« Comment parler de patrie à un individu qui a ‘mal tourné’, qui se soucie plus de sa forme que de son âme ? Or, dans le contexte d’une Afrique en quête de bien-être, ce qui préoccupe les individus, ce n’est pas tant d’avoir une âme que d’avoir ‘la forme’… Notre présent est un présent sans mémoire qui, de plus, se refuse à passer, qui a, autrement dit, le culte de la jeunesse, de la nouveauté.»
Saïdou Pierre OUATTARA, Fec, Quel chemin vers une Patrie en Afrique ?
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GRILLE DE LECTURE
La philosophie en Afrique, c’est le lieu de le dire, s’oriente de façon résolue vers une irénisme critique et une autocritique courageuse. Pour être véritablement libératrice et assumer pleinement les aspirations des peuples africains, la philosophie doit être une pensée qui irrigue la vie des hommes et de leur société. Cela ne saurait se faire sans une rationalité philosophique incarnée et débarrassée des scories des complexes induits par les dénégations de l’Histoire à la couleur blanche. Or, certaines couches d’hommes du Continent Noir, plongées dans la jouissance d’un bien-être immédiat, semblent peu réceptives à ce vent de renouveau.
Le philosophe africain Saïdou Pierre OUATTARA tire la sonnette d’alarme pour inviter à une prise de conscience de l’être-là de l’Africain. Il entreprend de dessiner la configuration de la raison en Afrique aujourd’hui dans Quel chemin vers une Patrie en Afrique ? Il tire des conclusions sans complaisance : l’Africain se donne à saisir comme un être sans Patrie, un être de surface vivant à la périphérie de son être, un être préoccupé de sa forme et de ses rondeurs, un être en quête d’un savoir oublieux de l’être. L’Afrique a mal tourné parce qu’elle est la mère des fils qui ont le culte d’un passé jamais révolu ou qui refusent simplement de ‘passer’. La vaine célébration du passé n’apporte aucune solution aux défis du monde actuel.
L’Afrique a mal tourné, parce qu’elle est écartelée entre la célébration nostalgique d’un passé absent et la délectation morbide d’une nouveauté sans âme. L’Afrique est tiraillée entre la perte de la mémoire de l’origine et la transplantation des modèles exogènes sur sa terre natale. En conséquence, l’Afrique a mal à l’être, elle est en mal d’être faute de mémoire. Le mépris du passé est une expression de la dénégation de son être en tant que don. Etre ne consiste pas non plus à se bloquer à une phase de son développement ou à oublier sa provenance. L’Afrique ne doit pas se complaire dans une tautologie implicite du genre « je suis ce que je suis maintenant ». Il lui faut une âme, une mémoire.
Mais la mémoire n’est pas la répétition du même. La mémoire est une œuvre philosophique qu’il ne faut pas confiner dans le culte de la forme et des traditions. Se recevoir comme fils d’une patrie suppose qu’on se soucie de la conquête d’une intériorité, œuvre de pensée. L’Afrique ne parviendra à édifier une Patrie de la raison qu’en accédant à un savoir authentique qui se répercutera sur la vie sociale. La société africaine dans son rôle de mère doit apprendre à assurer à travers le service de la pensée de quoi nourrir la postérité. La Patrie à laquelle Saïdou Pierre OUATTARA nous convie est celle de la rationalité philosophique, une Patrie de la conscience d’être avec les autres dans une humanité solidaire et riche de promesses.
Emmanuel Sena AVONYO, op
Pensée du 05 novembre
>>>NUL N’ENTRE ICI S’IL N’EST GEOMETRE
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