Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 25 mai 19

« Notre espoir réside toujours dans l’élément de nouveauté que chaque génération apporte avec elle; mais c’est précisément parce que nous ne pouvons placer notre espoir qu’en lui que nous détruisons tout si nous essayons de canaliser cet élément nouveau pour que nous, les anciens, puissions décider de ce qu’il sera. C’est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice; elle doit protéger cette nouveauté et l’introduire comme un ferment nouveau dans un monde déjà vieux qui, si révolutionnaire que puissent être ses actes, est, du point de vue la génération suivante, suranné et proche de la ruine ».

Hannah Arendt, La Crise de la Culture, folio, p. 247.

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Pensée du 24 mai 19

« La contemplation constituera réellement le bonheur parfait, si elle se prolonge pendant toute la durée de la vie. Une telle existence, toutefois, pourrait être au dessus de la condition humaine. L’homme ne vit plus alors en tant qu’homme, mais en tant qu’il possède quelque caractère divin. Autant ce principe est au dessus du composé auquel il est joint, autant l’acte de ce principe est-il supérieur à tout autre acte. Or, si l’esprit est quelque chose de divin par rapport à l’homme, de même une telle vie. Il ne faut donc pas croire ceux qui conseillent à l’homme de ne songer qu’aux choses humaines, et sous prétexte que nous sommes mortels, de renoncer aux choses immortelles. Loin de là, il faut que l’homme cherche à s’immortaliser autant qu’il est en lui, et qu’il fasse tout pour vivre selon la partie la plus excellente de lui-même. Ce principe est supérieur à tout le reste, et c’est l’esprit qui constitue essentiellement l’homme. »

Aristote, Ethique à Nicomaque, L. X, c. 7.

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Pensée du 23 mai 19

« Il m’est arrivé maintes fois d’accompagner mon frère ou d’autres médecins chez quelque malade qui refusait une drogue ou ne voulait pas se laisser opérer par le fer et le feu, et la ou les exhortations du médecin restaient vaines, moi je persuadais le malade, par le seul art de la rhétorique. Qu’un orateur et un médecin aillent ensemble dans la ville que tu voudras: si une discussion doit s’engager à l’assemblée du peuple ou dans une réunion quelconque pour décider lequel des deux sera élu comme médecin. J’affirme que le médecin n’existera pas et que l’orateur sera préféré si cela lui plait. Il en serait de même en face de tout autre artisan: c’est l’orateur qui se ferait choisir plutôt que n’importe quel compétiteur, car il n’est point de sujet sur lequel un homme qui sait la rhétorique ne puisse parler devant la foule d’une manière plus persuasive que l’homme de métier, quel qu’il soit. Voila ce qu’est la rhétorique et ce qu’elle peut »

Platon

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Pensée du 22 mai 19

« Une petite vertu aussi, la plus petite de toutes : la politesse…  Pourquoi est-ce que les gens ont envie que vous leur serriez la main quand vous les croisez dans l’escalier de l’entreprise ? Parce qu’ils voudraient que vous les respectiez. La vérité vraie, c’est qu’ils voudraient même que vous les aimiez. Qui peut le plus peut le moins… Si vous les aimiez, vous leur serreriez la main. Mais quand on n’est pas capable du plus – et personne ne peut aimer tous ceux qu’il croise dans l’escalier – on n’est pas dispensé pour autant du moins, et même on y est tenu. Personne ne peut vous obliger à aimer tout le monde dans votre entreprise ; mais vous êtes tenu moralement de respecter tout le monde. En ce sens, la morale, c’est une forme d’amour. Comme l’amour fait toujours défaut, on a besoin de morale. Et comme la morale fait presque toujours défaut, au moins en partie, on a besoin de politesse. »

André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus, Presses Universitaires de France

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Pensée du 21 mai 19

« Les hommes se cherchent des retraites, chaumières rustiques, rivages des mers, montagnes : toi aussi, tu te livres d’habitude à un vif désir de pareils biens. Or, c’est là le fait d’un homme ignorant et peu habile, puisqu’il t’est permis, à l’heure que tu veux, de te retirer dans toi-même. Nulle part l’homme n’a de retraite plus tranquille, moins troublée par les affaires, que celle qu’il trouve dans son âme, particulièrement si l’on a en soi-même de ces choses dont la contemplation suffit pour nous faire jouir à l’instant du calme parfait, lequel n’est pas autre, à mon sens, qu’une parfaite ordonnance de notre âme. Donne-toi donc sans cesse cette retraite, et, là, redeviens toi-même. Trouve-toi de ces maximes courtes, fondamentales, qui, au premier abord, suffiront à rendre la sérénité à ton âme et à te renvoyer en état de supporter avec résignation tout ce monde où tu feras retour. »

Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même

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Pensée du 20 mai 19

« Agir moralement, c’est agir comme si on aimait. Là où on aime, avec nos enfants par exemple, on n’a pas besoin de morale : on agit pour leur bien par amour et non pas par devoir. On ne nourrit pas ses enfants par devoir. On les nourrit par amour. La morale est une forme d’amour. Quand on n’est pas capable d’aimer, il faut agir comme si on aimait, c’est-à-dire moralement. Et quand on n’est pas capable d’agir comme si on aimait, quand on n’est pas capable de respecter vraiment les personnes, il faut au moins être poli, il faut au moins les respecter, c’est-à-dire leur dire bonjour quand on les croise et pardon quand on les bouscule. La morale est une forme d’amour. La politesse, une forme de morale. L’amour vaut mieux que la morale ; la morale vaut mieux que la politesse. Mais si vous n’êtes pas capables d’amour ou de respect, soyez au moins polis. »

André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus, Presses Universitaires de France

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Pensée du 19 mai 19

« En disant donc que la beauté est idée, nous voulons dire par là que beauté et vérité sont une seule et même chose. Le beau, en effet, doit être vrai en soi. Mais, à y regarder de plus près, on constate une différence entre le beau et le vrai. L’idée, en effet, est vraie, parce qu’elle est pensée comme telle, en vertu de sa nature et au point de vue de son universalité. Ce qui s’offre alors à la pensée, ce n’est pas l’idée dans son existence sensible et extérieure, mais dans ce qu’elle a d’universel. Cependant, l’idée doit aussi se réaliser extérieurement et acquérir une existence définie, en tant qu’objectivité naturelle et spirituelle. Le vrai, comme tel, existe également, c’est-à-dire en s’extériorisant. Pour autant que, ainsi qu’extériorisé, il s’offre également à la conscience et que le concept reste inséparable de sa manifestation extérieure, l’idée n’est pas seulement vraie, mais elle est également belle. Le beau se définit ainsi comme la manifestation sensible de l’idée. (…)  C’est pourquoi l’entendement est incapable d’appréhender la beauté, car l’entendement, au lieu de chercher à atteindre cette unité, maintient séparés et indépendants les uns des autres les divers éléments dont elle est formée. (…) C’est la subjectivité, l’âme, l’individualité qui forme le lien de cet accord et représente la force qui le maintient en vigueur. »

Friedrich Hegel, Esthétique (1832), I

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Pensée du 18 mai 19

« Je pense plutôt que l’accès au visage est d’emblée éthique. C’est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne même pas remarquer la couleur de ses yeux ! Quand on observe la couleur des yeux, on n’est pas en relation sociale avec autrui. La relation avec le visage peut certes être dominée par la perception, mais ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas. Il y a d’abord la droiture même du visage, son expression droite, sans défense. La peau du visage est celle qui reste la plus nue, la plus dénuée. La plus nue, bien que d’une nudité décente. La plus dénuée aussi : il y a dans le visage une pauvreté essentielle. La preuve en est qu’on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance. Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps le visage est ce qui nous interdit de tuer. »

Lévinas, Éthique et infini, 1981

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Pensée du 17 mai 19

Les maximes (…) du sens commun (…) sont les maximes suivantes : 1. Penser par soi-même; 2. Penser en se mettant à la place de tout autre; 3. Toujours penser en accord avec soi-même. La première maxime est la maxime de la pensée sans préjugés, la seconde maxime est celle de la pensée élargie, la troisième maxime est celle de la pensée conséquente. La première maxime est celle d’une pensée qui n’est jamais passive. On appelle préjugé la tendance à la passivité et par conséquent à l’hétéronomie de la raison (…). En ce qui concerne la seconde maxime de la pensée nous sommes bien habitués par ailleurs à appeler étroit d’esprit (borné, le contraire d’élargi) celui dont les talents ne suffisent pas à un usage important (…). Il n’est pas en ceci question des facultés de la connaissance, mais de la manière de penser et de faire de la pensée un usage final; et si petit selon l’extension et le degré que soit le champ couvert par les dons naturels de l’homme, c’est là ce qui montre cependant un homme d’esprit ouvert que de pouvoir s’élever au-dessus des conditions subjectives du jugement, en lesquelles tant d’autres se cramponnent, et de pouvoir réfléchir sur son propre jugement à partir d’un point de vue universel (qu’il ne peut déterminer qu’en se plaçant au point de vue d’autrui). C’est la troisième maxime, celle de la manière de penser conséquente, qui est la plus difficile à mettre en oeuvre; on ne le peut qu’en liant les deux premières maximes et après avoir acquis une maîtrise rendue parfaite par un exercice répété. »

Kant, Critique de la faculté de juger, §40, 1790

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Pensée du 16 mai 19

« Quand on lit un livre, on ne fait pas attention aux caractères, mais à ce qu’ils représentent. Au contraire, si on porte l’attention sur les caractères eux-mêmes, alors on perd de vue ce qu’ils représentent. Il y a là quelque chose de paradoxal : d’un côté, pour accéder à la chose représentée, on doit recourir au signe, à la chose représentante, car nous connaissons la chose représentée par son intermédiaire; mais d’un autre côté, on doit faire abstraction du signe, de la chose représentante, pour accéder à ce qu’elle représente : on doit faire comme si le signe n’existait pas, on doit le traiter comme rien. Le signe doit être à la fois présent et absent pour représenter la chose signifiée. (…) C’est le paradoxe de la présence-absence du signe. Il faut que le signe soit présent (pour représenter la chose signifiée); mais s’il est trop présent, il finit par cacher la chose qu’il est censé dévoiler. Pour accéder à la chose signifiée, on doit certes passer par le signe, mais on ne doit surtout pas s’y arrêter. Quand le doigt montre la lune, il ne faut pas, comme l’imbécile selon un proverbe connu, regarder le doigt. »

François Recanati, La Transparence et l’énonciation Ed. Seuil, 1979, p. 17.

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