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Pensée du 14 avril 10

« Pour se lier par la promesse, le sujet de l’action devait aussi pouvoir se délier par le pardon.»

Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli.

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GRILLE DE LECTURE

Gaëlle Fiasse, grande lectrice de Paul Ricœur, intitulait un de ses articles : « Paul Ricœur et le pardon comme au-delà de l’action.» Le déliement par le pardon envisage un au-delà de l’action. L’action de l’homme n’est pas qu’à l’actif, elle est aussi au passif, plus proprement, elle a un passif. L’action humaine relie des sujets, elle met nécessairement en relation un agent et un patient. Vue rétrospectivement, notre vie relationnelle et notre action sur les autres se présentent toujours comme « une chose absente marquée du sceau de l’antérieur ». Ce sceau de l’antériorité peut être l’empreinte de la distance temporelle et de l’action passée sur l’agent ou le patient. Si l’action est indivisément action de bien/mal agir et passion d’être affecté par sa propre action, l’action peut devenir le lieu de la faute. La faute embrigade aussi bien le coupable que le patient. Elle paralyse l’action du coupable. Que faut-il faire ?

Il faut exiger une justice répatrice ou pardonner. Si on choisit de pardonner, il se fait que le pardon est difficile à donner, à recevoir et surtout à concevoir. Le pardon n’est pas seulement difficile, il est impossible ou presque, selon le mot de Jacques Derrida que reprend Ricœur. La « nouveauté » de Ricœur c’est d’affirmer que le pardon n’est ni facile ni impossible. Le pardon est rendu nécessaire par deux considérations : il faut passer de « l’homme faillible » à « l’homme capable », et il faut dissocier la faute de celui qui agit. Le pardon est rempli de promesses, promesses d’un au-delà heureux pour l’action. La faute est une énigme qui paralyse la puissance d’agir de « l’homme capable ». Celui qui commet une faute n’est pas égal à sa faute. Il y a donc un horizon du bien à envisager pour lui, car il est capable du bien. Pardonner pourrait être un effort de levée de l’incapacité existentielle de l’homme induite par la faute.

Face à la profondeur de la faute, doit s’ériger toujours la hauteur du pardon. La faute, dit Ricœur, est la présupposition existentielle du pardon. Il faut pardonner parce qu’il y a eu faute. La parole de pardon du patient délie l’agent de son acte. La figure du déliement consiste à rendre le coupable capable de recommencer la vie. Le déliement restitue au coupable son statut d’homme capable. Mais la libération de l’agent coupable est aussi une délivrance pour le patient lui-même. Car, s’il est vrai que le patient ne connaît pas la paix tant que l’agent ne passe pas à l’aveu et au repentir, il semble aussi évident qu’il ne connaît pas la joie tant que l’agent demeure lié par la faute. C’est en ce sens que le pardon qui suit la repentance est une double libération : le sujet de l’action est délié en obtenant le pardon à la suite de la faute avouée. Cette opération délie aussi le patient, prisonnier du fait de l’emprisonnement de l’agent.

Le pardon et la promesse sont deux pouvoirs du soi, pouvoirs de déliement et de liement. Le pardon délie des conséquences de son action dans le temps, il dissocie la dette de sa charge de culpabilité. La promesse lie, sauvegarde la confiance en l’agir de l’homme, elle garantit le maintien de soi. Par ailleurs, le couple promesse-pardon permet aussi de mesurer la dissymétrie entre la demande de pardon et l’octroi de pardon. De la promesse au pardon, il n’y a pas toujours continuité à cause de la disproportion entre le pouvoir promettre et le pouvoir pardonner. Le pardon est la condition de la promesse. Si la promesse du pardon ne garantit toujours pas le pardon, le déliement par le pardon justifie la promesse faite. La promesse demeure une créance fragile en l’absence du déliement du pardon. L’homme capable est un homme qui promet et qui pardonne, un homme qui se lie par un projet et se délie par le pardon.

Emmanuel AVONYO, op

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