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Pensée du 23 juin 10

« La métaphore vive est au sens fort du mot, un événement de discours (…) Mais la métaphore vive n’existe que dans le moment même de l’innovation sémantique et dans celui de sa réactivation dans l’acte d’écoute ou de lecture. »

Paul Ricœur, « Poétique et symbolique »

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GRILLE DE LECTURE

Métaphoriser chez Ricœur, c’est faire apparaître des ressemblances sémantiques en rapprochant des termes éloignés. Si le « terme » désigne un événement de discours, il faut entendre par métaphore l’élément porteur de sens du symbole langagier. La métaphore se présente comme le noyau sémantique d’un symbole, c’est-à-dire l’élément porteur de sens d’une structure de signification à double sens. Ainsi, la métaphore est une création transitoire du langage qui ne subsiste que lorsqu’elle est reprise et acceptée par une communauté parlante. Toutefois, en dépit de son articulation langagière, la métaphore n’a aucun statut dans le langage en tant que tel.

En effet, Ricœur affirme que le langage ordinaire est un cimetière de métaphores mortes. L’événement métaphorique vivant est discursif, il relève de la rhétorique comme art de persuader. La métaphore vive n’existe que dans le discours, dans le moment de l’innovation sémantique. Le noyau du langage qui fait sens n’est visible que lors de la production du sens par le discours. La métaphore ne vit et ne se discerne mieux que dans l’innovation sémantique, au moment de la création ou de la réactivation du sens. Elle n’est vive que dans le langage, lors de l’élaboration du discours ou à des moments de réactivation du discours tels que celui de l’écoute ou celui de la lecture.

D’abord, affirmer que la métaphore vive n’existe qu’au moment de l’innovation sémantique qui a lieu dans le langage, c’est indiquer qu’il existe des métaphores mortes. Ensuite, dire que la métaphore est le « moment » sémantique du symbole, c’est montrer qu’il y a des noyaux non sémantiques du symbole. Enfin, porter la métaphore au rang de symbole, c’est insinuer qu’il a des symboles non métaphoriques. Pour tout dire, la métaphore ne devient un noyau faisant sens que lorsqu’on qu’on prend le symbole pour une expression à double sens intervenant dans le langage. Le symbole est une unité de noyaux sémantiques et non sémantiques. C’est ainsi que l’étude du symbolisme relève de champs d’investigation fort divers tels que la psychanalyse, la phénoménologie de la religion, le récit littéraire, la rhétorique.

Dans la pensée du jour, la métaphore doit être située dans la rhétorique et la poétique. Même si le symbole s’enracine souvent dans un sol pré-linguistique, on ne doit pas toujours y voir la métaphore littéraire. En psychanalyse par exemple, le symbole naît à la jonction du désir et du langage, au carrefour des pulsions et de la culture. Avant de passer dans la métaphore, le symbole s’enracine dans un univers pré-verbal du bios qui doit être purifié pour devenir celui l’univers du logos. La métaphore n’existe pas à cette première extrémité de la considération du symbole. Le champ de la fonction symbolique va bien au-delà des symboles de type métaphorique.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 02 juin 10

« La métaphore est la stratégie concertée du discours qui permet de cerner le principe de l’innovation sémantique et d’en expliciter le dynamisme producteur. »

Paul RICOEUR, « Poétique et symbolique », Initiation à la pratique de la théologie, introduction.

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GRILLE DE LECTURE

Que l’on nous excuse l’opacité conceptuelle et la longueur relative de cette explication ; c’est le souci de la clarté qui nous fait perdre au plan de la concision. La métaphore, censée assurer la création de sens dans le langage pris comme symbole, connaît elle-même une révolution terminologique chez Paul Ricœur. Dans sa Poétique, Aristote a défini la métaphore comme le transfert à une chose d’un nom qui en désigne un autre. Ricœur estime qu’en prenant la métaphore comme une manière de donner à une chose le nom d’une chose étrangère, l’on a rendu pendant longtemps la théorie de la métaphore inutilisable pour l’exploration du symbolisme du langage. En effet, « La métaphore n’avait pas alors d’autre intérêt que celui de combler quelque lacune de la dénomination et d’orner le langage en vue de le rendre persuasif. » Ricoeur n’est pas d’accord que la métaphore ait simplement pour rôle de suppléer un manque.

Pour remédier à cette acception « purement décorative » de la métaphore qui remonte à Aristote, Ricœur entreprend de conférer à la métaphore le caractère d’innovation et de création de sens. Cela revient à replacer la métaphore, non plus dans le cadre de la dénomination, mais dans celui de la prédication. Ainsi, c’est dans l’affectation d’un prédicat à un nom (Ex. Socrate est mortel) que se fait l’attribution de sens. Il ne s’agit plus de prendre un nom pour un autre nom en vue de faire sens, mais de créer le sens par une relation prédicative. Cela a une conséquence importante. Si la métaphore est l’élément sémantique (créateur ou porteur de sens) du langage, métaphoriser, c’est-à-dire créer une relation prédicative, c’est assurer dans le discours l’association des termes pour le moins incompatibles afin de produire une signification inédite. C’est la prédication bizarre :  c’est à dire que des mots qui ne sont pas forcément substituables peuvent être associés pour faire sens. Ce faisant, la métaphore permet l’innovation de sens.

Dans la pensée de ce jour, Ricœur soutient l’énoncé métaphorique aide à cerner le principe de l’innovation sémantique (de la production de sens) et à en expliciter le dynamisme producteur. En effet, la métaphore se comporte comme un paradigme qui éclaire la création qui est à l’œuvre dans le langage. Elle souligne la puissance créatrice du langage et l’enracinement du discours poétique dans l’être (La création poétique dit quelque chose ou dévoilede une dimension de l’être). C’est cette puissance créatrice de sens du langage que désigne le concept d’innovation sémantique. Où devons-nous situer son dynamisme producteur ? Ricœur indique que la créativité du langage relève de trois conditions : l’impertinence littérale, la nouvelle pertinence prédicative et la torsion verbale.

D’abord, l’impertinence littérale : pour que le langage produise du sens, il lui faut d’abord assumer au niveau du discours l’extrême impertinence sémantique qui peut naître de l’association des termes incompatibles. Ensuite, l’émergence d’une nouvelle pertinence à partir de la prédication bizarre est le moment proprement créateur de la métaphore. En fait, après la première prédication bizarre, et grâce à l’imagination productrice (qui relie des images aux concepts), une nouvelle pertinence sémantique émerge du rapprochement des termes éloignés et laisse apparaître des ressemblances. Ricœur affirme que cette deuxième phase est la clé de l’innovation sémantique. Pour finir, la torsion verbale exige d’opérer le travail de l’innovation à l’échelle de la phrase entière en produisant une nouvelle pertinence d’une expression à l’autre. Concepts pas faciles à monnayer en peu de mots. C’est un long chemin.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 19 mai 10

« La tâche de la poétique, dans le champ du symbolisme, est de décrire de quelle façon celui-ci, en produisant du sens, accroît notre expérience, c’est-à-dire précisément la triple médiation de la référence, du dialogue et de la réflexion. »

Paul Ricœur, « Poétique et symbolique », Initiation à la pratique de la théologie, introduction.

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GRILLE DE LECTURE

On entend par symbolisme artistique ou poétique un monde de symboles et de codes exprimant des motifs, des désirs, des croyances, des sens. La symbolique désigne un réseau de signes intersignificatifs propres à un domaine. C’est encore la science des symboles ou le monde du symbolisme. On attribue au symbole une plus grande profondeur de vécu alors que le signe est plus banal, et parfois sans vie (signaux routiers). C’est-à-dire que le symbole concentre souvent une somme d’expérience vitale et véhicule des significations nombreuses alors que le signe est plus simple. Quant à la poétique, elle est la discipline qui décrit le caractère productif de sens lié à certains modes de discours. Elle ne se réduit pas à la description des symboles, mais recherche « le comment » de toutes les formes de discours qui produisent du sens. Ici, notre univers symbolique est celui du langage.

L’association « Poétique et symbolique » peut être comprise comme l’effort d’un examen du caractère productif de sens du langage (en tant que symbole). La tâche de la poétique dans le champ du symbolisme langagier est la mise en exergue de la puissance de création d’invention et d’enrichissement de sens du langage. Cette puissance que révèle la poétique comprend une double dimension : Ricœur appelle la première production de sens la fonction d’innovation sémantique. C’est une fonction de création de sens s’observe surtout dans la métaphore qu’emploie le langage poétique. Le second aspect concerne le moment heuristique. La puissance de production du langage consiste aussi à accroître la capacité d’invention et d’enrichissement de sens du langage en tant que symbole. Très souvent, il n’y a pas d’innovation sémantique (création de sens) sans moment heuristique (accroissement de la puissance d’invention).

Nous proposons de nous limiter ici au premier aspect qui intéresse notre propos. Selon cette première fonction, la poétique décrit comment, dans l’ordre symbolique, le langage-symbole produit (créé) du sens. Cette production du sens que désigne la fonction d’innovation sémantique est une expansion de sens interne au langage. En clair, la création de sens est un mouvement de sens, un nouveau surgissement de signification à l’intérieur d’un réseau de codes signifiants. Toutefois, la poétique ne se limite pas à la description de la production de sens, elle fait ressortir comment cette production de sens accroît (enrichit) l’expérience du sujet du discours langagier : comment celui qui parle se réalise-t-il par le discours ?

La poétique s’intéresse au sujet du discours selon une triple dimension : celle de la référence, celle du dialogue et celle de la réflexion. Naturellement, le langage a un dynamisme interne, celui d’assurer des médiations, de relier des personnes. Ces médiations que la poétique aide à mettre en lumière sont la médiation entre l’homme et le monde (la référence), la médiation entre l’homme et l’homme (le dialogue) et la médiation entre l’homme et lui-même (la réflexion). Pour Ricœur, la tâche de la poétique consiste donc à montrer que le langage change simultanément notre vision du monde, notre pouvoir de communiquer et la compréhension que nous avons de nous-même. « Le poète est cet artisan de langage qui suscite et configure des images par la vertu du seul langage. »

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 12 mai 10

« Une expérience qui n’est pas portée au langage demeure aveugle, confuse et incommunicable. »

Paul Ricœur, « Poétique et symbolique », Initiation à la pratique de la théologie, introduction.

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GRILLE DE LECTURE

Toute l’expérience humaine est symboliquement structurée tout comme la culture humaine est symboliquement médiatisée. Ainsi, la communicabilité de l’expérience peut être entendue de deux façons, comme faisant référence, soit à la traduction symbolique ou langagière de l’expérience, soit à sa mise en concept. L’accession au logos conceptuel est le sommet de cette communicabilité.  Si tout n’est pas langage conceptuel dans l’expérience humaine, celle-ci n’est jamais totalement dépourvue de langage. En effet, tous les « moments » de l’expérience vive de l’homme trouvent dans le langage une médiation indispensable. L’expérience humaine est langagière, mais elle est langagière parce que symbolique. Le langage permet non seulement d’exprimer le vécu mais aussi de l’articuler au niveau même où cette expérience prend naissance et croissance. Ricœur affirme à cet effet que toute expérience peut être appréhendée au niveau préconceptuel du symbole et au niveau conceptuel (du discours, même si le symbole donne déjà à penser dès qu’il est symbole).

A l’école d’Ernst Cassirer, Ricœur entend par symboles « les structures de l’expérience humaine dotées d’un statut culturel et capables de relier entre eux les membres d’une communauté qui reconnaissent ces symboles comme leur règle de conduite. » C’est de cette manière que le symbole véhicule un sens pour ceux qui y lisent les signes dans lesquels leur vécu s’extériorise. L’exigence d’expression et de communication de l’expérience humaine a suscité son articulation dans un langage qu’on pourrait qualifier de mixte en ce sens que ce langage recèle un double niveau d’interprétation : le niveau préconceptuel du symbole et le niveau conceptuel du discours élaboré. Le niveau conceptuel du langage reste indissociable du symbole qui l’a vu naître. Si on peut parler de langage symbolique comme du langage conceptuel, on pourra parler de symbole s’agissant du niveau préconceptuel comme du niveau conceptuel. C’est pourquoi il serait commode de prendre les niveaux préconceptuel et conceptuel de l’expérience comme les phases primaire et secondaire du symbole. Même si la tendance consiste à caractériser de symbolique et primaire l’étape préconceptuelle. Même sur cette base, la mise en concept de l’expérience est tout aussi essentielle que son interprétation symbolique.

A priori, pour exercer sa fonction d’articulation et de communication de l’expérience, le langage n’a pas besoin de se constituer en langage conceptuel. C’est-à-dire que le langage symbolique dans lequel s’exprime originairement l’expérience peut ne pas être (ou devenir) spéculatif. Il existe dans nos cultures des récits, des faits mythiques, des paroles de sagesse et des paraboles qui sont communiqués dans un langage correspondant simplement au niveau symbolique primaire. Lorsqu’elles en viennent à être livrées à des conflits d’interprétations divergentes, à des systématisations diverses et à des déchirements internes à des traditions de lecture, ces expériences peuvent s’élever au niveau du concept pour se fonder en raison et accéder à l’universel. Le caractère spéculatif de l’expérience ne se discerne clairement qu’à ce second stade de son expression. En réalité, si l’expérience humaine à un niveau pré-littéraire peut être racontée et mythisée dans un langage symbolique, pictural et mythique, c’est parce qu’elle est dès toujours liée du dedans par un symbolisme immanent et autonome, qui n’est vraiment communicable que par le biais du discours spéculatif.

Emmanuel AVONYO, op

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