Archive for the ‘METAPHYSIQUE’ Category

Pensée du 30 avril 19

« Excepté l’homme, aucun être ne s’étonne de sa propre existence, c’est pour tous une chose si naturelle qu’ils ne la remarquent même pas. (…) L’homme est un animal métaphysique. Sans doute, quand sa conscience ne fait encore que s’éveiller, il se figure être intelligible sans effort ; mais cela ne dure pas longtemps : avec la première réflexion se produit déjà cet étonnement qui fut pour ainsi dire, le père de la métaphysique. C’est en ce sens qu’Aristote dit au début de sa Métaphysique : « car c’est l’émerveillement qui poussa les hommes à philosopher ». De même, avoir l’esprit philosophique, c’est être capable de s’étonner des événements habituels et des choses de tous les jours, de se poser comme sujet d’étude ce qu’il y a de plus général et de plus ordinaire, tandis que l’étonnement du savant ne se produit qu’à propos de phénomènes rares et choisis, et que tout son problème se réduit à ramener ce phénomène à un autre plus connu. Plus l’homme est inférieur par l’intelligence, moins l’existence a pour lui de mystère. Toute chose lui paraît porter en elle-même l’explication de son comment et de son pourquoi. Cela vient de ce que son intellect est encore resté fidèle à sa destination originelle, et qu’il est simplement le réservoir des motifs à la disposition de la volonté ; aussi, étroitement lié au monde et à la nature, comme partie intégrante d’eux-mêmes, est-il loin de s’abstraire de l’ensemble des choses, pour se poser ensuite en face du monde et l’envisager ensuite objectivement, comme si lui-même, pour un moment au moins, existait en soi et pour soi. »

Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation

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Pensée du 06 avril 19

« C’est, en effet, l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, leur étonnement porta sur les difficultés qui se présentaient les premières à l’esprit ; puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils étendirent leur exploration à des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Étoiles, enfin la genèse de l’Univers. Or apercevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaître sa propre ignorance (c’est pourquoi même l’amour des mythes est, en quelque manière amour de la Sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux). Ainsi donc, si ce fut bien pour échapper à l’ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, c’est qu’évidemment ils poursuivaient le savoir en vue de la seule connaissance et non pour une fin utilitaire. Et ce qui s’est passé en réalité en fournit la preuve : presque toutes les nécessités de la vie, et les choses qui intéressent son bien-être et son agrément avaient reçu satisfaction, quand on commença à rechercher une discipline de ce genre. Je conclus que, manifestement, nous n’avons en vue, dans notre recherche, aucun intérêt étranger. Mais, de même que nous appelons libre celui qui est à lui-même sa fin et n’existe pas pour un autre, ainsi cette science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit une discipline libérale, puisque seule elle est à elle-même sa propre fin. »

ARISTOTE (384-322 av. J.-C.), Métaphysique A, 2, 982 b 10, trad. J. Tricot, Vrin.

Pensée du 04 avril 19

« Il existe d’autres hommes, en dehors des moines, qui essayent de parvenir à l’état de sainteté, mais qui le font par d’autres moyens : le mariage, l’art, le travail, de bonnes actions, ou toute autre chose. Le monachisme défend la sainteté absolue, il n’est en relation (ab-solue) avec rien, dans la mesure du possible. Ce qui est saint n’est ni le sacré ni le profane. Le profane c’est tout ce qui se célèbre en dehors du temple. Le sacré c’est le royaume à l’intérieur du temple. Le sacré est le domaine du prêtre, non du moine. Le sannyasin ne pratique aucune sorte de rite. De nombreux moines chrétiens se retirent dans la solitude, sans prêtres ni sacrements. L’ermite n’abandonne pas sa grotte pour assister aux festivités du temple. Que fais-tu parmi les gens, toi le solitaire, demande saint Jérôme »

Raimon Panikkar, Eloge du simple : Le moine comme archétype universel, Paris, Albin Michel,1995.

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Pensée du 02 avril 19

« En effet, la plus naturelle des fonctions dévolues à tous les vivants, s’ils sont complets et non atrophiés ou le produit de la génération spontanée, c’est de produire un être vivant tel que lui : un animal génère un animal et un végétal un végétal, de manière à participer à l’éternel et au divin autant que possible. Tous, en effet, tendent à cela, et c’est à cette fin que visent toutes leurs actions lorsqu’elles suivent la nature. […] Vu, donc, l’impossibilité d’avoir part à l’éternel et au divin par continuité, parce que rien, dans l’ordre corruptible, n’est en état de conserver son identité et son unité numériques, chacun y a part dans la mesure de ses moyens, l’un plus, l’autre moins. Et ce qui se conserve, ce n’est pas lui-même, mais une réalité qui lui ressemble, l’unité, non pas numérique, mais spécifique. »

Aristote, De Anima, II, 4, 415a26-b7

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Pensée du 01 avril 19

« Chaque être naturel, en effet, a en soi-même un principe de mouvement et de fixité, les uns quant au lieu, les autres quant à l’accroissement et au décroissement, d’autres quant à l’altération. Au contraire un lit, un manteau et tout autre objet de ce genre, en tant que chacun a droit à ce nom, c’est-à-dire dans la mesure où il est un produit de l’art, ne possède aucune tendance naturelle au changement, mais seulement en tant qu’ils ont cet accident d’être en pierre ou en bois ou en quelque mixte, et sous ce rapport ; car la nature est un principe et une cause de mouvement et de repos pour la chose en laquelle elle réside immédiatement, par essence et non par accident. »

Aristote, Physique, II, 1, 192b 13-22

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Pensée du 20 mars 19

« L’existence de Dieu, nous ne la percevons point dans une intuition immédiate, nous ne la démontrons pas a priori, mais bien a posteriori c’est-à-dire par les créatures, l’argument allant des effets à la cause : savoir, des choses qui sont mues et qui ne peuvent être le principe adéquat de leur mouvement, à un premier moteur immobile ; du fait que les choses de ce monde viennent de causes subordonnées entre elles, à une première cause non causée ; des choses corruptibles qui sont indifférentes à être ou à n’être pas, à un être absolument nécessaire ; des choses qui, selon des perfections amoindries d’être, de vie et d’intelligence, sont, vivent, pensent plus ou moins, à celui qui est souverainement intelligent, souverainement vivant, souverainement être ; enfin, de l’ordre de l’univers, à une intelligence séparée qui a mis en ordre et disposé les choses et les dirige vers leur fin. »

Thèse thomiste n°22

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Pensée du 24 février 19

« Quand on lit un livre, on ne fait pas attention aux caractères, mais à ce qu’ils représentent. Au contraire, si on porte l’attention sur les caractères eux-mêmes, alors on perd de vue ce qu’ils représentent. Il y a là quelque chose de paradoxal : d’un côté, pour accéder à la chose représentée, on doit recourir au signe, à la chose représentante, car nous connaissons la chose représentée par son intermédiaire; mais d’un autre côté, on doit faire abstraction du signe, de la chose représentante, pour accéder à ce qu’elle représente : on doit faire comme si le signe n’existait pas, on doit le traiter comme rien. Le signe doit être à la fois présent et absent pour représenter la chose signifiée. (…)

C’est le paradoxe de la présence-absence du signe. Il faut que le signe soit présent (pour représenter la chose signifiée); mais s’il est trop présent, il finit par cacher la chose qu’il est censé dévoiler. Pour accéder à la chose signifiée, on doit certes passer par le signe, mais on ne doit surtout pas s’y arrêter. Quand le doigt montre la lune, il ne faut pas, comme l’imbécile selon un proverbe connu, regarder le doigt. »

François Recanati, La Transparence et l’énonciation Ed. Seuil, 1979

Pensée du 23 février 19

« Un Icone est un signe qui fait référence à l’Objet qu’il dénote simplement en vertu de ses caractères propres, lesquels il possède, qu’un tel Objet existe réellement ou non. (…) N’importe quoi, que ce soit une qualité, un existant individuel, ou une loi, est un icone de n’importe quoi, dans la mesure ou il ressemble à cette chose et en est utilisé comme le signe.

Un Indice est un signe qui fait référence à l’Objet qu’il dénote en vertu du fait qu’il est réellement affecté par cet Objet. (…) Dans la mesure où l’Indice est affecté par l’Objet, il a nécessairement certaines qualités en commun avec cet Objet, et c’est sous ce rapport qu’il réfère à l’Objet. Il implique, par conséquent, une certaine relation iconique à l’Objet, mais un icone d’un genre particulier; et ce n’est pas la simple ressemblance à son Objet, même sous ces rapports, qui en font un signe mais les modifications réelles qu’il subit de la part de l’Objet.

Un Symbole est un signe qui se réfère à l’Objet qu’il dénote en vertu d’une loi, habituellement une association générale d’idées, qui provoque le fait que le Symbole est interprété comme référant à l’Objet. »

Charles Sanders Peirce, Éléments of Logic, (1903), in Collected Papers, Harvard University Press, 1960

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Pensée du 18 novembre 18

(…) C’est l’art qui crée ce grand Léviathan qu’on appelle RÉPUBLIQUE OU ÉTAT (Civitas en latin), lequel n’est qu’un homme artificiel quoique d’une stature et d’une force plus grandes que celles de l’homme naturel, pour la défense et protection duquel il a été conçu ; en lui la souveraineté est une âme artificielle, puisqu’elle donne la vie et le mouvement à l’ensemble du corps ; les magistrats et les autres fonctionnaires préposés aux tâches judiciaires et exécutives sont les articulations artificielles ; la récompense ou le châtiment qui, attachés au siège de la souveraineté, meuvent chaque articulation et chaque membre en vue de l’accomplissement de sa tâche, sont les nerfs, car ceux-ci jouent le même rôle dans le corps naturel ; la prospérité et la richesse de tous les membres particuliers sont la force; la sauvegarde du peuple (salus populi) est son occupation ; les conseillers qui proposent à son attention toutes les choses qu’il lui faut connaître sont sa mémoire ; l’équité et les lois lui sont une raison et une volonté artificielles ; la concorde est sa santé, les troubles civils sa maladie, et la guerre civile, sa mort. Enfin les pactes et conventions par lesquels les parties de ce corps politique ont été à l’origine produites, assemblées et unifiées rassemblent au « Fiat » – ou au « Faisons l’homme » que prononça Dieu lors de la création. »

Thomas Hobbes, Leviathan

Pensée du 16 novembre 18

« Toutes les conséquences d’un temps de guerre où chacun est l’ennemi de chacun, se retrouvent aussi en un temps où les hommes vivent sans autre sécurité que celle dont les munissent leur propre force ou leur propre ingéniosité. Dans un tel état, il n’y a pas de place pour une activité industrieuse, parce que le fruit n’en est pas assuré : et conséquemment il ne se trouve ni agriculture, ni navigation, ni usage des richesses qui peuvent être importées par la mer ; pas de constructions commodes ; pas d’appareils capables de mouvoir et d’enlever les choses qui pour ce faire exigent beaucoup de force ; pas de connaissances de la face de la terre ; pas de computation du temps ; pas d’arts ; pas de lettres ; pas de société ; et ce qui est le pire de tout, la crainte et le risque continuel d’une mort violente ; la vie de l’homme est alors solitaire, besogneuse, pénible, quasi-animale, et brêve. »

Thomas Hobbes, Leviathan

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