« La tendance générale de l’Aufklärung est de n’admettre aucune autorité et de tout soumettre à l’autorité de la raison. »
Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 1976, p. 110-111.
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GRILLE DE LECTURE
L’une des caractéristiques majeures de l’Aufklärung réside dans le fait qu’il rejette fondamentalement la sujétion de l’esprit humain à une quelconque autorité. « Sapere aude », ose te servir de ta propre raison, telle était la principale devise du mouvement romantique dit des Lumières. Il professe que la raison est le seul tribunal habilité à trancher les épineux litiges et les mystérieuses apories de l’esprit humain. C’est ainsi que dès le XVIIIe siècle, la tradition écrite, les documents historiques réputés fiables, l’Ecriture sainte, ne pouvaient plus avoir de valeur absolue en matière d’interprétation. La raison personnelle devient le véritable canon de toute interprétation. L’évocation de l’Ecriture sainte suggère déjà que la critique de l’Aufklärung était surtout dirigée contre la tradition religieuse du christianisme en raison ses prétentions dogmatiques. On se rappelle sans doute la redoutable contribution de Feuerbach (L’essence du christianisme), de Freud (L’avenir d’une illusion) ou encore de Nietzsche (La généalogie de la morale) à cette remise en cause de l’autorité dogmatique de la religion. Avec le vent des Lumières, il semble clairement entendu que l’ultime source de toute autorité, ce n’est pas la tradition mais la raison.
Si pour l’Aufklärung, « la vérité possible de la tradition dépend bien plutôt de la crédibilité que lui accorde la raison », c’est logiquement que la raison devint à partir de cette époque l’instance critique de la remise en cause et de la validation du savoir humain. On pariait que le savoir peut être toujours amélioré tant que des progrès restent permis pour l’esprit humain. La foi en la perfectibilité de la raison humaine se mue malheureusement en dogme. Entre autres penseurs, Condorcet établit en 1794 L’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain pour justifier cette perfectibilité de la raison. Il s’est donc développé dans la philosophie des Lumières antérieure et postérieure à Kant (1724-1804) une foi sans bornes en la perfection, objectif dans lequel l’Aufklärung voyait l’accomplissement du mouvement d’affranchissement des préjugés du monde mythique et de la superstition de l’univers mystique. La raison devient le centre de tout. C’est l’ère du logocentrisme, celle qui vient donner un congé définitif au cosmocentrisme enchanté des Grecs et au théocentrisme naïf des scolastiques. Le logocentrisme promeut la raison absolue qui ne peut connaître aucune limite à son essor. En présentant l’esprit humain comme la source de tout savoir, l’Aufklärung abolit totalement les limites humaines de notre horizon historique et supprime la hantise de notre finitude.
Emmanuel AVONYO, op
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