Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 07 juin 19

« Pour la classe des penseurs, on peut faire des maximes suivantes (…) des commandements immuables. 1/ Penser par soi-même. 2/ Se mettre (dans la communication avec les humains) en pensée à la place de tout autre. 3/ En tout temps, penser en accord avec soi-même. Le premier principe est négatif (nullius addictus iurare in verba magistri), c’est celui de la pensée libre de contrainte ; le second est positif, celui de la pensée libérale, s’accommodant aux concepts d’autrui ; le troisième, celui de la pensée conséquente (logique) ».

KANT, Anthropologie du point de vue pragmatique, Ière partie, I, 59, in Oeuvres, Paris, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, t. 3, p. 1046.

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Pensée du 06 juin 19

« Nous déjeunions ordinairement avec du café au lait. Après une heure ou  deux de causeries, j’allais à mes livres jusqu’au dîner. Je commençais par quelques livres de philosophie, comme la Logique de Port-Royal, l’Essai de Locke, Malebranche, Leibniz, Descartes, etc. Je m’aperçus bientôt que tous ces auteurs étaient entre eux en contradiction presque perpétuelle, et je me formai le chimérique projet de les accorder, qui me fatigua beaucoup et me fit perdre beaucoup de temps. Je me brouillais la tête, et n’avançais point. Enfin, renonçant encore à cette méthode, j’en pris une infiniment  meilleure, et à laquelle j’attribue tout le progrès que je puis avoir fait, malgré mon défaut de capacité ; car il est certain que j’en eus toujours  fort peu pour l’étude. En lisant chaque auteur, je me fis une loi d’adopter et de suivre toutes ses idées sans y mêler les miennes et celles d’un autre, et sans jamais disputer avec lui. Je me dis : « commençons par me faire un magasin d’idées, vraies ou fausses, mais nettes, en attendant que ma tête en soit assez fournie pour pouvoir les comparer et choisir ». Cette méthode n’est pas sans inconvénient, je le sais, mais elle m’a réussi dans l’objet de m’instruire. Au bout de quelques années passées à ne penser exactement que d’après autrui, sans réfléchir pour ainsi dire et sans raisonner, je me suis trouvé un assez grand fonds d’acquis pour me suffire à moi-même, et penser sans le secours d’autrui. Alors, quand les voyages et les affaires m’ont ôté les moyens de consulter les livres, je me suis amusé à repasser et à comparer ce que j’avais lu, à peser chaque chose à la balance de la raison, et à juger quelquefois mes maîtres. Pour avoir commencé tard à mettre en exercice ma faculté judiciaire, je n’ai pas trouvé qu’elle eût perdu sa vigueur ; et quand j’ai publié mes propres idées, on ne m’a pas accusé d’être le disciple servile et de jurer in verba magistri« .

J.-J. ROUSSEAU, Les Confessions, livre VIe (Oeuvres complètes, Pléiade, t. 1, p. 237).

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Pensée du 05 juin 19

« Que le monde est mauvais, c’est là une plainte aussi ancienne que l’histoire et même que la poésie plus vieille encore, bien plus, aussi ancienne que le plus vieux de tous les poèmes, la religion des prêtres. Pour eux tous néanmoins le monde commence par le Bien ; par l’âge d’or, la vie au Paradis, ou par une vie plus heureuse encore, en commun avec des êtres célestes. Toutefois ils font bientôt disparaître ce bonheur comme un songe ; et alors c’est la chute dans le mal (le mal moral avec lequel le physique alla toujours de pair) qu’ils font se précipiter en l’accélérant pour notre chagrin ; en sorte que maintenant (mais ce maintenant est aussi vieux que l’histoire) nous vivons aux derniers temps, que le dernier jour et la fin du monde sont proches (…).
L’opinion héroïque opposée qui s’est établie sans doute seulement parmi les philosophes et à notre époque notamment chez les pédagogues, est plus nouvelle, mais bien moins répandue, à savoir que : le monde progresse précisément en sens contraire, du mal vers le mieux, sans arrêt (il est vrai d’une manière à peine sensible) et que tout au moins on trouve une disposition à cet égard dans la nature humaine.
KANT, La religion dans les limites de la simple raison

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Pensée du 04 juin 19

« Voilà comment parle Mr Rollin dans la belle préface de son Histoire ancienne. Le savant Père Lami expose la même chose dans un jour différent. 

Il y a, dit-il, des vues générales que tout homme doit avoir, qui servent merveilleusement à former l’esprit. Il n’y a rien à quoi l’on doive plus travailler qu’à se connaître. Or notre esprit est comme l’oeil qui voit tout et qui ne se voit point, si ce n’est par réflexion lorsqu’il se regarde dans un miroir. Le secret pour se connaître et pour bien juger de nous, c’est de nous voir dans les autres. L’Histoire est un grand miroir où l’on se voit tout entier. Un homme ne fait rien qu’un autre ne fasse ou ne puisse faire. En faisant donc attention aux grands exemples de cruautés, de dérèglements, d’impudicités et de semblables crimes, nous apercevons où nous peut porter la corruption de notre coeur quand nous ne travaillons pas à la guérir. La pratique du monde enseigne l’art de vivre ; ceux-là y excellent qui ont voyagé, et qui ont eu commerce* avec des personnes de différents pays et de différente humeur. L’Histoire supplée** à cette pratique du monde, à ces pénibles voyages que peu de personnes peuvent faire. On y voit de quelle manière les hommes ont toujours vécu. On apprend à supporter les accidents de la vie, à n’en être pas surpris, à ne se plaindre point de son siècle, comme si nos plaintes pouvaient empêcher des maux dont aucun âge n’a été exempt. […] De sorte que l’étude de l’Histoire étant bien faite, c’est une Philosophie qui fait d’autant plus d’impression qu’elle nous parle par des exemples sensibles dont il est bon de tenir registre afin de les représenter et à soi, et aux autres dans les occasions ». 

ROUSSEAU, Chronologie universelle ou histoire générale des temps depuis la création du monde jusque à présent composée et dressée par Rousseau pour son usage.

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Pensée du 03 juin 19

« Dans leurs relations entre eux, les Etats se comportent en tant que particuliers. Par suite, c’est le jeu le plus mobile de la particularité intérieure, des passions, des intérêts, des buts, des talents, des vertus, de la violence, de l’injustice et du vice, de la contingence extérieure à la plus haute puissance que puisse prendre ce phénomène. C’est un jeu où l’organisme moral lui-même, l’indépendance de l’Etat, est exposée au hasard. Les principes de l’esprit de chaque peuple sont essentiellement limités à cause de la particularité dans laquelle ils ont leur réalité objective et leur conscience de soi en tant qu’individus existants. Aussi leurs destinées, leurs actions dans leurs relations réciproques sont la manifestation phénoménale de la dialectique de ces esprits en tant que finis, dans cette dialectique se produit l’esprit universel, l’esprit du monde en tant qu’illimité, et en même temps c’est lui qui exerce sur eux son droit (et c’est le droit suprême), dans l’histoire du monde comme tribunal du monde ».

HEGEL, Principes de la Philosophie du Droit, 340.

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Pensée du 02 juin 19

« La vraie philosophie de l’histoire revient à voir que sous tous ces changements infinis, et au milieu de tout ce chaos, on n’a jamais devant soi que le même être, identique et immuable, occupé aujourd’hui des mêmes intrigues qu’hier et que de tout temps : elle doit donc reconnaître le fond identique de tous ces faits anciens ou modernes, survenus en Orient comme en Occident ; elle doit découvrir partout la même humanité, en dépit de la diversité des circonstances, des costumes et des moeurs. Cet élément identique, et qui persiste à travers tous les changements, est fourni par les qualités premières du coeur et de l’esprit humains -beaucoup de mauvaises et peu de bonnes. La devise générale de l’histoire devrait être: Eadem, sed aliter [les mêmes choses, mais d’une autre manière]. Celui qui a lu Hérodote (1) a étudié assez l’histoire pour en faire la philosophie; car il y trouve déjà tout ce qui constitue l’histoire postérieure du monde : agitations, actions, souffrances et destinée de la race humaine, telles qu’elles ressortent des qualités en question et du sort de toute vie sur terre ».
(1) Hérodote: historien grec (484-420 av. J.C).

SCHOPENHAUER, Le monde comme volonté et comme représentation

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Pensée du 01 juin 19

« On dit aux gouvernants, aux hommes d’Etat, aux peuples de s’instruire principalement par l’expérience de l’histoire. Mais ce qu’enseignent l’expérience et l’histoire, c’est que peuples et gouvernements n’ont jamais rien appris de l’histoire et n’ont jamais agi suivant des maximes qu’on en aurait pu retirer. Chaque époque, chaque peuple se trouve dans des conditions si particulières, constitue une situation si individuelle que dans cette situation on ne peut et on ne doit décider que par elle. Dans ce tumulte des événements du monde, une maxime générale ne sert pas plus que le souvenir de situations analogues qui ont pu se produire dans le passé, car une chose comme un pâle souvenir, est sans force dans la tempête qui souffle sur le présent ; il n’a aucun pouvoir sur le monde libre et vivant de l’actualité. A ce point de vue, rien n’est plus fade que de s’en référer aux exemples grecs et romains, comme c’est arrivé si fréquemment chez les Français à l’époque de la Révolution. Rien de plus différent que la nature de ces peuples et le caractère de notre époque ».

Hegel, Leçons sur la philosophie de l’histoire (Cours de 1822)

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Pensée du 31 mai 19

« C’est dire qu’il faut un hasard heureux, une chance exceptionnelle, pour que nous notions justement, dans la réalité présente, ce qui aura le plus d’intérêt pour l’historien à venir. Quand cet historien considérera notre présent à nous, il y cherchera surtout l’explication de son présent à lui, et plus particulièrement de ce que son présent contiendra de nouveauté. Cette nouveauté, nous ne pouvons en avoir aucune idée aujourd’hui, si ce doit être une création. Comment donc nous réglerions-nous aujourd’hui sur elle pour choisir parmi les faits ceux qu’il faut enregistrer, ou plutôt pour fabriquer des faits en découpant selon cette indication la réalité présente ? Le fait capital des temps modernes est l’avènement de la démocratie. Que dans le passé, tel qu’il fut décrit par les contemporains, nous en trouvions des signes avant-coureurs, c’est incontestable ; mais les indications peut-être les plus intéressantes n’auraient été notées par eux que s’ils avaient su que l’humanité marchait dans cette direction ; or cette direction de trajet n’était pas plus marquée alors qu’une autre, ou plutôt elle n’existait pas encore, ayant été créée par le trajet lui-même, je veux dire par le mouvement en avant des hommes qui ont progressivement conçu et réalisé la démocratie. Les signes avant-coureurs ne sont donc à nos yeux des signes que parce que nous connaissons maintenant la course, parce que la course a été effectuée. Ni la course, ni sa direction, ni par conséquent son terme n’étaient donnés quand ces faits se produisaient : donc ces faits n’étaient pas encore des signes. »

H. BERGSON, La pensée et le mouvant


Pensée du 30 mai 19

« Seule l’histoire ne peut vraiment pas prendre rang au milieu des autres sciences, car elle ne peut pas se prévaloir du même avantage que les autres : ce qui lui manque en effet, c’est le caractère fondamental de la science, la subordination des faits connus dont elle ne peut nous offrir que la simple coordination. Il n’y a donc pas de système en histoire, comme dans toute autre science. L’histoire est une connaissance, sans être une science, car nulle part elle ne connaît le particulier par le moyen de l’universel, mais elle doit saisir immédiatement le fait individuel, et pour ainsi dire, elle est condamnée à ramper sur le terrain de l’expérience. (…) Les sciences (…) ne parlent jamais que des genres ; l’histoire ne traite que des individus. Elle serait donc une science des individus, ce qui implique contradiction. Il s’ensuit encore que les sciences parlent toutes de ce qui est toujours, tandis que l’histoire rapporte ce qui a été une seule fois et n’existe plus jamais ensuite. De plus si l’histoire s’occupe exclusivement du particulier et de l’individuel, qui, de sa nature, est inépuisable, elle ne parviendra qu’à une demi-connaissance toujours imparfaite. Elle doit encore se résigner à ce que chaque jour nouveau, dans sa vulgaire monotonie, lui apprenne ce qu’elle ignorait auparavant ». 

SCHOPENHAUER 

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Pensée du 29 mai 19

« (…) Sous le titre de subjectivité nous attendons quelque chose de plus grave que la bonne subjectivité de l’historien ; nous attendons que l’histoire soit une histoire des hommes et que cette histoire des hommes aide le lecteur, instruit par l’histoire des historiens, à édifier une subjectivité de haut rang, la subjectivité non seulement de moi-même, mais de l’homme. Mais cet intérêt, cette attente d’un passage – par l’histoire – de moi à l’homme, n’est plus exactement épistémologique, mais proprement philosophique : car c’est bien une subjectivité de réflexion que nous attendons de la lecture et de la méditation des oeuvres d’historien ; cet intérêt ne concerne déjà plus l’historien qui écrit l’histoire, mais le lecteur – singulièrement le lecteur philosophique -, le lecteur en qui s’achève tout livre, toute oeuvre, à ses risques et périls. Tel sera notre parcours : de l’objectivité de l’histoire à la subjectivité de l’historien ; de l’une et de l’autre à la subjectivité philosophique (pour employer un terme neutre qui ne préjuge pas de l’analyse ultérieure) »

Paul RICOEUR, Histoire et Vérité, éd. du Seuil, p. 24.