Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 15 mai 19

« Affranchi de l’autorité des adultes, l’enfant n’a… pas été libéré, mais soumis à une autorité bien plus effrayante et vraiment tyrannique: la tyrannie de la majorité. En tout cas, il en résulte que les enfants ont été pour ainsi dire bannis du monde des adultes. Ils sont livrés à eux-mêmes, soit livrés à la tyrannie de leur groupe, contre lequel, du fait de sa supériorité numérique, ils ne peuvent se révolter, avec lequel, étant enfants, ils ne peuvent discuter, et duquel ils ne peuvent s’échapper pour aucun autre monde, par le monde des adultes leur est fermé. Les enfants ont tendance à réagir à cette contrainte soit par le conformisme, soit par la délinquance juvénile, et souvent par un mélange des deux ».

Hannah Arendt, La crise de la Culture, p. 233-234

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Pensée du 14 mai 19

« En dépit de la grande influence que le concept d’une liberté intérieure non politique a exercé sur la tradition de la pensée, il semble qu’on puisse affirmer que l’homme ne saurait rien de la liberté intérieure s’il n’avait d’abord expérimenté une liberté qui soit une réalité tangible dans le monde. Nous prenons conscience d’abord de la liberté ou de son contraire dans notre commerce avec d’autres, non dans le commerce avec nous-mêmes. Avant de devenir un attribut de la pensée ou une qualité de la volonté, la liberté a été comprise comme le statut de l’homme libre, qui lui permettant de se déplacer, de sortir de son foyer, d’aller dans le monde et de rencontrer d’autres gens en acte et en paroles. Il est clair que cette liberté est précédée par la libération ; pour être libre, l‘homme doit s’être libéré des nécessités de la vie. Mais le statut d’homme libre ne découlait pas automatiquement de l’acte de libération. Etre libre exigeait, outre la simple libération, la compagnie d’autres hommes, dont la situation était la même, et demandait un espace public commun où les rencontrer – un monde politiquement organisé, en d’autres termes, où chacun des hommes libres pût s’insérer par la parole et par ‘l’action. La liberté comme fait démontrable et la politique coïncident et sont relatives l’une à l’autre comme les deux côtés d’une même chose ».

Hannah Arendt, La Crise de la culture, Folio, p. 292-293.

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Pensée du 13 mai 19

« La société de masse, …ne veut pas la culture, mais les loisirs (entertainement) et les articles offerts par l’industrie des loisirs sont bel et bien consommés par la société comme tous les autres objets de consommation. Les produits nécessaires aux loisirs servent le processus vital de la société, même s’ils ne sont peut-être pas aussi nécessaires à sa vie que le pain et la viande. Ils servent comme, à passer le temps, et le temps vide qui est ainsi passé, n’est pas, à proprement parler, le temps de l’oisiveté – c’est-à-dire le temps où nous sommes libres de tout souci et activité nécessaire de par le processus vital, et par là, livre pour le monde et sa culture, c’est bien plutôt le temps de reste, encore biologiquement déterminé dans la nature, qui reste après que le travail et le sommeil ont reçu leur dû. Le temps vide que les loisirs sont supposés remplir est un hiatus dans le cycle biologiquement conditionné du travail… »

Hannah Arendt, La Crise de la culture, Folio, p. 263.

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Pensée du 12 mai 19

Le « monde de la culture, qui, pour autant qu’il contient des choses tangibles – livres et tableaux, statues, constructions, et musique – englobe, pour en rendre témoignage, le passé tout entier remémoré des pays, des nations, et finalement du genre humain. A ce compte, le seul critère authentique et qui ne dépende pas de la société pour juger ces choses spécifiquement culturelles est leur permanence relative, et même leur éventuelle immortalité. Seul ce qui dure à travers les siècles peut finalement revendiquer d’être un objet culturel. Sitôt que les ouvrages immortels du passé devinrent objets du raffinement social et individuel, avec position sociale correspondante, ils perdirent leur plus importantes et leur plus fondamentale qualité: ravir et émouvoir le lecteur ou le spectateur par-delà les siècles».

Hannah Arendt, La Crise de la culture, Folio, p. 260.

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Pensée du 11 mai 19

« De façon remarquable, la majorité des théoriciens contemporains de la justice ont presque sans exception (…) largement négligé le fait que la société à laquelle leurs théories sont censées correspondre est profondément affectée par le genre (…) Comment expliquer que lorsque nous nous tournons vers les théories contemporaines de la justice, nous ne trouvons pas de contributions éclairantes et positives à cette question ? Comment les théories de la justice, qui portent ostensiblement sur l’humanité en général, peuvent-elles négliger les femmes, le genre et toutes les inégalités entre les sexes ? Une des raisons est que la plupart des théoriciens acceptent sans même discuter la famille traditionnelle dont la structure est déterminée selon le genre »

Susan Muller Okin, Justice, genre et famille, Paris, Flammarion, Coll. « Champs essais », 2008

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Pensée du 10 mai 19

« Le mot auctoritas dérive du verbe augere, « augmenter », et ce que l’autorité ou ceux qui augmentent constamment, c’est la fondation. Les hommes dotés d’autorité étaient les anciens, le Sénat ou les patres, qui l’avaient obtenue par héritage et par transmission de ceux qui avaient posé les fondations pour toutes les choses à venir, les ancêtres, que les Romains appelaient pour cette raison, les maiores. L’autorité des vivants était toujours dérivée, dépendantes des aucores imperi Romani conditionesque, selon la formule de Pline, de l’autorité des fondateurs, qui n’étaient plus parmi les vivant. L’autorité, auicontraire du pouvoir, (postestas), avait ses racines dans le passé, mais ce passé, n’était pas moins présent dans la vie réelle de la cité que le pouvoir et la force des vivants. « Moribus antiquis res stat Romana virisque », selon les mots d’Ennius… La tradition préservait le passé en transmettant d’une génération à la suivante le témoignage des ancêtres, qui, les premiers, avaient été les témoins et les créateurs de la fondation sacrée et l’avaient ensuite augmentée par leur autorité au fil des siècles. Aussi longtemps que cette tradition restait ininterrompue, l’autorité demeurait inviolée; et agir sans autorité et sans tradition, sans normes et modèles admis, consacrés par le temps, sans l’aide de la sagesse des pères fondateurs, était inconcevable ».

Hannah Arendt, La Crise de la Culture, folio, p. 160-161 et 163.

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Pensée du 09 mai 19

« Personne, pour autant que je sache en tout cas, n’a encore affirmé ouvertement que les distinction n’ont pas de sens. Il existe pourtant un accord tacite dans la plupart des discussions entres spécialistes en sciences sociales et politiques qui autorise chacun à passer outre aux distinctions et à procéder en présupposant que n’importe quoi peut en fin de compte prendre le nom de n’importe quoi d’autre, et que les distinctions ne sont significatives que dans la mesure où chacun a le droit de  « définir les termes ». Mais ce droit bizarre, que l’on en est venu à s’accorder sitôt que l’on s’occupe de choses d’importances – comme s’il était vraiment identique au droit d’avoir son opinion – – n’indique-t-il pas déjà que des termes comme « tyrannie », « autorité », « totalitarisme » ont tout simplement perdu leur signification commune, ou que nous avons cessé de vivre dans un monde commun où les mots que nous avons en commun possède un sens indiscutable, de sorte que, pour ne pas nous trouver condamnés à vivre verbalement dans un monde complètement dépourvu de sens, nous nous accordons les uns aux autres le droit de nous retirer dans nos propres mondes de sens et exigeons seulement que chacun d’entre nous demeure cohérent à l’intérieur de sa terminologie privée? Si, dans ces circonstances,  nous nous assurons que nous nous comprenons encore les uns les autres, nous ne voulons pas dire par là, que nous comprenions ensemble un monde commun à nous tous, mais que nous comprenons la cohérence des arguments et du raisonnement, du processus de l’argumentation sous son aspect purement formel ».

Hannah Arendt, La Crise de la Culture, folio, p. 126-127.

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Pensée du 08 mai 19

« Puisque l’autorité requiert toujours l’obéissance, on la prend souvent pour une forme de pouvoir ou de violence. Pourtant l’autorité exclut l’usage de moyens extérieur de coercition; là où la force est employée, l’autorité proprement dite a échoué. L’autorité, d’autre part, est incompatible avec la persuasion qui présuppose l’égalité et opère par un processus d’argumentation. Là où on a recours à des arguments, l’autorité est laissée de côté. Face à l’ordre égalitaire de la persuasion, se tient l’ordre autoritaire, qui est toujours hiérarchique. S’il faut vraiment définir l’autorité, alors ce doit être en l’opposant à la fois à la contrainte par force et à la persuasion par arguments. La relation autoritaire entre celui qui commande et celui qui obéit ne repose ni sur une raison commune, ni sur un pouvoir de celui qui commande; ce qu’ils ont en commun, c’est la hiérarchie elle-même, dont chacun reconnaît al justesse et la légitimité, et où tous deux ont d’avance leur place fixée».

Hannah Arendt, La Crise de la culture, Folio, p. 123.

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Pensée du 07 mai 19

« Toutes choses, objet d’usage, produit de consommation, ou œuvre d’art, possède une forme à travers laquelle elle apparaît; et c’est seulement dans la mesure où quelque chose a une forme qu’on peut la dire chose. Parmi les choses qu’on ne rencontre pas dans la nature, mais seulement dans le monde fabriqué par l’homme, on distingue entre objets d’usage et œuvre d’art ; tous deux possèdent une certaine permanence qui va de la durée ordinaire à une immortalité potentielle dans le cas de l’œuvre d’art. En tant que telles elles se distinguent d’une part des produits de la consommation, dont la durée au monde excède à peine le temps nécessaire à les préparer, et, d’autre part, des produits de l’actions comme les événements, les actes et les mots, tous en eux-mêmes si transitoires qu’ils survivraient à peine à l’heure ou au jour où ils appartiennent au monde, s’ils n’étaient conservés par la mémoire de l’homme, qui tisse en récits et puis par ses facultés de fabrication. Du point de vue de la durée pure, les œuvres d’art sont clairement supérieures à toutes les autres choses: comme elles durent plus longtemps au monde que n’importe quoi d’autre, elles sont les plus mondaines des choses. Davantage, elles sont les seules choses à n’avoir aucune fonction dans le processus vital de la société:   à proprement parler, elles ne sont pas fabriquées pour les hommes, mais pour le monde, qui est destiné à survivre à la vie limitée des mortels, au va-et-vient des générations. Non seulement elles ne sont pas consommées, ni usées comme des objets d’usages: mais elles sont délibérément écartées des procès de consommation et d’utilisation, et isolée loin de la sphère des nécessités de la vie humaine. »

Hannah Arendt, La Crise de la culture, Folio, p. 267-268.

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Pensée du 06 mai 19

« La vérité de  fait, … est toujours relative à plusieurs elle concerne des événements et des circonstances dans lesquels beaucoup sont engagés, elle est établie par des témoins et repose sur des témoignages, elle existe seulement dans le mesure où on en parle, même si cela se passe en privé. Elle st politique par nature. Les faits et les opinions, bien que l’on doive les distinguer, ne s’opposent pas les uns aux autres, ils appartiennent au même domaine. Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirés par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat. En d’autres termes la vérité de fait fournit des informations à la pensée politique tout comme a vérité rationnelle fournit les siennes à la spéculation philosophiques. Mais est-ce qu’il existe aucun fait qui soit indépendant de l’opinion et de l’interprétation? Des générations d’historiens et de philosophe de l’histoire n’ont-elles pas démontré l’impossibilité de constater des faits sans les interpréter, puisque ceux-ci doivent d’abord être extraits d’un chaos de purs événements (et les principes du choix ne sont assurément pas des données de fait), puis être arrangés en une histoire qui ne peut pas être raconté sans une certaine perspective, qui n’a rien à voir ave ce qui a eu lieu à l’origine? « .

Hannah Arendt, La Crise de la culture, Folio, p. 303-304.

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