Archive for the ‘METAPHYSIQUE’ Category

Pensée du 15 juillet 19

« Excepté l’homme, aucun être ne s’étonne de sa propre existence, c’est pour tous une chose si naturelle qu’ils ne la remarquent même pas. (…) L’homme est un animal métaphysique. Sans doute, quand sa conscience ne fait encore que s’éveiller, il se figure être intelligible sans effort ; mais cela ne dure pas longtemps : avec la première réflexion se produit déjà cet étonnement qui fut pour ainsi dire, le père de la métaphysique. C’est en ce sens qu’Aristote dit au début de sa Métaphysique : « car c’est l’émerveillement qui poussa les hommes à philosopher ». De même, avoir l’esprit philosophique, c’est être capable de s’étonner des événements habituels et des choses de tous les jours, de se poser comme sujet d’étude ce qu’il y a de plus général et de plus ordinaire, tandis que l’étonnement du savant ne se produit qu’à propos de phénomènes rares et choisis, et que tout son problème se réduit à ramener ce phénomène à un autre plus connu. Plus l’homme est inférieur par l’intelligence, moins l’existence a pour lui de mystère. Toute chose lui paraît porter en elle-même l’explication de son comment et de son pourquoi. Cela vient de ce que son intellect est encore resté fidèle à sa destination originelle, et qu’il est simplement le réservoir des motifs à la disposition de la volonté ; aussi, étroitement lié au monde et à la nature, comme partie intégrante d’eux-mêmes, est-il loin de s’abstraire de l’ensemble des choses, pour se poser ensuite en face du monde et l’envisager ensuite objectivement, comme si lui-même, pour un moment au moins, existait en soi et pour soi. »

Arthur Schopenhauer

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Pensée du 14 juin 19

La raison pratique critique plus particulièrement la Grâce, l’Incarnation et la Révélation. 1/ Il est scandaleux d’attendre son perfectionnement moral de l’intercession de Dieu plutôt que du libre arbitre. Si « l’impossibilité de la grâce (…) ne se laisse nullement prouver », « le concept d’une assistance surnaturelle à notre faculté morale » est dangereux : « ce qui doit être imputé comme opération éthique bonne ne doit pas voir le jour par une influence étrangère, mais seulement par l’usage le meilleur possible de nos forces propres » (pp. 229-230). Admettre les effets de la grâce conduit au fatalisme et à l’exaltation, ennemis de la raison critique. 2/ Hormis une exception, Kant n’écrit jamais le nom de « Christ », témoignant de son refus de l’Incarnation. Jésus n’incarne l’idéal moral qu’en tant qu’il est homme. Il perdrait sa valeur d’exemple s’il était Christ : on ne peut exiger de nous que nous agissions comme un dieu. Son exemplarité requiert l’humanité. N’ayant « rien de pratique à tirer » de l’Incarnation, la raison doit l’interpréter dans le seul sens qui lui est conforme : Jésus incarne l’idéal de perfection morale agréable à Dieu, et non « la divinité séjournant corporellement dans un homme réel et agissant en lui comme une seconde nature » (pp. 840-842). Tenir pour nécessaire au salut la croyance à ce miracle et à tout ce qui a trait au surnaturel est superstition (p. 874). 3/ Une révélation surnaturelle est inconcevable : comment l’infini pourrait-il s’exprimer dans le fini ? A supposer que cela se puisse, la raison ne pourrait certifier l’origine divine d’une expérience qui transgresse les lois de l’expérience. Si la théorie est ici comme paralysée, la pratique établit avec une absolue certitude le caractère non-divin de la révélation qui contredit la loi morale, quand bien même elle s’accompagnerait des signes les plus extraordinaires. La raison pratique s’érige en juge du surnaturel : « si Dieu parlait vraiment à l’homme, celui-ci cependant ne pourrait jamais savoir que c’est Dieu qui lui parle. Il est absolument impossible que l’homme puisse saisir par ses sens l’infini, le différencier des êtres sensibles et par là le reconnaître. Mais que ce puisse ne pas être Dieu, dont il croit entendre la voix, il peut s’en persuader fort bien dans quelques cas ; car si ce qui lui est proposé par l’intermédiaire de cette voix, est contraire à la loi morale, le phénomène peut bien lui sembler aussi majestueux que possible et dépassant la nature tout entière : il lui faut pourtant le tenir pour une illusion ». Et Kant de citer « le mythe du sacrifice qu’Abraham, sur ordre divin, voulut offrir en immolant et en brûlant son fils unique (le pauvre enfant apporta même à cette fin, sans le savoir, le bois). Abraham aurait dû répondre à cette prétendue voix divine : <<Que je ne doive pas tuer mon bon fils, c’est parfaitement sûr ; mais que toi qui m’apparais, tu sois Dieu, je n’en suis pas sûr et je ne peux non plus le devenir, quand bien même cette voix tomberait, retentissante du ciel (visible) >> » (t. 3, pp. 871-872 : cf. p. 108). Confrontée au choix d’Abraham, la raison pratique eût rejeté, avec l’injonction sacrificielle de Dieu, la promesse de son alliance… »

Christophe Paillard, « Kant et le problème de l’irrationnel »

(Source : https://listephilo.pagesperso-orange.fr)

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Pensée du 13 juin 19

« Les écrits sur le surnaturel chrétien expriment la même position : Kant « n’admet pas la croyance aux miracles dans ses maximes (ni de la raison théorique, ni de la raison pratique) sans pourtant en contester la possibilité ou réalité ». Le fait qu’il n’exclut pas absolument la possibilité du miracle n’est pas une concession à la religion révélée mais la reconnaissance critique des limites de la raison. De ce qui dépasse l’expérience, il n’y a pas de savoir possible. Cependant la théorie et, plus encore, la pratique réduisent le mystère. La raison ne saurait admettre rien « de ce qui est en général du surnaturel, car c’est là précisément que cesse tout usage de la raison ». Qu’est-ce que le miracle sinon ce qui survient à l’encontre des lois de la raison ? Les miracles « sont des événements dans le monde dont les causes obéissent à des lois d’action qui nous sont absolument inconnues et doivent le rester ». Intimement liée à la connaissance des lois de la nature, « la raison est comme paralysée » par ce qui les contredit : « quand la raison se voit amputée des lois de l’expérience, elle n’est plus utile à rien dans un monde aussi enchanté ». Plus que la théorie, c’est la pratique qui commande la critique du miracle chez Kant. Si la raison pratique n’a pas le droit d’établir le surnaturel, elle a le devoir de récuser les miracles qui la contredisent. Ce principe motive la critique du miracle en général. C’est supposer en l’homme un « degré punissable d’incroyance morale » que de croire qu’il ne puisse se convertir à la religion sans un signe surnaturel. Que des miracles se soient produits dans le passé n’est pas impossible mais n’est jamais qu’un dogme de la foi historique, indifférent au salut et auquel l’on n’est pas tenu de croire. La religion morale doit se passer du miracle en tant qu’elle suppose la conversion libre, sincère et raisonnée de l’homme à ses principes : « Si une religion morale – qu’il ne faut pas rechercher dans des dogmes et des observations mais dans l’intention cordiale de remplir tous les devoirs de l’homme comme des commandements divins – doit être fondée, alors tous les miracles que l’histoire rattache à son introduction doivent à la fin rendre superflue la croyance au miracle en général » ».

Christophe Paillard, « Kant et le problème de l’irrationnel »

(Source : https://listephilo.pagesperso-orange.fr)


Pensée du 12 juin 19

« Les Rêves d’un visionnaire réfutent E. Swedenborg, théosophe d’inspiration chrétienne. Auteur de volumineuses Arcana Caelestia qui relèvent de l’illuminisme, Swedenborg s’adonnait à la thaumaturgie : voyance, communication avec les morts et les esprits… La critique de son discours préfigure la Critique de la raison pure : « la métaphysique est une science des limites de l’entendement humain ». Les objets surnaturels dépassant les bornes de l’expérience, la raison ne peut pas plus en affirmer l’existence que la nier. Criticisme n’est pas dogmatisme. Reconnaissant qu’il est impossible de connaître ou de conclure quoi que ce soit du surnaturel, Kant n’en nie pas la réalité mais il conteste à Swedenborg le droit de l’établir et de fonder un système sur cette hypothèse transcendantale. La raison a pour destin d’ignorer l’inconnaissable. La prétendue science des arcanes célestes est l’œuvre d’une imagination exaltée. Comme les systèmes des illuminés sont aisés à imaginer ! « Le royaume des ombres est le paradis des esprits à chimères ». Les visionnaires n’arguent-ils cependant pas d’expériences pour justifier leurs thèses ? Certes, mais ces expériences qu’ils sont les seuls à faire relèvent de la Schwärmerei. Enfreignant les lois de l’expérience, elles sont sujettes à caution : elles « ne se laissent ramener à aucune loi de la sensation sur laquelle la plupart des hommes soient d’accord ». Les visionnaires sont-ils pas sujets à un dérèglement des sens (pathologie cérébrale) ? Leurs visions relèvent d’hallucinations : « c’est pourquoi, écrit malicieusement Kant qui venait de publier un Essai sur les maladies de la tête, je n’en veux pas du tout au lecteur si, au lieu de regarder les visionnaires comme des demi-citoyens de l’autre monde, il les envoie tout bonnement promener comme candidats à l’hôpital et se dispense par-là de toute recherche ultérieure ». Ils sont des « rêveurs de la sensation » comme les métaphysiciens précritiques sont des « rêveurs de la raison ». Le cas Swedenborg relève des deux pathologies. Ses visions l’apparentent aux hallucinés et son illuminisme aux métaphysiciens dogmatiques. »

Christophe Paillard, « Kant et le problème de l’irrationnel »

(Source : https://listephilo.pagesperso-orange.fr)


Pensée du 11 juin 19

« En affirmant les limites de la raison théorique, le criticisme stimule l’activité de la raison pratique. La science rencontre des limites infranchissables : elle ne peut connaître que les objets d’une expérience possible. Le suprasensible est inconnaissable. Kant récuse le dogmatisme de la métaphysique : rêveurs de la raison, les métaphysiciens précritiques ont fondé des systèmes grandioses sur la base d’hypothèses transcendantales, par nature invérifiables. Il récuse de même la prétention de la théologie à démontrer l’existence de Dieu : Dieu est objet de foi et non de savoir. Pour marquer les limites de la connaissance, le criticisme n’abolit pas la métaphysique. La raison pratique éprouve le besoin de postuler les objets suprasensibles que sont Dieu, la liberté et l’immortalité. Faute de pouvoir les connaître, elle doit les penser. Ce besoin de la raison motive la foi rationnelle ou croyance morale en Dieu. La foi rationnelle, c’est la religion morale. La religion doit être appréciée d’après la moralité, et non l’inverse. »

Christophe Paillard, « Kant et le problème de l’irrationnel »

(Source : https://listephilo.pagesperso-orange.fr)

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Pensée du 03 juin 19

« Dans leurs relations entre eux, les Etats se comportent en tant que particuliers. Par suite, c’est le jeu le plus mobile de la particularité intérieure, des passions, des intérêts, des buts, des talents, des vertus, de la violence, de l’injustice et du vice, de la contingence extérieure à la plus haute puissance que puisse prendre ce phénomène. C’est un jeu où l’organisme moral lui-même, l’indépendance de l’Etat, est exposée au hasard. Les principes de l’esprit de chaque peuple sont essentiellement limités à cause de la particularité dans laquelle ils ont leur réalité objective et leur conscience de soi en tant qu’individus existants. Aussi leurs destinées, leurs actions dans leurs relations réciproques sont la manifestation phénoménale de la dialectique de ces esprits en tant que finis, dans cette dialectique se produit l’esprit universel, l’esprit du monde en tant qu’illimité, et en même temps c’est lui qui exerce sur eux son droit (et c’est le droit suprême), dans l’histoire du monde comme tribunal du monde ».

HEGEL, Principes de la Philosophie du Droit, 340.

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Pensée du 02 juin 19

« La vraie philosophie de l’histoire revient à voir que sous tous ces changements infinis, et au milieu de tout ce chaos, on n’a jamais devant soi que le même être, identique et immuable, occupé aujourd’hui des mêmes intrigues qu’hier et que de tout temps : elle doit donc reconnaître le fond identique de tous ces faits anciens ou modernes, survenus en Orient comme en Occident ; elle doit découvrir partout la même humanité, en dépit de la diversité des circonstances, des costumes et des moeurs. Cet élément identique, et qui persiste à travers tous les changements, est fourni par les qualités premières du coeur et de l’esprit humains -beaucoup de mauvaises et peu de bonnes. La devise générale de l’histoire devrait être: Eadem, sed aliter [les mêmes choses, mais d’une autre manière]. Celui qui a lu Hérodote (1) a étudié assez l’histoire pour en faire la philosophie; car il y trouve déjà tout ce qui constitue l’histoire postérieure du monde : agitations, actions, souffrances et destinée de la race humaine, telles qu’elles ressortent des qualités en question et du sort de toute vie sur terre ».
(1) Hérodote: historien grec (484-420 av. J.C).

SCHOPENHAUER, Le monde comme volonté et comme représentation

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Pensée du 17 mai 19

Les maximes (…) du sens commun (…) sont les maximes suivantes : 1. Penser par soi-même; 2. Penser en se mettant à la place de tout autre; 3. Toujours penser en accord avec soi-même. La première maxime est la maxime de la pensée sans préjugés, la seconde maxime est celle de la pensée élargie, la troisième maxime est celle de la pensée conséquente. La première maxime est celle d’une pensée qui n’est jamais passive. On appelle préjugé la tendance à la passivité et par conséquent à l’hétéronomie de la raison (…). En ce qui concerne la seconde maxime de la pensée nous sommes bien habitués par ailleurs à appeler étroit d’esprit (borné, le contraire d’élargi) celui dont les talents ne suffisent pas à un usage important (…). Il n’est pas en ceci question des facultés de la connaissance, mais de la manière de penser et de faire de la pensée un usage final; et si petit selon l’extension et le degré que soit le champ couvert par les dons naturels de l’homme, c’est là ce qui montre cependant un homme d’esprit ouvert que de pouvoir s’élever au-dessus des conditions subjectives du jugement, en lesquelles tant d’autres se cramponnent, et de pouvoir réfléchir sur son propre jugement à partir d’un point de vue universel (qu’il ne peut déterminer qu’en se plaçant au point de vue d’autrui). C’est la troisième maxime, celle de la manière de penser conséquente, qui est la plus difficile à mettre en oeuvre; on ne le peut qu’en liant les deux premières maximes et après avoir acquis une maîtrise rendue parfaite par un exercice répété. »

Kant, Critique de la faculté de juger, §40, 1790

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Pensée du 04 mai 19

« En s’engageant beaucoup plus radicalement dans leur activité, le scientifique, le philosophe et l’artiste découvrent avec Emmanuel Levinas que « le véritable désir est celui que le désiré ne comble pas, mais creuse », et qu’il est cherché ici ce qui, loin de pouvoir être trouvé et conquis conceptuellement, ouvre à une nuit mystique, à cette sorte de « nullité » signifiant, non une insuffisance, un rien, mais une transcendance par quoi, dans une déprise (Entlassung), l’homme apprend à simplement devenir témoin et citoyen du sens. Pour tout dire, l’homme rencontre ce que Gabriel Marcel appelle le mystère, ce qui, me cernant et me concernant, m’enveloppant et m’impliquant, ne saurait être tout entier devant moi. En nous faisant sentir le mystère de l’univers et de la matière, de l’être et de l’homme, de la beauté et du symbole, science, philosophie et art, ne conduisent-ils pas à la même sagesse, celle du SENS RENCONTRÉ que nulle logique ne saurait subsumer ni arraisonner, mais qui, en tant que flamme du divin, vient en toute simplicité auprès de nous mendier sa vie en nous demandant de le contempler, d’être les gardiens des semences du possible ? »

PAUQUOUD KONAN JEAN-ELYSÉE, Science, philosophie, art : le point X de la rencontre, Paris, Publibook, 2014 (Préface de DIBI K. AUGUSTIN, p. 11,12)

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Pensée du 03 mai 19

« La science, la philosophie et l’art, comme formes privilégiées d’accès au réel, ont pour horizon téléologique ultime l’avènement de l’expérience fondamentale de la mystique… Quand elles consentent à l’humble effort de se rendre fluides en elles-mêmes pour quêter l’aqua ignea, l’eau passée par l’épreuve du feu qui ne cesse de les irriguer, ces trois disciplines ne se surprennent-elles pas à être portées sur les rivages de quelque chose les invitant à confesser l’infini inconnaissable, l’absolu de la donation du divin laissant suggérer symboliquement et allusivement sa suressence, dans la gratuité et la libéralité du SENS ? »

PAUQUOUD KONAN JEAN-ELYSÉE, Science, philosophie, art : le point X de la rencontre, Paris, Publibook, 2014 (Préface de DIBI K. AUGUSTIN, p. 11,12)

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