Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 14 juillet 18

« Le discours de la libération sexuelle a culpabilisé l’amour en tant que vécu, et l’a démodé comme écriture. S’il y a un romantisme aujourd’hui, il est libidinal et non plus sentimental. A la place de la passion, le désir; au lieu du cœur, le sexe. C’est à l’antique machinerie du corps et de l’âme que s’en sont prises les diverses idéologies du plaisir… Le désir peut se prévaloir du droit de revanche: en faisant taire l’amour, il rend tout simplement la monnaie de sa pièce à son ancien censeur. Car la sentimentalité ne semble avoir eu pour rôle que de travestir, voire d’empêcher le libre essor des pulsions. A l’heure où la répression sexuelle est jugée sous tous ses aspects, l’amour est au banc des accusés pour complicité de meurtre. Comment oserions-nous parler d’amour? Le cœur nous manque… On ne peut se faire l’avocat du cœur dans le procès qui lui est intenté, ni réinstaller l’amour sur le trône dont la révolution sexuelle vient de le faire descendre. On peut tout juste s’interroger sur la pertinence qu’il y a à être révolutionnaire dans le domaine de l’affectivité. Renverser les valeurs, en effet, c’est rester tributaire de l’idéalisme dont, par ce bouleversement, on prétend se dégager. En condamnant la sentimentalité au nom du désir, nous ne sommes pas sortis de l’opposition de l’âme et du corps… Que sont les nouveaux viveurs? Des puritains à l’envers. »

Alain Finkielkraut & Pascal Bruckner, Le Nouveau Désordre amoureux, Point, p.145-146.

Pensée du 13 juillet 18

« Selon ma philosophie de la vie, la fin et les moyens sont des termes convertibles. On entend dire « les moyens, après tout, ne sont que des moyens ». Moi, je dirais plutôt: « tout, en définitive, est dans les moyens ». La fin vaut ce que valent les moyens. Il existe aucune cloison entre ces deux catégories. En fait, le Créateur ne nous permet d’intervenir que dans le choix des moyens. Lui seul décide de la fin. Et seule l’analyse des moyens permet de dire si le but a été atteint avec succès. Cette proposition n’admet aucune exception. L’ahimsâ et la vérité sont si étroitement imbriquées qu’il est impossible de démêler l’une de l’autre. Elles sont comme les deux côtés d’une même pièce de monnaie ou plutôt d’une feuille de métal sans épaisseur ni inscription. Comment distinguer alors le revers de l’envers? Quoi qu’il en soit, l’ahimsâ représente les moyens, ils doivent toujours être à notre portée. Aussi l’ahimsâ est-elle notre devoir suprême. Si on s’occupe des moyens, tôt ou tard on atteint la fin. Une fois qu’on a saisi ce point, la victoire finale ne saurait faire de doute… « 

Gandhi, Tous les hommes sont frères, Paris, Gallimard, p. 147-149

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Pensée du 12 juillet 18

« Au nombre des instances prérogatives, nous placerons au quatorzième rang les Instances de la Croix, en empruntant le mot aux croix qui, dressées aux bifurcations, indiquent et signalent la séparation des chemins. (…) Voici en quoi elles consistent. Lorsque dans l’étude d’un phénomène, l’entendement est placé dans un état d’équilibre, ne sachant auquel de deux phénomènes (ou parfois d’un plus grand nombre) doit être attribuée ou assignée la cause du phénomène étudié, en raison du concours répété et ordinaire de nombreux phénomènes, les instances de la croix montrent que le lien de l’un de ces phénomènes (avec le phénomène étudié) est étroit et indissoluble, et celui de l’autre variable et susceptible d’être rompu; ce qui met un terme à la question, le premier phénomène étant alors retenu comme cause, l’autre étant écarté et répudié. Ainsi, les instances de cette sorte répandent la plus grande lumière. »

Bacon (Francis), Novum Organum, 1620

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Pensée du 11 juillet 18

« On est en droit de récuser une capacité de différenciation originelle, pour ainsi dire naturelle, concernant le bien et le mal. Souvent le mal n’est pas du tout ce qui est pour le moi le nuisible ou le dangereux, au contraire il est même quelque chose qui est par lui souhaité, qui lui procure du contentement. Ici se manifeste donc une influence étrangère; c’est elle qui détermine ce qui doit s’appeler bien et mal. Étant donné que son propre sentiment n’aurait pas conduit l’homme sur la même voie, il faut qu’il ait un motif pour se soumettre à cette influence étrangère; ce motif est facile à découvrir dans sa détresse et sa dépendance par rapport aux autres et on ne saurait mieux le désigner que comme angoisse devant la perte d’amour. S’il perd l’amour de l’autre, dont il est dépendant, il vient aussi à manquer de la protection contre toutes sortes de dangers, s’exposant avant tout au danger de voir cet autre surpuissant lui démontrer sa supériorité sous forme de punition. Le mal est donc au début ce pour quoi on est menacé de perte d’amour; c’est par angoisse devant cette perte qu’il faut éviter le mal. »

Freud, Le malaise dans la culture, 1929

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Pensée du 10 juillet 18

« D’ordinaire, quand nous sommes éveillés, nous traitons les rêves avec un mépris égal à celui que le malade éprouve à l’égard des idées spontanées que le psychanalyste suscite en lui. Nous les vouons à un oubli rapide et complet, comme si nous voulions nous débarrasser au plus vite de cet amas d’incohérences. Notre mépris vient du caractère étrange que revêtent, non seulement les rêves absurdes et stupides, mais aussi ceux qui ne le sont pas. Notre répugnance à nous intéresser à nos rêves s’explique par les tendances impudiques et immorales qui se manifestent ouvertement dans certains d’entre eux. – L’antiquité, on le sait, n’a pas partagé ce mépris, et aujourd’hui encore le bas peuple reste curieux des rêves auxquels il demande, comme les Anciens, la révélation de l’avenir. »

Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse (troisième leçon), 1909

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Pensée du 09 juillet 18

« La culture humaine (…) présente, comme on sait, deux faces à l’observateur. Elle englobe d’une part tout le savoir et tout le savoir-faire que les hommes ont acquis afin de dominer les forces de la nature (…), et d’autre part tous les dispositifs qui sont nécessaires pour régler les relations des hommes entre eux (…). Chaque individu est virtuellement un ennemi de la culture, laquelle est pourtant censée être d’un intérêt humain universel. Il est remarquable que les hommes, si tant est qu’ils puissent exister dans l’isolement, ressentent néanmoins comme une pression pénible les sacrifices que la culture attend d’eux pour permettre une vie en commun. La culture doit donc être défendue contre l’individu, et ses dispositifs, institutions et commandements se mettent au service de cette tâche. (…) Mais quelle ingratitude, quelle courte vue en somme que d’aspirer à une suppression de la culture ! Ce qui subsiste alors, c’est l’état de nature, et il est beaucoup plus lourd à supporter. C’est vrai, la nature ne nous demanderait aucune restriction pulsionnelle, elle nous laisserait faire, mais elle a sa manière particulièrement efficace de nous limiter, elle nous met à mort, froidement, cruellement, sans ménagement aucun, à ce qu’il nous semble, parfois juste quand nous avons des occasions de satisfaction. C’est précisément à cause de ces dangers dont la nature nous menace que nous nous sommes rassemblés et que nous avons créé la culture qui doit aussi, entre autres, rendre possible notre vie en commun. C’est en effet la tâche principale de la culture, le véritable fondement de son existence, que de nous défendre contre la nature. »

Freud, L’avenir d’une illusion, 1927

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Pensée du 08 juillet 18

« Ainsi je suis en contradiction avec vous lorsque, poursuivant vos déductions, vous dites que l’homme ne saurait absolument pas se passer de la consolation que lui apporte l’illusion religieuse, que, sans elle, il ne supporterait pas le poids de la vie, la réalité cruelle. Oui, cela est vrai de l’homme à qui vous avez instillé dès l’enfance le doux —ou doux et amer— poison. Mais de l’autre, qui a été élevé dans la sobriété ? Peut-être celui qui ne souffre d’aucune névrose n’a-t-il pas besoin d’ivresse pour étourdir celle-ci. Sans aucun doute l’homme alors se trouvera dans une situation difficile; il sera contraint de s’avouer toute sa détresse, sa petitesse dans l’ensemble de l’univers; il ne sera plus le centre de la création, l’objet des tendres soins d’une providence bénévole. Il se trouvera dans la même situation qu’un enfant qui a quitté la maison paternelle, où il se sentait si bien et où il avait chaud. Mais le stade de l’infantilisme n’est-il pas destiné à être dépassé ? L’homme ne peut pas éternellement demeurer un enfant, il lui faut enfin s’aventurer dans l’univers hostile. On peut appeler cela « L’éducation en vue de la réalité »; ai-je besoin de vous dire que mon unique dessein, en écrivant cette étude, est d’attirer l’attention sur la nécessité qui s’impose de réaliser ce progrès ? »

Freud, L’avenir d’une illusion, 1927

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Pensée du 07 juillet 18

« Il faut détruire le préjugé très répandu que la philosophie est quelque chose de très difficile du fait qu’elle est l’activité intellectuelle propre d’une catégorie déterminée de savants spécialisés ou de philosophes professionnels ayant un système philosophique. Il faut donc démontrer en tout premier lieu que tous les hommes sont « philosophes », en définissant les limites et les caractères de cette « philosophie spontanée », propre à tout le monde, c’est-à-dire de la philosophie qui est contenue : 1. dans le langage même, qui est un ensemble de notions et de concepts déterminés et non certes exclusivement de mots grammaticalement vides de contenu ; 2. dans le sens commun et le bon sens ; 3. dans la religion populaire et donc également dans tout le système de croyances, de superstitions, opinions, façons de voir et d’agir qui sont ramassées généralement dans ce qu’on appelle le folklore. »

Antonio GRAMSCI, Introduction à l’étude de la philosophie et du matérialisme historique, Editions sociales, 1977.

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Pensée du 06 juillet 18

« On peut observer que partout où les débats théoriques sur l’écologie ont pris forme philosophique cohérente, ils se sont structurés en trois courants bien distincts. (…)

La troisième forme est celle que nous avons déjà vue à l’œuvre dans la revendication d’un droit des arbres, c’est-à-dire de la nature comme telle, y compris sous ses formes végétale et minérale. (…) L’ancien « contrat social » des penseurs politiques est censé faire place à un « contrat naturel » au sein duquel l’univers tout entier deviendrait sujet de droit : ce n’est plus l’homme, considéré comme centre du monde, qu’il faut au premier chef protéger de lui-même, mais bien le cosmos comme tel, qu’on doit défendre contre les hommes. L’écosystème – la « biosphère » – est dès lors investi d’une valeur intrinsèque bien supérieure à celle de cette espèce, somme toute plutôt nuisible, qu’est l’espèce humaine.

Selon une terminologie désormais classique dans les universités américaines, il faut opposer l’« écologie profonde » (deep ecology), « écocentrique » ou « biocentrique », à l’« écologie superficielle » (shallow ecology) ou « environnementaliste » qui se fonde sur l’ancien anthropocentrisme. »

Ferry (Luc), Le nouvel ordre écologique, 1992

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Pensée du 05 juillet 18

« On peut observer que partout où les débats théoriques sur l’écologie ont pris forme philosophique cohérente, ils se sont structurés en trois courants bien distincts. (…)

La seconde figure franchit un pas dans l’attribution d’une signification morale à certains êtres non humains. Elle consiste à prendre au sérieux le principe « utilitariste », selon lequel il faut non seulement rechercher l’intérêt propre des hommes, mais de manière plus générale tendre à diminuer au maximum la somme des souffrances dans le monde ainsi qu’à augmenter autant que faire se peut la quantité de bien-être. Dans cette perspective, très présente dans le monde anglo-saxon où elle fonde l’immense mouvement dit de « libération animale », tous les êtres susceptibles de plaisir et de peine doivent être tenus pour des sujets de droit et traités comme tels. À cet égard, le point de vue de l’anthropocentrisme se trouve déjà battu en brèche, puisque les animaux sont désormais inclus, au même titre que les hommes, dans la sphère des préoccupations morales (…) »

Ferry (Luc), Le nouvel ordre écologique, 1992

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