« L’art ne peut pas tenir sa promesse, et la réalité n’a pas de promesses à offrir, rien que des chances. »
Herbert Marcuse, La dimension esthétique
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GRILLE DE LECTURE
N’importe quelle réalité historique peut devenir la scène de la mimésis artistique. La réalité doit se soumettre à une « mise en forme » esthétique, à la transformation de l’art. Ce faisant, la réalité n’offre que des chances à l’art. L’art en général, la poésie, le théâtre et le roman réaliste en particulier doivent transformer la réalité qui leur sert de matériau afin de re-présenter son essence telle que la voit l’art. Mais l’art ne peut pas toujours tenir sa promesse. L’art se réserve le droit de refléter le réel selon son propre regard. L’esthétique dépouille ainsi la réalité donnée de sa prétention à une légitimation totale. La vérité unique de l’art rompt avec la réalité de tous les jours, mais aussi avec celle des jours exceptionnels, réalités qui bloquent toute une dimension de la société et de la nature.
L’art n’a pas de promesse à tenir vis-à-vis de la réalité parce qu’elle est une transcendance pénétrant par son regard une dimension où son autonomie se constitue comme auto-nomie en contradiction avec la réalité. Sans cette auto-nomie, l’esthétique succomberait à la réalité qu’elle cherche à comprendre et à accuser. Voilà pourquoi dans le monde marxiste, le premier but de l’art était la critique de la société bourgeoise. On parlerait comme Peter Weiss d’une esthétique de la résistance. Une fois encore, l’art n’a pas de promesse à tenir parce que l’effort désespéré de l’artiste pour faire de l’art l’expression directe de la vie ne peut pas surmonter la séparation de l’art et de la vie. Négativement donc, l’autonomie de l’art est en quelque sorte mystifiée par le fait que son immédiateté synthétique devient fausse dans certaines circonstances.
L’immédiateté que l’art exprime par-delà les différences sociales infranchissables peut être fausse quand elle est complètement abstraite du contexte de vie réelle qui fonde l’immédiateté artistique. Dans ces conditions, la réalité qui est censée offrir des chances, n’apporte aucune garantie à la réussite du travail de l’artiste. La réalité offre des chances, mais elle n’a pas de promesses à offrir. Elle peut infliger des échec à l’art. Autrement dit, la seule promesse qui vaille, c’est d’être ce qu’elle est, changeante, différenciée, anti-art. Si l’art devait être la promesse que le bien finira par triompher du mal, la réalité historique réfutera cette promesse, pour montrer qu’il n’y pas de règne du bien, il n’y a que des îlots de bien. La réalité est en mesure de désublimer l’art et de rendre l’artiste superflu. L’art développera une servitude tant que la mimésis artistique restera une re-présentation de la réalité.
Emmanuel AVONYO, op
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