« Penser l’homme ne s’accommode peut-être pas de certains tours de prestidigitation : avec quelle virtuosité nos auteurs ne font-ils pas disparaître, puis réapparaître « l’homme » ! Il faudrait admettre que la pensée est capable de porter le regard et de le tenir dans ce qui n’est pas, ou dans ce qui perd son être et sa forme, plus précisément dans un monde humain qui se décompose jusqu’à perdre tous ses traits d’humanité, jusqu’à devenir cet état sans loi où la vie humaine, privée de règles, n’a plus rien d’humain. Que l’esprit humain puisse fixer son attention sur un état ou une condition d’où sont absents tous les traits humains, ou plutôt dont il doit implacablement ôter tous les traits humains tout en continuant d’y reconnaître l’humanité, c’est une « hypothèse » que l’on ne peut envisager sérieusement et qui, révérence gardée aux grands esprits qui ont voulu parcourir ce chemin, comporte un élément d’impardonnable légèreté. Bien sûr on peut penser « blessure » sans saigner, et « tuer » sans être un meurtrier, mais c’est traiter l’effort humain de penser à la légère que d’imaginer que nous pourrions effectivement concevoir et conduire une sorte de « décréation-recréation » de l’homme sans en éprouver un bouleversement mortel. »
Pierre Manent, La loi naturelle et les droits de l’homme, Paris, Presses Universitaires de France, 2018.
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