Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 30 novembre 10

« Dans bien des affaires–malheurs aujourd’hui (le sang contaminé, le stade de Furiani, etc.) on cherche les coupables. C’est une tâche nécessaire de la justice. Mais il faudrait prendre garde à ne pas faire de cette justice–là une manière de se laver les mains collectivement, sur des boucs–émissaires. Il y a une sorte de « responsabilité structurale », de responsabilité partagée. La justice doit aussi dire cela, et ne pas faire de l’Etat une sorte de Père qui laisserait croire que tout peut être puni, récompensé, rétribué. Mais la responsabilité collective ne doit pas non plus être la forêt qui cache l’arbre (ce fut la technique nazie, à la fin de la guerre, de faire méthodiquement que tout le monde soit coupable, pour que personne ne le soit). Entre la « responsabilité structurale » et la « responsabilité singularisée » (la différence infinie qui distingue chaque responsabilité), il faut ainsi définir une sorte d’échelle des responsabilités, qui permette à chaque fois de distinguer le degré de responsabilité des uns et des autres. »

Olivier Abel, Le pardon vient après la justice, Publié dans Alternatives non-violentes n°84 sept. 92.

(http://olivierabel.fr/supplement/le-pardon-vient-apres-la-justice.html)

Pensée du 29 novembre 10

« Si l’on dépouille un arbre de sa couronne, il devient flétri et chenu et les oiseaux abandonnent ses branches. Notre famille était privée de son chef, toute joie disparut de nos cœurs et une profonde affliction régnait en nous. »

Friedrich NIETZSCHE, in Christophe BARONI, Ce que Nietzsche a vraiment dit, Verviers, 1975.

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GRILLE DE LECTURE

Cette pensée de Nietzsche est une interprétation psychanalytique de la mort de Dieu. Dieu que l’on considère dans la culture judéo-chrétienne comme le Créateur de l’homme, est présenté ici comme un père de famille dont l’absence afflige ses protégés. Comme les oiseaux qui abandonnent un arbre dépouillé de sa couronne verdoyante, un arbre flétri et chenu, les enfants du « père », c’est-à-dire « les meurtriers de Dieu », sont attristés et désemparés. La mort de Dieu inaugure un tournant dramatique dans l’évolution de l’espèce humaine pour celui qui en pressent les conséquences. Nietzsche en est absolument convaincu. Non seulement les hommes seront attristés par l’absence de Dieu, mais ils seront durablement hantés par la présence absence de Dieu. Il affirmait dans le Gai Savoir : « Dieu est mort : mais telle qu’est l’espèce humaine, il y aura peut-être encore durant des millénaires des cavernes où l’on montrera son ombre. »  La brûlure de l’absence de Dieu se renforce par le complexe d’Œdipe : on se rappelle quelle intense culpabilité accompagne, selon Freud, le fantasme du meurtre du père chez tout garçon qui vit réellement mourir son père. Une profonde affliction règne en les hommes car la détresse des fils meurtriers de leur père – désormais privés de sa présence structurante – s’exprime fortement. Ils sentent l’espace vide de la putréfaction de Dieu souffler sur eux, ils ressentent le froid, ils entendent les bruits des fossoyeurs qui enterrent Dieu.

Dieu est mort et notre famille humaine se trouve privée de son chef. Les conséquences en matière de connaissance ne sont pas moins frappantes : on citera par exemple la déconstruction des certitudes et l’essor du relativisme moral. La mort de Dieu signifie sur les plans philosophique, culturel et moral, que les séculaires raisons de vivre et même les critères de la Vérité se sont évanouis. Dieu est mort, et ses succédanés ne survivront pas. Les notions de Bien, de Vérité, de l’Etre, de Morale, de Philosophie connaissent une profonde métamorphose. Non seulement la croyance au Dieu chrétien apparaît désormais incroyable, mais aussi la religion est ruinée par l’écroulement de ses fondations métaphysiques. Métaphysique et religion étant proches parentes, rejeter Dieu revient à rejeter l’Etre et la Vérité. A partir de Nietzsche, la tâche de la philosophie ne consiste plus à démontrer le caractère inconnaissable ou transcendant de la Vérité, mais à constater son inexistence. C’est à chacun de projeter un angle d’interprétation du vrai, ce qui est loin de s’imposer à tous. Le perspectivisme et le relativisme passent pour les meilleurs compagnons de route de l’esprit de déconstruction prôné par Nietzsche.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 28 novembre 10

« La valorisation contemporaine du sujet lui ouvre un espace de liberté, d’invention et de création. Elle ne diminue pas, cependant, l’importance des appartenances collectives, des mémoires et des traditions particulières. Sans elles, en effet, le sujet serait livré à la solitude, à la fugacité de ses émotions, à la fragilité de ses jugements subjectifs. Mais ce qui lui est donné, c’est la possibilité de les filtrer, de les passer au crible de la critique, de les réassumer non point comme un héritage tout fait, mais bien plutôt comme une ressource qu’il s’approprie de manière libre et inventive pour son propre épanouissement personnel. »

André FOSSION, Dieu toujours recommencé, p. 27.

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Pensée du 27 novembre 10

« Le philosophe n’est pas porteur d’une vérité dont il aurait la responsabilité de l’annonce. Il habite la société et le monde, un peu comme ce voyageur discret et inconnu qui passe la nuit à l’auberge. Il ne demande rien, ne réclame rien, seulement d’être toléré, peut-être d’être entendu. Il lui suffit de faire exister en lui l’exigence de la tâche philosophique, dans la patience de vivre humainement. »

Yves CATTIN, « La théologie et l’exil de la parole »

Pensée du 26 novembre 10

« Pour peu qu’on considère avec des yeux attentifs le milieu du siècle où nous vivons, les événements qui nous agitent ou du moins qui nous occupent, nos mœurs, nos ouvrages et jusqu’à nos entretiens, il est bien difficile de ne pas apercevoir qu’il s’est fait à plusieurs égards un changement bien remarquable dans nos idées. »

D’Alembert, in Ernst Cassirer, La philosophie des Lumières, Fayard, p. 141.

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GRILLE DE LECTURE

Ce fragment de d’Alembert est tiré de son essai sur les éléments de philosophie de l’esprit humain. Le siècle dont il est question ici est le Siècle des Lumières. Celui-ci a considérablement marqué les esprits, les mœurs et les entretiens notamment par le changement apporté dans les idées. Une mutation profonde a commencé à toucher la manière de penser des contemporains de d’Alembert. C’est ainsi que vit le jour une nouvelle manière de philosopher et de manipuler les idées qui se démarquait nettement des canons édifiés par la scolastique médiévale. Au sortir du théocentrisme scolastico-cartésien, le XVIIIe siècle arrivait comme le héraut du logocentrisme. Le culte de la raison était très prégnant tout comme la foi dans les prouesses des seules facultés humaines. Un nouvel esprit de connaissance émergea par opposition à l’esprit traditionnel, il soumit toute chose à un examen critique de la raison. Mais le nouvel ordre intellectuel entretenu par la philosophie ne se limitait pas à la libéralisation de la faculté de juger, à l’éducation des masses et à l’introduction d’un changement dans les idées et les mœurs.

L’esprit qui traverse le mouvement des Lumières est profondément créateur, car il développait une ferme confiance dans la rénovation du monde. Le mouvement des idées était désormais lié au progrès des sciences. D’après Dominique Assalé, la conception encyclopédiste de la philosophie chez d’Alembert était l’indice d’un réel essor des sciences. La nouvelle manière de philosopher des Lumières était tributaire de l’enthousiasme qui accompagnait les découvertes scientifiques dans la mesure où le spectacle de l’univers produisait en l’homme une certaine « élévation d’idées ». En fait, le progrès de la philosophie dans le Siècle ne s’appréciait mieux qu’à l’aune de « l’essor de la science de la nature, de la géométrie, de la physique, et de toutes les autres sciences qui ont pris une nouvelle forme dans l’esprit du changement qui s’impose dans tous les domaines de la recherche » (Dominique Assalé, L’idée d’une logique de l’expérience dans la phénoménologie de Husserl, p. 31). Cassirer faisait observer que toutes ces causes scientifiques excitaient dans l’esprit une fermentation comparable à un fleuve qui a brisé ses digues.

En conséquence, l’opinion commune de toute la philosophie des Lumières était de « se dresser contre toute tentative de chercher dans un monde transcendant un point d’appui pour le levier de la connaissance. »  C’est ainsi que se sécularisa progressivement ce qui était considéré comme d’origine divine chez Descartes, Malebranche, Leibniz, Locke… La philosophie en quête d’autonomie voulait dorénavant s’en tenir au domaine phénoménal. La phénoménalisation de la connaissance au Siècle des Lumières sous la houlette de d’Alembert visait à établir une métaphysique du cosmos qui dévoilerait l’en-soi des choses. Il s’ensuit « la relativisation des vérités prétendument révélées et affranchies par décret divin de toute remise en question » (op. cit., p. 34).

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 25 novembre 10

« Le royaume de l’art est bien l’esprit mais en lui le tout de l’esprit n’est pas posé comme un tout. Le tout de l’esprit n’est pas posé en son concept. Cette limite n’a pas la signification d’un moindre être, de ce qui aurait dû ne pas être. Au fond, ne constitue-t-il pas la beauté même de l’art en un certain sens ? Peut-être, est-il heureux que par l’art, les choses soient simplement manifestées en leur rayonnement. Simplement ne renvoie pas ici à une pauvreté, mais à ce qui conduit à une surabondance gracieuse. L’œuvre d’art laisse simplement l’étant être en son rayonnement pour inviter le regard, peut-être, à aller vers ce lieu où le voir et l’entendre s’originent et sont relayés par autre chose. Que peut être ce regard, sinon le regard philosophique ? »

Kouadio Augustin DIBI, Esthétique : la question du beau (Cours inédit)

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Pensée du 24 novembre 10

Parménide d’Elée dit dans son Poème :

« Car même chose sont et l’être et le penser. »

Clément d’Alexandrie, Stromates, IV, 23.

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GRILLE DE LECTURE

Dans Le Sophiste, Platon nous présente Parménide comme un patriarche, vu son importance décisive dans l’histoire de la philosophie. Cela ne l’a pas empêché de commettre un parricide philosophique à son encontre. Il convient de revisiter souvent cette doctrine en fragments dont le rayonnement transcende tous les temps de la philosophie. Parménide a souvent blâmé ceux qui faisaient coïncider l’être et le non-être dans l’intelligible. Le même et le non-même ne sauraient coïncider. Parménide assure qu’une proposition contradictoire ne peut pas être vraie en même temps que celle qu’elle contredit. Cette position a conduit Parménide à réduire au même l’être et l’intellect. Le penser et l’être ne se contredisent pas. Mais avant lui, Aristophane se serait servi du même rapport pour lier l’agir et le penser : « Car agir et penser équivalent au même. » Pour Parménide en effet, si l’être et le non-être ne peuvent pas coïncider dans la pensée, c’est parce que le penser et l’être s’identifient. Mais comment ? L’interprétation que fait Aristote du problème de l’être parménidien oppose l’exigence de la raison selon laquelle l’être est, à l’inexistence des non-êtres. Ainsi l’équation éléate entre le penser et l’être exprimerait-elle l’impossibilité de concevoir autre chose que l’être.

Selon Parménide, on ne peut penser que l’être, le non-être n’étant pas. Il importe peut-être de préciser aux cartésiens que nous sommes, que l’expression « Car même chose sont et l’être et le penser » ne signifie pas que le sujet pensant soit une chose pensante dont l’existence est appréhendée par l’acte même de penser. Le Cogito cartésien n’a pas vu le jour avant Descartes. De l’avis de Plotin, cette affirmation de Parménide signifie que l’intellect est impuissant à saisir autre chose que ce qui est, de sorte que tout ce qui n’est pas se situe en dehors de toute pensée intellectuelle. Penser l’existence du non-être est du ressort de la doxa et des sens. En dépit des contradictions que les spécialistes relèvent dans le Poème de Parménide, on peut retenir que ce dernier oppose à la voie de l’être, la voie du non-être : « Il est ou il n’est pas… Ce qui peut être dit et pensé se doit d’être : car l’être est en effet, mais le néant n’est pas ». On ignore si Parménide a véritablement envisagé une voie intermédiaire, l’éventualité d’une médiation entre l’être et le non-être, une sorte de bicéphalisme de l’être. On sait seulement que Parménide critique sévèrement Héraclite : « Ecarte-toi de l’autre voie : celle où errent des mortels dépourvus de savoir et à double tête. En effet, dans leur cœur, l’hésitation pilote… Etre et non-être sont pris tantôt pour le même et tantôt le non-même… Tout chemin retourne sur le même.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 23 novembre 10

« Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences directes qu’a tirées de ce premier principe un philosophe allemand qui va jusqu’à prétendre qu’envers les assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime. »

Benjamin Constant, in Emmanuel Kant, Théorie et pratique. Droit de mentir, Vrin, 1992.

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Pensée du 22 novembre 10

« Par raison, par devoir, constitutionnellement si l’on peut dire, la philosophie doit-elle aboutir, quel que soit le stade de son évolution, à reconnaître en quoi elle est normalement incomplète… »

Maurice Blondel, in Bulletin de la Société française de philosophie, XXXI, p. 88.

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GRILLE DE LECTURE

Aucune philosophie ne saurait s’autosuffire. Toute philosophie est normalement incomplète. Qu’est-ce à dire ? L’autonomie du discours et le principe d’auto-fondation sont souvent perçues comme les exigences fondamentales du discours philosophique. Ainsi, la philosophie ne peut en principe se soumettre qu’à la seule lumière de la raison naturelle. Affirmer son incomplétude comme relevant de la norme, n’est-ce pas porter atteinte à cette autonomie supposée ? Maurice Blondel, dans un texte intitulé « la philosophie chrétienne existe-t-elle comme philosophie ? » soutient que par raison et par devoir, toute philosophie devrait en principe reconnaître en quoi elle est normalement incomplète. Simon Decloux commentant cette idée, note que la question ouverte par Blondel concerne la philosophie dans sa totalité et dans son essence même (Simon DECLOUX, in Pour une philosophie chrétienne). Toute entreprise rationnelle de saisie du sens du réel, poussée au terme de son propre mouvement, trouve sa finalité dernière dans cette humilité philosophique.

En effet, pour Maurice Blondel, toute démarche philosophique doit prendre conscience de la manière dont « elle creuse en elle et devant elle un vide préparé non pas seulement pour ses découvertes ultérieures et sur son propre terrain, mais pour des lumières et des apports dont elle n’est pas elle-même et ne peut devenir l’origine réelle » (idem). C’est pourquoi la réflexion philosophique, quel que soit le stade de son évolution, doit s’ouvrir à une sagesse supérieure. Cette ouverture par le haut est faite en direction de l’Unique nécessaire, génératrice de raison pensante, dont la philosophie ne peut véritablement déterminer la nature, ni la manière dont il s’inscrit dans l’existence de l’homme. Le philosophe ne doit pas rester enfermé dans les limites humaines de son activité. Il doit ouvrir son cœur et son intelligence à accueillir un don qui le dépasse. Nous pensons ici à Pierre-Philippe Druet qui écrivait que « rien d’humain n’est ontologiquement auto-fondé, y compris la démarche philosophique elle-même ». Si tant est que la philosophie est une activité humaine, elle doit se prémunir contre « les extrapolations abusives », « les solutions prématurées » et « les conclusions faussement exclusives ».

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 21 novembre 10

« L’erreur est humaine et elle fait aussi bien avancer qu’une grande découverte. Vérité et Erreur sont nos principales capacités de rebondissement. Si on n’est pas content du matérialisme ou d’autre chose, il est sain de trouver un coupable, de déterminer la cause, mais il ne faut pas en rester là sinon il est presque certain que l’on suivra une direction en zigzag. Voici comment je traite mon rapport avec le passé et le futur : si le matérialisme m’est inconfortable surtout quand tout n’est pas tout rose, alors je me rappelle en souriant qu’il m’a libéré de mes peurs d’enfant et je regarde devant moi pour trouver un remède. Ainsi, je reste en accord avec mon passé et l’avenir est pour moi un prétexte pour avancer. Je ne me voile pas la face, mais cela ne sert à rien de condamner, c’est de l’énergie perdue. Comme cela ne sert à rien de lutter contre la pollution sonore. J’embrasse n’a souffrance, je transforme en nouvelles résolutions. »

« André Comte-sponville ou comment tirer les enseignements de la déconstruction, retrouver un sens à l’existence ? »
(Publié le octobre 17, 2010 par bgn9000).
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