Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 17 juin 19

« Quand la question est de savoir si une chose est belle, ce que l’on veut savoir, ce n’est pas si l’existence de cette chose a ou pourrait avoir quelque importance pour nous-même ou pour quiconque, mais comment nous en jugeons quand nous nous contentons de la considérer (dans l’intuition ou dans la réflexion). Si quelqu’un me demande si je trouve beau le palais que j’ai devant les yeux, je peux toujours répondre que je n’aime pas ce genre de choses qui ne sont faites que pour les badauds ; ou bien comme ce sachem iroquois, qui n’appréciait rien à Paris autant que les rôtisseries ; je peux aussi, dans le plus pur style de Rousseau, récriminer contre la vanité des Grands, qui font servir la sueur du peuple à des choses si superflues ; je puis enfin me persuader bien aisément que si je me trouvais dans une île déserte, sans espoir de revenir jamais parmi les hommes, et si j’avais le pouvoir de faire apparaître par magie, par le simple fait de ma volonté, un édifice si somptueux, je ne prendrais même pas cette peine dès lors que je disposerais déjà d’une cabane qui serait assez confortable pour moi. On peut m’accorder tout cela et y souscrire, mais là n’est pas le problème. En posant la dite question, on veut simplement savoir si cette pure et simple représentation de l’objet s’accompagne en moi de satisfaction, quelle que puisse être mon indifférence concernant l’existence de l’objet de cette représentation. On voit aisément que c’est ce que je fais de cette représentation en moi-même, et non pas ce en quoi je dépends de l’existence de l’objet, qui importe pour que je puisse dire qu’un tel objet est beau et pour faire la preuve que j’ai du goût. Chacun devra admettre que le jugement sur la beauté au sein duquel il se mêle le moindre intérêt est tout à fait de parti pris et ne constitue nullement un jugement de goût qui soit pur. Il ne faut pas se soucier le moins du monde de l’existence de la chose mais y être totalement indifférent, pour jouer le rôle de juge en matière de goût. (…) Le goût est la faculté de juger ou d’apprécier un objet ou un mode de représentation par une satisfaction ou un déplaisir, indépendamment de tout intérêt. On appelle beau l’objet d’une telle représentation ».

KANT, Critique de la faculté de juger, trad. J.-R. Ladmiral, M. B. de Launay et J.-M. Vaysse, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, t. 2, pp. 959-967.

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Pensée du 16 juin 19

« Est-il plus avantageux d’être gouverné par l’homme le meilleur ou par les lois les meilleures ? Ceux qui sont d’avis qu’il est avantageux d’être gouverné par un roi pensent que les lois ne peuvent énoncer que le général sans pouvoir rien prescrire concernant les situations particulières. Ainsi, dans n’importe quel art, il est stupide de se diriger seulement d’après des règles écrites ; et, en Égypte, il est permis au bout de quatre jours aux médecins de s’écarter des traitements prescrits par les manuels, mais s’ils le font avant, c’est à leurs risques et périls. Il est donc manifeste que la constitution qui se conforme à des lois écrites n’est pas, pour la même raison, la meilleure. Pourtant, il faut que cette règle universelle existe pour les gouvernants, et celui à qui n’est, d’une manière générale, attachée aucune passion, est meilleur que celui qui en possède naturellement. Or, la loi n’en a pas, alors qu’il est nécessaire que toute âme humaine en renferme. Mais sans doute semblerait-il, pour répliquer à cela, qu’une personne délibèrera mieux à propos des cas particuliers. Qu’il soit donc nécessaire que cet homme soit législateur et qu’il y ait des lois, c’est évident, mais elles ne doivent pas être souveraines là où elles dévient de ce qui est bon, alors qu’elles doivent être souveraines dans les autres domaines. »

ARISTOTE, Les Politiques


Pensée du 15 juin 19

« Si c’est l’intérêt et un vil calcul qui me rendent généreux, si je ne suis jamais serviable que pour obtenir en échange un service, je ne ferai pas de bien à celui qui part pour des pays situés sous d’autres cieux, éloignés du mien, qui s’absente pour toujours ; je ne donnerai pas à celui dont la santé est compromise au point qu’il ne lui reste aucun espoir de guérison ; je ne donnerai pas, si moi-même je sens décliner mes forces, car je n’ai plus le temps de rentrer dans mes avances. Et pourtant (ceci pour te prouver que la bienfaisance est une pratique désirable en soi) l’étranger qui tout à l’heure s’en est venu atterrir dans notre port et qui doit tout de suite repartir reçoit notre assistance ; à l’inconnu qui a fait naufrage nous donnons, pour qu’il soit rapatrié, un navire tout équipé. Il part, connaissant à peine l’auteur de son salut ; comme il ne doit jamais plus revenir à portée de nos regards il transfère sa dette aux dieux mêmes et il leur demande dans sa prière de reconnaître à sa place notre bienfait ; en attendant nous trouvons du charme au sentiment d’avoir fait un peu de bien dont nous ne recueillerons pas le fruit. Et lorsque nous sommes arrivés au terme de la vie, que nous réglons nos dispositions testamentaires, n’est-il pas vrai que nous répartissons des bienfaits dont il ne nous reviendra aucun profit ? Combien d’heures l’on y passe ! Que de temps on discute, seul avec soi-même, pour savoir combien donner et à qui ! Qu’importe, en vérité, de savoir à qui l’on veut donner puisqu’il ne nous en reviendra rien en aucun cas ? Pourtant, jamais nous ne donnons plus méticuleusement ; jamais nos choix ne sont soumis à un contrôle plus rigoureux qu’à l’heure où, l’intérêt n’existant plus, seule l’idée du bien se dresse devant notre regard. »

SÉNÈQUE, Les Bienfaits


Pensée du 14 juin 19

La raison pratique critique plus particulièrement la Grâce, l’Incarnation et la Révélation. 1/ Il est scandaleux d’attendre son perfectionnement moral de l’intercession de Dieu plutôt que du libre arbitre. Si « l’impossibilité de la grâce (…) ne se laisse nullement prouver », « le concept d’une assistance surnaturelle à notre faculté morale » est dangereux : « ce qui doit être imputé comme opération éthique bonne ne doit pas voir le jour par une influence étrangère, mais seulement par l’usage le meilleur possible de nos forces propres » (pp. 229-230). Admettre les effets de la grâce conduit au fatalisme et à l’exaltation, ennemis de la raison critique. 2/ Hormis une exception, Kant n’écrit jamais le nom de « Christ », témoignant de son refus de l’Incarnation. Jésus n’incarne l’idéal moral qu’en tant qu’il est homme. Il perdrait sa valeur d’exemple s’il était Christ : on ne peut exiger de nous que nous agissions comme un dieu. Son exemplarité requiert l’humanité. N’ayant « rien de pratique à tirer » de l’Incarnation, la raison doit l’interpréter dans le seul sens qui lui est conforme : Jésus incarne l’idéal de perfection morale agréable à Dieu, et non « la divinité séjournant corporellement dans un homme réel et agissant en lui comme une seconde nature » (pp. 840-842). Tenir pour nécessaire au salut la croyance à ce miracle et à tout ce qui a trait au surnaturel est superstition (p. 874). 3/ Une révélation surnaturelle est inconcevable : comment l’infini pourrait-il s’exprimer dans le fini ? A supposer que cela se puisse, la raison ne pourrait certifier l’origine divine d’une expérience qui transgresse les lois de l’expérience. Si la théorie est ici comme paralysée, la pratique établit avec une absolue certitude le caractère non-divin de la révélation qui contredit la loi morale, quand bien même elle s’accompagnerait des signes les plus extraordinaires. La raison pratique s’érige en juge du surnaturel : « si Dieu parlait vraiment à l’homme, celui-ci cependant ne pourrait jamais savoir que c’est Dieu qui lui parle. Il est absolument impossible que l’homme puisse saisir par ses sens l’infini, le différencier des êtres sensibles et par là le reconnaître. Mais que ce puisse ne pas être Dieu, dont il croit entendre la voix, il peut s’en persuader fort bien dans quelques cas ; car si ce qui lui est proposé par l’intermédiaire de cette voix, est contraire à la loi morale, le phénomène peut bien lui sembler aussi majestueux que possible et dépassant la nature tout entière : il lui faut pourtant le tenir pour une illusion ». Et Kant de citer « le mythe du sacrifice qu’Abraham, sur ordre divin, voulut offrir en immolant et en brûlant son fils unique (le pauvre enfant apporta même à cette fin, sans le savoir, le bois). Abraham aurait dû répondre à cette prétendue voix divine : <<Que je ne doive pas tuer mon bon fils, c’est parfaitement sûr ; mais que toi qui m’apparais, tu sois Dieu, je n’en suis pas sûr et je ne peux non plus le devenir, quand bien même cette voix tomberait, retentissante du ciel (visible) >> » (t. 3, pp. 871-872 : cf. p. 108). Confrontée au choix d’Abraham, la raison pratique eût rejeté, avec l’injonction sacrificielle de Dieu, la promesse de son alliance… »

Christophe Paillard, « Kant et le problème de l’irrationnel »

(Source : https://listephilo.pagesperso-orange.fr)

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Pensée du 13 juin 19

« Les écrits sur le surnaturel chrétien expriment la même position : Kant « n’admet pas la croyance aux miracles dans ses maximes (ni de la raison théorique, ni de la raison pratique) sans pourtant en contester la possibilité ou réalité ». Le fait qu’il n’exclut pas absolument la possibilité du miracle n’est pas une concession à la religion révélée mais la reconnaissance critique des limites de la raison. De ce qui dépasse l’expérience, il n’y a pas de savoir possible. Cependant la théorie et, plus encore, la pratique réduisent le mystère. La raison ne saurait admettre rien « de ce qui est en général du surnaturel, car c’est là précisément que cesse tout usage de la raison ». Qu’est-ce que le miracle sinon ce qui survient à l’encontre des lois de la raison ? Les miracles « sont des événements dans le monde dont les causes obéissent à des lois d’action qui nous sont absolument inconnues et doivent le rester ». Intimement liée à la connaissance des lois de la nature, « la raison est comme paralysée » par ce qui les contredit : « quand la raison se voit amputée des lois de l’expérience, elle n’est plus utile à rien dans un monde aussi enchanté ». Plus que la théorie, c’est la pratique qui commande la critique du miracle chez Kant. Si la raison pratique n’a pas le droit d’établir le surnaturel, elle a le devoir de récuser les miracles qui la contredisent. Ce principe motive la critique du miracle en général. C’est supposer en l’homme un « degré punissable d’incroyance morale » que de croire qu’il ne puisse se convertir à la religion sans un signe surnaturel. Que des miracles se soient produits dans le passé n’est pas impossible mais n’est jamais qu’un dogme de la foi historique, indifférent au salut et auquel l’on n’est pas tenu de croire. La religion morale doit se passer du miracle en tant qu’elle suppose la conversion libre, sincère et raisonnée de l’homme à ses principes : « Si une religion morale – qu’il ne faut pas rechercher dans des dogmes et des observations mais dans l’intention cordiale de remplir tous les devoirs de l’homme comme des commandements divins – doit être fondée, alors tous les miracles que l’histoire rattache à son introduction doivent à la fin rendre superflue la croyance au miracle en général » ».

Christophe Paillard, « Kant et le problème de l’irrationnel »

(Source : https://listephilo.pagesperso-orange.fr)


Pensée du 12 juin 19

« Les Rêves d’un visionnaire réfutent E. Swedenborg, théosophe d’inspiration chrétienne. Auteur de volumineuses Arcana Caelestia qui relèvent de l’illuminisme, Swedenborg s’adonnait à la thaumaturgie : voyance, communication avec les morts et les esprits… La critique de son discours préfigure la Critique de la raison pure : « la métaphysique est une science des limites de l’entendement humain ». Les objets surnaturels dépassant les bornes de l’expérience, la raison ne peut pas plus en affirmer l’existence que la nier. Criticisme n’est pas dogmatisme. Reconnaissant qu’il est impossible de connaître ou de conclure quoi que ce soit du surnaturel, Kant n’en nie pas la réalité mais il conteste à Swedenborg le droit de l’établir et de fonder un système sur cette hypothèse transcendantale. La raison a pour destin d’ignorer l’inconnaissable. La prétendue science des arcanes célestes est l’œuvre d’une imagination exaltée. Comme les systèmes des illuminés sont aisés à imaginer ! « Le royaume des ombres est le paradis des esprits à chimères ». Les visionnaires n’arguent-ils cependant pas d’expériences pour justifier leurs thèses ? Certes, mais ces expériences qu’ils sont les seuls à faire relèvent de la Schwärmerei. Enfreignant les lois de l’expérience, elles sont sujettes à caution : elles « ne se laissent ramener à aucune loi de la sensation sur laquelle la plupart des hommes soient d’accord ». Les visionnaires sont-ils pas sujets à un dérèglement des sens (pathologie cérébrale) ? Leurs visions relèvent d’hallucinations : « c’est pourquoi, écrit malicieusement Kant qui venait de publier un Essai sur les maladies de la tête, je n’en veux pas du tout au lecteur si, au lieu de regarder les visionnaires comme des demi-citoyens de l’autre monde, il les envoie tout bonnement promener comme candidats à l’hôpital et se dispense par-là de toute recherche ultérieure ». Ils sont des « rêveurs de la sensation » comme les métaphysiciens précritiques sont des « rêveurs de la raison ». Le cas Swedenborg relève des deux pathologies. Ses visions l’apparentent aux hallucinés et son illuminisme aux métaphysiciens dogmatiques. »

Christophe Paillard, « Kant et le problème de l’irrationnel »

(Source : https://listephilo.pagesperso-orange.fr)


Pensée du 11 juin 19

« En affirmant les limites de la raison théorique, le criticisme stimule l’activité de la raison pratique. La science rencontre des limites infranchissables : elle ne peut connaître que les objets d’une expérience possible. Le suprasensible est inconnaissable. Kant récuse le dogmatisme de la métaphysique : rêveurs de la raison, les métaphysiciens précritiques ont fondé des systèmes grandioses sur la base d’hypothèses transcendantales, par nature invérifiables. Il récuse de même la prétention de la théologie à démontrer l’existence de Dieu : Dieu est objet de foi et non de savoir. Pour marquer les limites de la connaissance, le criticisme n’abolit pas la métaphysique. La raison pratique éprouve le besoin de postuler les objets suprasensibles que sont Dieu, la liberté et l’immortalité. Faute de pouvoir les connaître, elle doit les penser. Ce besoin de la raison motive la foi rationnelle ou croyance morale en Dieu. La foi rationnelle, c’est la religion morale. La religion doit être appréciée d’après la moralité, et non l’inverse. »

Christophe Paillard, « Kant et le problème de l’irrationnel »

(Source : https://listephilo.pagesperso-orange.fr)

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Pensée du 10 juin 19

« Que Kant critique le surnaturel ne présente rien de surprenant : l’esprit des Lumières n’est-il pas par excellence celui qui réduit le surnaturel (Übernatürlich) à la superstition (Aberglaube) ? En 1790, la Critique de la faculté de juger célébrait l’Aufklärung comme le processus qui consiste à se libérer des superstitions par l’usage autonome de la raison. Or, qu’est-ce que la superstition en général sinon la croyance au surnaturel ?  Kant la définit comme « la propension à placer une plus grande confiance dans ce qu’on pense arriver d’une façon non naturelle qu’en ce qui se laisse expliquer selon les lois de la nature, que ce soit physiquement ou moralement ». La superstition désigne plus particulièrement la croyance aux manifestations externes du surnaturel par opposition à l’exaltation (Schwärmerei), qui est la croyance en ses manifestations internes. Kant distingue ainsi quatre types de rapport au surnaturel : l’exaltation (croyance aux effets de la grâce), la superstition (croyance aux miracles), l’illuminisme (croyance en la connaissance du mystère par des voies initiatiques) et la thaumaturgie (croyance en la maîtrise des moyens de la grâce par des voies occultes). Sous toutes ses formes, l’hypothèse du surnaturel invalide la rationalité en infirmant ses principes avérés : elle contredit la raison théorique (la connaissance scientifique) et la raison pratique (l’exigence morale). Aussi constitue-t-elle la forme suprême du préjugé, le plus radical obstacle à l’avènement d’une pensée autonome. Après avoir condamné la magie dans les Rêves d’un visionnaire expliqués par des Rêves métaphysiques (1766), Kant questionne le surnaturel chrétien dans La religion dans les limites de la simple raison (1793) et dans Le conflit des facultés (1798), oeuvres majeures de sa philosophie de la religion. S’il ne conteste pas absolument la possibilité du surnaturel, son originalité est de la critiquer d’après l’idée d’une religion morale. »

Christophe Paillard, « Kant et le problème de l’irrationnel »

(Source : https://listephilo.pagesperso-orange.fr)

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Pensée du 09 juin 19

« En ce qui concerne la deuxième maxime, nous sommes d’autre part déjà habitués à qualifier d’étroit (borné, le contraire d’ouvert) celui dont les talents ne peuvent être employés à de grandes choses (particulièremet à ce qui exige qu’il en fasse un usage intensif). Il n’est pas question ici de la faculté de connaissance, mais de la manière de penser et de faire de la pensée un usage conforme à une fin ; c’est ce que révèle l’ouverture d’esprit d’un homme – si limités que soient l’ampleur et le degré des capacités propres à nos dons naturels – lorsqu’il est à même de s’élever au-delà des conditions subjectives, d’ordre privé, du jugement, dont restent en quelque sorte prisonniers tant d’autres, et lorsqu’il réfléchit sur son propre jugement à partir d’un point de vue universel (qu’il ne peut déterminer qu’en se mettant à la place des autres). La troisième maxime, celle de la pensée conséquente, est celle à laquelle il est le plus difficile d’obéir ; on ne peut y parvenir qu’en liant les deux première et après les avoir pratiquées assz souvent pour en avoir acquis la maîtrise. On peut dire que la première maxime est celle de l’entendement, la deuxième, celle de la faculté de juger, la troisième celle de la raison. »

E. KANT, Critique de la faculté de juger, I, Analytique du sublime, 40, in Oeuvres, Paris, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, t. 2, pp. 1073-1074.


Pensée du 08 juin 19

« Voici quelles sont ces maximes [du sens commun] : 1/ penser par soi-même ; 2/ penser en se mettant à la place de tout autre être humain ; 3/ penser toujours en accord avec soi-même. La première est la maxime de la pensée sans préjugé, la deuxième celle de la pensée ouverte, la troisième celle de la pensée conséquente. La première est la maxime d’une raison qui n’est jamais passive. Le préjugé est la tendance à la passivité, donc à l’hétéronomie de la raison ; et le plus grand des préjugés consiste à se représenter la nature comme n’étant pas soumise aux règles que l’entendement, de par sa propre loi essentielle, met au principe de la nature – c’est la superstition. L’Aufklärung, c’est se libérer de la superstition ; en effet, bien que ce terme convienne aussi pour signifier qu’on se libère des préjugés en général, la superstition mérite par préférence (in sensu eminenti) d’être appelée préjugé, puisque l’aveuglement où nous plonge la superstition, et qu’elle va même jusqu’à exiger à titre d’obligation, souligne de manière remarquable le besoin d’être guidé par d’autres, donc l’état dans lequel se trouve une raison passive. »

E. KANT, Critique de la faculté de juger, I, Analytique du sublime, 40, in Oeuvres, Paris, Gallimard, Bibl. de la Pléiade, t. 2, pp. 1073-1074.

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