Archive for the ‘METAPHYSIQUE’ Category

Pensée du 15 novembre 18

« Excepté l’homme, aucun être ne s’étonne de sa propre existence , c’est pour tous une chose si naturelle, qu’ils ne la remarquent même pas. La sagesse de la nature parle encore par le calme regard de l’animal , car, chez lui, l’intellect et la volonté ne divergent pas encore assez, pour qu’à leur rencontre, ils soient l’un à l’autre un sujet d’étonnement. Ici, le phénomène tout entier est encore étroitement uni, comme la branche au tronc de la Nature, d’où il sort , il participe, sans le savoir plus qu’elle-même, à l’omniscience de la Mère-Universelle. – C’est seulement après que l’essence intime de la nature (le vouloir-vivre dans son objectivation) s’est développée, avec toute sa force et toute sa joie, à travers les deux règnes de l’existence inconsciente, puis à travers la série si longue et si étendue des animaux, c’est alors enfin, avec l’apparition de la raison, c’est-à-dire chez l’homme, qu’elle s’éveille pour la première fois à la réflexion , elle s’étonne de ses propres oeuvres et se demande à elle-même ce qu’elle est. »

Arthur Schopenhauer

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Pensée du 13 novembre 18

« La volonté est une sorte de causalité des êtres vivants, en tant qu’ils sont raisonnables, et la liberté serait la pro­priété qu’aurait cette causalité de pouvoir agir indépendam­ment de causes étrangères qui la déterminent ; de même que la nécessité naturelle est la propriété qu’a la causalité de tous les êtres dépourvus de raison d’être déterminée à agir par l’influence de causes étrangères. La définition qui vient d’être donnée de la liberté est négative, et par conséquent, pour en saisir l’essence, inféconde ; mais il en découle un concept positif de la liberté, qui est d’autant plus riche et plus fécond. Comme le concept d’une causalité implique en lui celui de lois, d’après lesquelles quelque chose que nous nommons effet doit être posé par quelque autre chose qui est la cause, la liberté, bien qu’elle ne soit pas une propriété de la volonté se conformant à des lois de la nature, n’est pas cependant pour cela en dehors de toute loi; au contraire, elle doit être une causalité agissant selon des lois immuables, mais des lois d’une espèce particulière, car autrement une volonté libre serait un pur rien. La nécessité naturelle est, elle, une hété­ronomie des causes efficientes ; car tout effet n’est alors pos­sible que suivant cette loi, que quelque chose d’autre déter­mine la cause efficiente de la causalité. En quoi donc peut bien consister la liberté de la volonté, sinon dans une auto­nomie, c’est-à-dire dans la propriété qu’elle a d’être à elle-même sa loi ? Or cette proposition : la volonté dans toutes les actions est à elle-même sa loi, n’est qu’une autre for­mule de ce principe : il ne faut agir que d’après une maxime qui puisse aussi se prendre elle-même pour objet à titre de loi universelle. Mais c’est précisément la formule de l’impératif catégorique et le principe de la moralité ; une volonté libre et une volonté soumise à des lois morales sont par conséquent une seule et même chose. »

Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, 1785

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Pensée du 28 septembre 18

« Penser l’homme ne s’accommode peut-être pas de certains tours de prestidigitation : avec quelle virtuosité nos auteurs ne font-ils pas disparaître, puis réapparaître « l’homme » ! Il faudrait admettre que la pensée est capable de porter le regard et de le tenir dans ce qui n’est pas, ou dans ce qui perd son être et sa forme, plus précisément dans un monde humain qui se décompose jusqu’à perdre tous ses traits d’humanité, jusqu’à devenir cet état sans loi où la vie humaine, privée de règles, n’a plus rien d’humain. Que l’esprit humain puisse fixer son attention sur un état ou une condition d’où sont absents tous les traits humains, ou plutôt dont il doit implacablement ôter tous les traits humains tout en continuant d’y reconnaître l’humanité, c’est une « hypothèse » que l’on ne peut envisager sérieusement et qui, révérence gardée aux grands esprits qui ont voulu parcourir ce chemin, comporte un élément d’impardonnable légèreté. Bien sûr on peut penser «  blessure  » sans saigner, et «  tuer  » sans être un meurtrier, mais c’est traiter l’effort humain de penser à la légère que d’imaginer que nous pourrions effectivement concevoir et conduire une sorte de «  décréation-recréation  » de l’homme sans en éprouver un bouleversement mortel. »

Pierre Manent, La loi naturelle et les droits de l’homme, Paris, Presses Universitaires de France, 2018.

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Pensée du 27 septembre 18

« (…) Cette libre recomposition cependant n’est jamais achevée, elle menace sans cesse de s’enrayer car l’effort préalable de déconstruction rencontre la résistance ou l’opposition d’une tendance à la re-naturalisation, celle-ci étant portée par une partie au moins de l’opinion sociale et trouvant des appuis dans le sujet lui-même alors que, sommé de choisir son identité, il éprouve la poussée ou l’attraction, souvent fort persuasives, de forces qu’il n’a pas choisies. Que l’on interprète cette résistance comme le poids des préjugés ou comme l’autodéfense spontanée de la nature humaine, la société de la déconstruction-recomposition selon les droits humains présente cette difficulté qu’un mouvement spontané de l’âme y est tendanciellement et pour ainsi dire logiquement impossible puisque le sujet rencontre toujours l’obligation de signaler que son mouvement, quel qu’il soit, n’est pas simplement naturel ou spontané  : il n’advient qu’autorisé ou réprouvé, en tout cas médiatisé par les droits humains. Quel mouvement de l’homme vers la femme, ou de la femme vers l’homme, échappera à la mutilation – à la dénaturation – incluse dans l’« autorisation préalable » de chacune de ses étapes  ? »

Pierre Manent, La loi naturelle et les droits de l’homme, Paris, Presses Universitaires de France, 2018.

Pensée du 26 septembre 18

« Le pouvoir de la nature ainsi comprise se traduit par l’artificialisation indéfinie du monde humain. Il n’y a de naturel que ce grain de vie qu’est l’individu-vivant séparé, ce postulat se traduit par la dénaturalisation de tous les caractères distinctifs de l’être humain, qu’il s’agisse du sexe, de l’âge, des capacités ou des formes de vie. Les règles publiques comme les conduites privées sont tenues de reconnaître et de faire apparaître qu’aucun de ces caractères ne résulte d’une détermination naturelle ni ne peut se prévaloir de l’autorité   de la nature. Cette recomposition du monde humain est présentée comme la concrétisation des droits humains compris dans leurs dernières conséquences, et bien sûr comme l’accomplissement ultime de la liberté puisque chacun est désormais autorisé et encouragé à composer librement le bouquet de caractères constituant l’humanité qu’il s’est choisie. »

Pierre Manent, La loi naturelle et les droits de l’homme, Paris, Presses Universitaires de France, 2018.

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Pensée du 25 septembre 18

« Le concept de neutralité paraît d’abord très général. Il s’agit de réduire ou de soustraire, par cette neutralisation, toute prédétermination anthropologique, éthique ou métaphysique pour ne garder qu’une sorte de rapport à soi, de rapport dépouillé à l’être de son étant. C’est le rapport à soi minimal comme rapport à l’être, celui que l’étant que nous sommes, en tant que questionnants, entretient avec lui-même et avec son essence propre. Ce rapport à soi n’est pas un rapport à un « moi », bien sûr, ni à un individu… Cette précision donne à penser que la neutralité a-sexuelle ne désexualise pas, au contraire ; elle ne déploie pas sa négativité ontologique au regard de la sexualité même (qu’elle libérerait plutôt) mais des marques de la différence, plus strictement de la dualité sexuelle. Il n’y aurait Geschlechtslosigkeit qu’au regard du « deux »« 

Jacques Derrida, Heidegger et la question. De l’esprit et autres essais, Flammarion, Paris, 1990.

Pensée du 20 août 18

(…) Le Dasein se tient, en tant qu’être-en-compagnie quotidien, sous l’emprise des autres. Il n’est pas lui-même; l’être, les autres le lui ont confisqué. Le bon plaisir des autres dispose des possibilités d’être quotidiennes du Dasein. Par là ces autres ne sont pas des autres déterminés. Au contraire, chaque autre peut en tenir lieu. La seule chose décisive en pareil cas est que la domination des autres se remarque si peu que, sans s’en rendre compte, le Dasein en tant qu’être-avec l’a déjà reprise à son compte. On fait soi-même partie des autres et on renforce leur puissance. « Les autres », comme on les appelle pour camoufler l’essentielle appartenance à eux qui nous est propre, sont ceux qui, dans l’être-en-compagnie quotidien, d’abord et le plus souvent « sont là ». Le qui, ce n’est ni celui-ci, ni celui-là, ni nous autres, ni quelques-uns, ni la somme de tous. Le « qui » est le neutre, le on. (…) Dans l’usage des moyens publics de transport en commun et dans le recours à des organes d’information (journal), chaque autre équivaut l’autre. Cet être-en-compagnie fond complètement le Dasein qui m’est propre dans le genre d’être des « autres » à tel point que les autres s’effacent à force d’être indifférenciés et anodins. C’est ainsi, sans attirer l’attention, que le on étend imperceptiblement la dictature qui porte sa marque. Nous nous réjouissons et nous nous amusons comme on se réjouit; nous lisons, voyons et jugeons en matière de littérature et d’art comme on voit et juge; mais nous nous retirons aussi de la « grande masse » comme on s’en retire; nous trouvons « révoltant » ce que l’on trouve révoltant. Le on qui n’est rien de déterminé et que tous sont, encore que pas à titre de somme, prescrit le genre d’être à la quotidienneté. »

Heidegger, Être et temps, §27, 1927

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Pensée du 19 août 18

Quelle est donc l’essence de la technique moderne, pour que celle-ci puisse s’aviser d’utiliser les sciences exactes de la nature ? Qu’est-ce que la technique moderne ? Elle aussi est un dévoilement. C’est seulement lorsque nous arrêtons notre regard sur ce trait fondamental que ce qu’il y a de nouveau dans la technique moderne se montre à nous. Le dévoilement, cependant, qui régit la technique moderne ne se déploie pas en une production au sens de la poièsis. Le dévoilement qui régit la technique moderne est une pro-vocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée. Mais ne peut-on pas en dire autant du vieux moulin à vent ? Non : ses ailes tournent bien au vent et sont livrées directement à son souffle. Mais si le moulin à vent met à notre disposition l’énergie de l’air en mouvement, ce n’est pas pour l’accumuler.

Heidegger, La question de la technique, 1953

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Pensée du 06 août 18

« La liberté n’est pas un état naturel et immédiat, elle doit plutôt être acquise ou conquise par la médiation de l’éducation du savoir et du vouloir. L’état de nature est plutôt l’état de l’injustice, de la violence, de l’instinct naturel déchaîné, des actions et des sentiments inhumains. La société et l’Etat imposent assurément des bornes, mais ce qu’ils limitent, ce sont ces sentiments, ces instincts bruts et plus tard les opinions et les besoins, les caprices et les passions que crée la civilisation. Cette limitation est due à la volonté consciente de la liberté telle qu’elle est en vérité selon la Raison. C’est de son concept que relèvent le droit et les mœurs. Le droit et les mœurs doivent imprégner la volonté sensible et la mater. L’éternel malentendu provient donc du concept […] subjectif qu’on se fait de la liberté. Ainsi on confond la liberté avec les instincts, les désirs, les passions, le caprice et l’arbitraire des individus particuliers et l’on tient leur limitation pour une limitation de la liberté. Bien au contraire, cette limitation est la condition même de la délivrance : l’Etat et la société sont précisément les conditions dans lesquelles la liberté se réalise. »

Hegel, La raison dans l’histoire, 1822-1830

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Pensée du 24 juillet 18

« Ce que je conçois comme possible n’existe pas moins, dans ma pensée, que ce que je conçois comme réel : c’est seulement à l’extérieur de la pensée que se manifeste le caractère plus ou moins réel d’une quelconque entité ; car dans le royaume de la pensée, tout se trouve remis à niveau. Prenons un exemple : je me figure par la pensée un arbre aux fruits d’or. Cet objet, que j’imagine, n’est pas réel, et je ne peux, dans l’état actuel de la botanique, en faire l’expérience par mes yeux, à moins de recouvrir d’une mince pellicule dorée les fruits d’un pommier, dans un verger. Puis-je, par les seuls moyens de la pensée, démontrer l’inexistence réelle de l’arbre aux fruits d’or ? Depuis au moins l’affirmation par Kant du fait que l’existence n’est pas un prédicat réel, on s’accorde à reconnaître que la pensée ne peut tirer de ses propres ressources les moyens de discriminer ce qui est réel et ce qui ne l’est pas ; il lui faut l’appui de l’expérience, de la perception sensible, de nos yeux, de notre ouïe ou de nos nerfs. En tant qu’elles sont seulement pensées, une entité existant réellement et une entité existant dans l’imagination existent ni plus ni moins l’une que l’autre ; la pensée, donc, égalise le statut ontologique de ses objets.»

Garcia (Tristan), La vie intense. Une obsession moderne, 2016

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