connaît un effet contingent que dans sa cause, n’a de lui qu’une connaissance conjecturale. Mais Dieu, lui, connaît tous les contingents non seulement en tant qu’ils sont dans leurs causes, mais aussi selon que chacun d’eux est actuellement réalisé en lui-même.

Et, bien que les contingents se réalisent successivement, Dieu ne les connaît pas en eux-mêmes successivement comme nous, mais simultanément. Car sa connaissance, tout autant que son être, a pour mesure l’éternité; or l’éternité, qui est tout entière à la fois, englobe la totalité du temps, ainsi qu’il a été dit. De la sorte, tout ce qui se trouve dans le temps est éternellement présent à Dieu, non seulement en tant que Dieu a présentes à son esprit les raisons formelles de toutes choses, ainsi que certains le prétendent, mais parce que son regard se porte éternellement sur toutes les choses, en tant qu’elles sont présentes.

Il est donc manifeste que les contingents sont connus de Dieu infailliblement en tant que présents sous le regard divin dans leur présence, et cependant, par rapport à leurs propres causes, ils demeurent des futurs contingents. »

THOMAS D’AQUIN, Somme de théologie Ia, q.14, a. 13

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Pensée du 25 avril 18

« Dans la science divine, il n’y a rien de discursif, et en voici la preuve. Dans notre science on trouve un double processus discursif. Un selon la succession, comme lorsque, après avoir considéré une chose, nous passons à la considération d’une autre. L’autre, selon la causalité: comme lorsque, par la vertu des principes, nous parvenons à la connaissance des conclusions. Le premier processus discursif ne peut convenir à Dieu; car nous-mêmes, qui concevons successivement des choses diverses quand nous considérons chacune en elle-même, nous les connaissons ensemble si nous les connaissons toutes dans un médium unique; par exemple, quand nous connaissons les parties dans le tout, et quand nous voyons divers objets dans le miroir. Or Dieu voit tout en un seul médium, qui est lui-même, ainsi qu’on l’a établi. Il voit donc toutes choses ensemble, et non pas successivement. Semblablement, le second processus discursif ne peut convenir à Dieu. Tout d’abord parce que ce second sens présuppose le premier; car ceux qui passent des prémisses aux conclusions ne les considèrent pas ensemble. Ensuite parce que cette démarche va du connu à l’inconnu; il est donc clair que, le premier terme connu, on ignore encore l’autre, et le second n’est pas alors connu « dans » le premier, mais « à partir » du premier. Le terme de la démarche a lieu quand le second terme est vu dans le premier, les effets se résolvant dans les causes; mais alors la démarche discursive cesse. Donc, puisque Dieu voit ses effets en lui-même comme dans leur cause, sa connaissance n’est pas discursive. »

THOMAS D’AQUIN, Somme de théologie, Ia, q.14, a.7

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Pensée du 24 avril 18

« Nous vivons une drôle d’époque dont Bernanos avait compris que l’une des clés serait notre rapport à l’enfance. Après l’époque de l’enfant-roi, il semble que nous soyons entrés dans une période d’effacement de l’enfance, comme en témoignent notamment le questionnement sur l’âge limite du consentement sexuel, mais aussi l’apparition en France, saluée récemment par Le Monde du mouvement childfree. Il ne s’agit pas de libérer les enfants, mais de se libérer des enfants (…) La nouvelle rhétorique de la liberté utilise un argument simple : être libre, c’est : ne pas être obligé. Or la meilleure façon de montrer que l’on n’est pas obligé, c’est de ne pas faire. N’est-il pas évident que l’individu émancipé est celui qui aura définitivement rompu avec tout ce qui met un terme à son individualité ? De façon plus ou moins explicite, on essaie de nous expliquer que la volonté d’avoir des enfants n’est au fond pas un vrai choix, puisque toute la société nous y pousse. Aux jeunes couples, on demande systématiquement combien ils désirent d’enfants, on s’inquiète de l’arrivée de l’enfant (…) « 

Pascal Jacob, « L’effacement de l’enfant »

Source

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Pensée du 23 avril 18

« Une expérience de physique n’est pas simplement l’observation d’un phénomène; elle est, en outre, l’interprétation théorique de ce phénomène. (…) Qu’est-ce, au juste, qu’une expérience de Physique ? Cette question étonnera sans doute plus d’un lecteur; est-il besoin de la poser, et la réponse n’est-elle pas évidente ? Produire un phénomène physique dans des conditions telles qu’on puisse l’observer exactement et minutieusement, au moyen d’instruments appropriés, n’est-ce pas l’opération que tout le monde désigne par ces mots : Faire une expérience de Physique ? (…) Une expérience de physique est l’observation précise d’un groupe de phénomènes, accompagnée de l’INTERPRETATION de ces phénomènes; cette interprétation substitue aux données concrètes réellement recueillies par l’observation des représentations abstraites et symboliques qui leur correspondent en vertu des théories que l’observateur admet. »

Duhem (Pierre), La théorie physique, 1906

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Pensée du 22 avril 18

« Une expérience peut-elle seule décider entre deux théories concurrentes ? En résumé, le physicien ne peut jamais soumettre au contrôle de l’expérience une hypothèse isolée, mais seulement tout un ensemble d’hypothèses; lorsque l’expérience est en désaccord avec ses prévisions, elle lui apprend que l’une au moins des hypothèses qui constituent cet ensemble est inacceptable et doit être modifiée; mais elle ne lui désigne pas celle qui doit être changée. (…) »

Duhem (Pierre), La théorie physique, 1906

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Pensée du 21 avril 18

Nous appelons compréhension le processus par lequel nous connaissons un « intérieur » à l’aide de signes perçus de l’extérieur par nos sens. C’est l’usage de la langue (…). La compréhension de la nature – interpretatio naturae – est une expression figurée. Mais nous appelons aussi, assez improprement, compréhension l’appréhension de nos états particuliers. Je dis par exemple : « Je ne comprends pas comment j’ai pu agir de la sorte » et même : « Je ne me comprends plus ». J’entends par là qu’une manifestation de moi-même qui s’est intégrée dans le monde sensible me semble venir d’un étranger et que je ne suis pas capable de l’interpréter en tant que telle, ou, dans le second cas, que je suis entré dans un état que je regarde comme étranger. Ainsi donc, nous appelons compréhension le processus par lequel nous connaissons quelque chose de psychique à l’aide de signes sensibles qui en sont la manifestation. Cette compréhension va de l’intelligence des balbutiements enfantins à celle d’Hamlet ou de la Critique de la raison pure. Par les pierres, le marbre, la musique, les gestes, la parole et l’écriture, par les actions, les règlements économiques et les constitutions, c’est le même esprit humain qui s’adresse à nous et demande à être interprété. »

Dilthey, Le monde de l’esprit, 1926 (posthume)

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Pensée du 20 avril 18

« Le mouvement des astres – non seulement dans notre système planétaire, mais même dans celui d’étoiles dont la lumière ne nous parvient qu’après des années et des années – se révèle soumis à la loi pourtant bien simple de la gravitation, et nous pouvons le calculer longtemps à l’avance. Les sciences sociales ne pourraient apporter à l’intelligence de pareilles satisfactions. Les difficultés que pose la connaissance d’une simple entité psychique se trouvent multipliées par la variété infinie, les caractères singuliers de ces entités, telles qu’elles agissent en commun dans la société (…). Pourtant ces difficultés se trouvent plus que compensées par une constatation de fait : moi qui, pour ainsi dire, vis du dedans ma propre vie, moi qui me connais, moi qui suis un élément de l’organisme social, je sais que les autres éléments de cet organisme sont du même type que moi et que, par conséquent, je puis me représenter leur vie interne. Je suis à même de comprendre la vie en société. (…) »

Dilthey, Le monde de l’esprit, 1926 (posthume)

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Pensée du 19 avril 18

« Et comme la multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices, en sorte qu’un Etat est bien mieux réglé lorsque, n’en ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement observées; ainsi, au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j’aurais assez des quatre suivants, pourvu que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer par une seule fois à les observer. Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle : c’est-à-dire, d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute. Le second, de diviser chacune des difficultés que j’examinerais, en autant de parcelles qu’il se pourrait, et qu’il serait requis pour les mieux résoudre. Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusqu’à la connaissance des plus composés, et supposant même de l’ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres. Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre. »

Descartes, Discours de la méthode, Deuxième partie,1637

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Pensée du 18 avril 18

« (…) Maintenant donc que mon esprit est libre de tous soins, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. Or il ne sera pas nécessaire, pour arriver à ce dessein, de prouver qu’elles sont toutes fausses, de quoi peut- être je ne viendrais jamais à bout; mais, d’autant que la raison me persuade déjà que je ne dois pas moins soigneusement m’empêcher de donner créance aux choses qui ne sont pas entièrement certaines et indubitables, qu’à celles qui nous paraissent manifestement être fausses, le moindre sujet de douter que j’y trouverai, suffira pour me les faire toutes rejeter. Et pour cela il n’est pas besoin que je les examine chacune en particulier, ce qui serait d’un travail infini; mais, parce que la ruine des fondements entraîne nécessairement avec soi tout le reste de l’édifice, je m’attaquerai d’abord aux principes, sur lesquels toutes mes anciennes opinions étaient appuyées. »

Descartes, Méditations métaphysiques, 1641

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