Posts Tagged ‘L’homme faillible’

Pensée du 26 mai 10

« L’homme, c’est la joie du oui dans la tristesse du fini.»

Paul Ricœur, Philosophie de la volonté 2, Finitude et culpabilité 1, L’homme faillible.

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GRILLE DE LECTURE

Paul Ricœur développe dans Finitude et culpabilité une anthropologie de la faillibilité. Cette philosophie de l’homme faillible repose sur la considération que le mal est possible, et qu’il est même une caractéristique ontologique de l’homme (de l’être profond de l’homme). L’homme est un être faillible parce qu’il conjoint en lui-même disproportion et limitation. En effet, l’homme est une disproportion de soi à soi. En lui-même, deux extrêmes s’affrontent et l’empêchent de coïncider avec lui-même. Il y a en lui des traits d’un être infini et d’un être fini. Il est une médiation fragile entre infinitude et finitude. La disproportion introduit limitation dans l’homme. Ricœur souligne que  n’importe quelle limitation n’entraîne pas la faillibilité. Celle-ci procède de la limitation spécifique qui consiste à ne pas coïncider avec soi-même. On se retrouve dans un cercle où la disproportion et la limitation se conditionnent et se présupposent.

La limitation humaine n’est synonyme de faillibilité (c’est-à-dire, ne constitue une porte d’entrée pour le mal moral) qu’à cause du rapport déséquilibré entre finitude et infinitude, qui fait que l’homme se présente comme une fermeture dans l’ouverture, sinon, une ouverture finie, limitée (Cette position de Ricœur rappelle Descartes qui affirmait que l’homme se trompe à cause de la disproportion entre sa volonté et son entendement). Le mal moral est possible parce que la faillibilité est induite par la disproportion de l’homme, déséquilibre interne qui fait que l’homme est limité. Cette limitation est cause d’une diminution de la plénitude d’être par soi. Prenant conscience de sa finitude, l’homme ne peut qu’assumer son défaut-d’être-par-soi et le néant de son existence. Si tant est que la finitude n’est pas l’originaire (càd, première dans l’ordre de l’être) mais un résultat, l’homme doit prendre sur soi de se manifester positivement, de s’affirmer comme une joie d’exister. Comment l’homme parvient-il à ce seuil d’affirmation joyeuse de soi ?

Tout part du constat que l’homme est un être raisonnable, mais incapable de rendre raison de son existence. Il prend conscience que son existence est une situation donnée ; il se découvre comme une « vivante non-nécessité d’exister », il n’est pas nécessaire qu’il existe. Il se saisit comme un être contingent à qui tout s’oppose existentiellement sous la forme d’une négation. Celle-ci engendre la tristesse du fini, cette imperfection qui vient affecter gravement l’effort d’exister de l’homme ; la tristesse de finitude est l’affection que provoque l’épreuve de la négation existentielle. Dépassant la tristesse, la conscience de l’homme intériorise la négation existentielle. C’est tout comme si l’homme niait ce qui le nie. En fait, l’homme assume sa non-nécessité d’exister et la limitation que lui oppose l’existence sur le mode affectif de la tristesse. C’est ainsi que face à la réalité négatrice extérieure, l’homme se doit d’affirmer joyeusement son être pour être.

C’est cette résistance au néant que caractérise le concept d’affirmation originaire. Il désigne la puissance d’affirmation constitutive de l’homme par laquelle il traverse la négation existentielle, vectrice de tristesse d’être, sous le mode de la joie. L’affirmation originaire consiste pour l’homme à se positionner comme joie d’exister dans une situation de finitude empreinte de tristesse. Pariant sur le bonheur, l’homme se définit comme « véhémence ontologique » du oui sur la réalité négatrice de l’existence. On reformulerait notre pensée de la manière suivante : l’homme, c’est l’affirmation véhémente de la joie d’être dans la tristesse de finitude. Formule que conteste André Léonard qui préfère parler de la joie du oui dans la reconnaissance du fini. Pour lui, la finitude n’est pas une humiliation pour l’homme, elle est sa grâce propre qu’il doit intégrer simplement à sa constitution, indépendamment de tout processus de néantisation. Ricœur et Léonard ne font que se compléter.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 15 mars 10

« Le bonheur est une terminaison de destinée et non une terminaison de désirs singuliers. »

Paul Ricœur, Finitude et culpabilité, t. 2 : L’homme faillible

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GRILLE DE LECTURE

Dans les pages que Paul Ricœur consacre au bonheur dans Finitude et culpabilité, il cite Aristote qui commençait son Ethique à Nicomaque de la sorte : « Tout art et toute investigation, et pareillement toute action et tout choix tendent vers quelque bien à ce qu’il semble. Ainsi a-t-on déclaré avec raison que le Bien est ce à quoi toutes les choses tendent. » (I, 1, 1094 a) Ricœur continue en faisant observer que c’est l’homme comme totalité, c’est tout l’acte de l’homme dans son indivision qu’il convient d’interroger pour comprendre le bonheur à partir de ce Bien auquel toute action est référée. Il prévient qu’il n’entend pas par bonheur le rêve vague d’un « agrément de la vie accompagnant sans interruption toute existence » (Kant).

Ricœur veut définir le bonheur comme totalité, totalité de sens et de contentement, mais jamais comme une somme de plaisirs, un principe matériel de « la faculté de désirer ». Il appelle à se départir de cette idée naïve du bonheur pour que son sens plénier apparaisse. Le bonheur n’est pas une somme, mais un tout. Si l’on ne considère pas le bonheur comme une visée totale, l’on risque de l’entrevoir à partir des actes humains isolés qui tendent vers une conscience de résultat qui est essentiellement assouvissement ou suppression de peine. Ce serait confiner le bonheur dans la perspective finie de la dilection de soi-même. S’agissant du bonheur, toute analyse de la désirabilité humaine qui ferait l’économie de l’étape transcendantale manquerait l’essentiel.

Le bonheur n’est pas un terme fini, mais un terme destinal. Le bonheur est l’unique bien désirable, le préféré suprême, resté mêlé au bien vivre. Il est une terminaison de destinée, une totalité d’accomplissement. L’acte de l’homme vise donc une totalité d’achèvement qui se moque de toute somme d’agréments purement empiriques. Le bonheur s’enracine dans le projet existentiel de l’homme dans toute son amplitude. Mais c’est un agrément durable de la vie qui tend vers le souverain bien, c’est-à-dire « ce en vue de quoi on fait tout le reste ». Car l’investigation de l’agir humain et de sa visée ultime révèle le bonheur comme une terminaison de destinée et non une terminaison de plaisirs singuliers. Ici, terminaison dit profondément ouverture, horizon. « De même que le monde est l’horizon de la chose, le bonheur est l’horizon à tous égards. »

Emmanuel AVONYO, op

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