Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 02 mars 19

« La liberté est indivisible : on ne peut en retrancher une partie sans la tuer tout entière. Cette petite partie que vous retranchez, c’est l’essence même de ma liberté, c’est le tout. Par un mouvement naturel, nécessaire et irrésistible, toute ma liberté se concentre précisément dans la partie, si petite qu’elle soit, que vous en retranchez. C’est l’histoire de la femme de Barbe-Bleue, qui eut tout un palais à sa disposition avec la liberté pleine et entière de pénétrer partout, de voir et de toucher tout, excepté une mauvaise petite chambre, que la volonté souveraine de son terrible mari lui avait défendu d’ouvrir sous peine de mort. Eh bien, se détournant de toutes les magnificences du palais, son âme se concentra tout entière sur cette mauvaise petite chambre ; elle l’ouvrit, et elle eut raison de l’ouvrir, car ce fut un acte nécessaire de sa liberté, tandis que la défense d’y entrer était une violation flagrante de cette même liberté. C’est encore l’histoire du péché d’Adam et d’Ève : la défense de goûter du Fruit de l’arbre de la science, sans autre raison que telle était la volonté du Seigneur, était de la part du Bon Dieu un acte d’affreux despotisme ; et si nos premiers parents avaient obéi, toute la race humaine resterait plongée dans le plus humiliant esclavage. Leur désobéissance au contraire nous a émancipés et sauvés. Ce fut, mythiquement parlant, le premier acte de l’humaine liberté. »

M. A. Bakounine, Proposition motivée au comité central de la ligue de la paix et de la liberté, 1867.

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Pensée du 01 mars 19

« Juifs pour Jésus, juifs bouddhistes (appelés « Jubu »), zen chrétiens, catholiques bouddhistes ou adeptes de mystiques soufies et de chamanisme… Les combinaisons sont infinies. Et ils sont de plus en plus nombreux, croyants nomades, à s’affranchir des institutions religieuses et des dogmes pour se fabriquer une spiritualité sur mesure et renouer avec le sacré. Les ressources disponibles pour bricoler s’étant considérablement élargies, encore faut-il faire son choix dans les rayons de ce qui ressemble aujourd’hui à un supermarché spirituel. « Chacun construit, au fil de ses rencontres, son propre itinéraire, note Martine Cohen, chercheuse au CNRS. Les groupes rigoristes se fabriquent une image médiatique qui les rend très visibles. C’est une stratégie délibérée. Or les mouvements fondamentalistes ne sont pas forcément ceux qui se développent le plus. Au contraire. Ceux qui, sans revendiquer un engagement dans une religion particulière, ne se disent pas incroyants se multiplient. » Et parmi eux, tout comme parmi les croyants, certains reconstruisent les discours établis. D’après un sondage Harris Interactive, publié en 2011, seul un Français sur trois environ (36%) déclare croire en Dieu tandis que 34 % se disent athées (en constante augmentation) et autant « flottent » dans leur foi. « La France se sécularise, écrit le sociologue Sébastien Fath. Point de « retour de Dieu », en tout cas pas sur le mode d’une croyance collective « à l’ancienne ». L’athéisme est cependant loin de tout balayer sur son passage. Ceux qui croyaient auparavant par habitude ou par conformisme s’éloignent aujourd’hui durablement, par millions. En revanche, le tiers de croyants déclarés exprime aujourd’hui sa foi sur des modes plus personnels, plus argumentés, plus affirmés. » Ils sont revenus de la raison et du progrès de la science comme sources de bonheur et veulent retrouver du sens sans se soumettre aveuglément et exclusivement à l’un des grands dogmes. « Cette démarche suit l’évolution moderne qui fait la part belle à l’individualisme et met l’accent sur l’authenticité : il est plus important de trouver son chemin que d’être conforme, explique Louis Hourmant, chargé de cours à l’université de Paris-Est et responsable administratif de l’Institut européen en sciences des religions (IESR). Ce phénomène, qui a démarré dans les années 1960, s’accentue. Auparavant, il touchait des gens qui héritaient d’une culture religieuse et comportait un aspect revendicatif et rebelle (…) »

Louise Couvelaire, Le Monde, 14 avril 2012

Pensée du 28 février 19

« Une pincée de culture juive, un zeste de christianisme, le tout saupoudré d’esprit zen… De plus en plus de croyants s’éloignent des dogmes établis pour se construire une religion à la carte. Enquête sur ces fidèles d’une nouvelle Église : la leur.

Ils sont prêts à tout pour (re)trouver leur chemin. Prêts à braver les interdits et bousculer les normes, à envoyer valser les institutions et faire valser les dogmes. Au nom de l’authenticité, ils se libèrent d’un contrat qui leur a souvent été imposé. Par la famille d’abord, par la société ensuite. Eux, ce sont les bricoleurs de religion, les croyants hors piste, les fidèles qui choisissent à la carte. Ils boudent le menu et refusent de se faire servir un prêt-à-croire dans lequel ils ne se reconnaissent pas, ou plus. Pour faire la paix, avec eux-mêmes et avec le divin, ils aménagent les certitudes ancestrales. Ils ne renient rien, s’ouvrent à tout, et tentent d’en faire un tout. Croyances, pratiques et mystiques catholiques, protestantes, juives, orthodoxes, hindoues, soufies, bouddhistes, chamaniques… Ils font des mélanges, piochent des ingrédients, gardent un peu de cette saveur qui leur a été transmise et vont chercher quelque épice ailleurs, en Orient souvent. Ils font leur petite cuisine, dans l’intimité de leur âme, à la recherche d’une recette qui, espère-t-il, aura le goût du bonheur (…) »

Louise Couvelaire, Le Monde, 14 avril 2012

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Pensée du 27 février 19

« La respiration n’est qu’une combustion lente de carbone et d’hydrogène, qui est semblable en tout à celle qui s’opère dans une lampe ou dans une bougie allumée, et que sous ce point de vue, les animaux qui respirent sont de véritables combustibles qui brûlent et se consument. Dans la respiration comme dans la combustion, c’est l’air de l’atmosphère qui fournit l’oxygène et le calorique. (…) Les preuves de cette identité d’effets entre la respiration et la combustion se déduisent immédiatement de l’expérience. En effet, l’air qui a servi à la respiration ne contient plus, à la sortie du poumon, la même quantité d’oxygène; il renferme non seulement du gaz acide carbonique, mais encore beaucoup plus d’eau qu’il n’en contenait avec l’inspiration. Or, comme l’air vital ne peut se convertir en acide carbonique que par une addition de carbone; qu’il ne peut se convertir en eau que par une addition d’hydrogène; que cette double combinaison ne peut s’opérer sans que l’air vital perde une partie de son calorique spécifique, il en résulte que l’effet de la respiration est d’extraire du sang une portion de carbone et d’hydrogène, et d’y déposer à la place une portion de son calorique spécifique qui, pendant la circulation, se distribue avec leur sang dans toutes les parties de l’économie animale, et entretient cette température à peu près constante qu’on observe dans tous les animaux qui respirent. »

Lavoisier, Premier mémoire sur la respiration des animaux, 1789

Pensée du 26 février 19

« On a l’habitude de dire que l’oisiveté est la mère de tous les maux. On recommande le travail pour empêcher le mal. Mais aussi bien la cause redoutée que le moyen recommandé vous convaincront facilement que toute cette réflexion est d’origine plébéienne. L’oisiveté, en tant qu’oisiveté, n’est nullement la mère de tous les maux, au contraire, c’est une vie vraiment divine lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’ennui. Elle peut faire, il est vrai, qu’on perde sa fortune, etc., toutefois, une nature patricienne ne craint pas ces choses, mais bien de s’ennuyer. Les dieux de l’Olympe ne s’ennuyaient pas, ils vivaient heureux en une oisiveté heureuse. (…) L’oisiveté donc, loin d’être la mère du mal, est plutôt le vrai bien. L’ennui est la mère de tous les vices, c’est lui qui doit être tenu à l’écart. L’oisiveté n’est pas le mal et on peut dire que quiconque ne le sent pas prouve, par cela même, qu’il ne s’est pas élevé jusqu’aux humanités. Il existe une activité intarissable qui exclut l’homme du monde spirituel et le met au rang des animaux qui, instinctivement, doivent toujours être en mouvement. Il y a des gens qui possèdent le don extraordinaire de tout transformer en affaire, dont toute la vie est affaire, qui tombent amoureux et se marient, écoutent une facétie et admirent un tour d’adresse, et tout avec le même zèle affairé qu’ils portent à leur travail de bureau. »

Kierkegaard, Ou bien… ou bien, 1843

Pensée du 25 février 19

« Dire qu’une norme se rapportant à la conduite d’êtres humains « est valable », c’est affirmer qu’elle est obligatoire, que ces individus doivent se conduire de la façon qu’elle prévoit. Déjà dans un chapitre précédent, on a expliqué qu’à cette question de savoir pourquoi une norme est valable, c’est-à-dire pourquoi des individus doivent se conduire de telle ou de telle façon, on ne peut pas répondre en constatant un fait positif, un fait qui est, et qu’ainsi le fondement de validité d’une norme ne peut pas se trouver dans un semblable fait. De ce que quelque chose est, il ne peut pas s’ensuivre que quelque chose doit être; non plus que, de ce que quelque chose doit être, il ne peut s’ensuivre que quelque chose est. La validité d’une norme ne peut avoir d’autre fondement que la validité d’une autre norme. En termes figurés, on qualifie la norme qui constitue le fondement de la validité d’une autre norme de norme supérieure par rapport à cette dernière, qui apparaît donc comme une norme inférieure à elle. […]

Comme on l’a noté dans un alinéa précédent, la norme qui constitue le fondement de validité d’une autre norme est par rapport à celle-ci une norme supérieure. Mais il est impossible que la quête du fondement de la validité d’une norme se poursuive à l’infini, comme la quête de la cause d’un effet. Elle doit nécessairement prendre fin avec une norme que l’on supposera dernière et suprême. En tant que norme suprême, il est impossible que cette norme soit posée, — elle ne pourrait être posée que par une autorité, qui devrait tirer sa compétence d’une norme encore supérieure, elle cesserait donc d’apparaître comme suprême. La norme suprême ne peut donc être que supposée. Sa validité ne peut plus être déduite d’une norme supérieure; le fondement de sa validité ne peut plus faire l’objet d’une question. Nous appellerons une semblable norme, une norme supposée suprême : la norme fondamentale. »

Kelsen (Hans), Théorie pure du droit, 1960

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Pensée du 24 février 19

« Quand on lit un livre, on ne fait pas attention aux caractères, mais à ce qu’ils représentent. Au contraire, si on porte l’attention sur les caractères eux-mêmes, alors on perd de vue ce qu’ils représentent. Il y a là quelque chose de paradoxal : d’un côté, pour accéder à la chose représentée, on doit recourir au signe, à la chose représentante, car nous connaissons la chose représentée par son intermédiaire; mais d’un autre côté, on doit faire abstraction du signe, de la chose représentante, pour accéder à ce qu’elle représente : on doit faire comme si le signe n’existait pas, on doit le traiter comme rien. Le signe doit être à la fois présent et absent pour représenter la chose signifiée. (…)

C’est le paradoxe de la présence-absence du signe. Il faut que le signe soit présent (pour représenter la chose signifiée); mais s’il est trop présent, il finit par cacher la chose qu’il est censé dévoiler. Pour accéder à la chose signifiée, on doit certes passer par le signe, mais on ne doit surtout pas s’y arrêter. Quand le doigt montre la lune, il ne faut pas, comme l’imbécile selon un proverbe connu, regarder le doigt. »

François Recanati, La Transparence et l’énonciation Ed. Seuil, 1979

Pensée du 23 février 19

« Un Icone est un signe qui fait référence à l’Objet qu’il dénote simplement en vertu de ses caractères propres, lesquels il possède, qu’un tel Objet existe réellement ou non. (…) N’importe quoi, que ce soit une qualité, un existant individuel, ou une loi, est un icone de n’importe quoi, dans la mesure ou il ressemble à cette chose et en est utilisé comme le signe.

Un Indice est un signe qui fait référence à l’Objet qu’il dénote en vertu du fait qu’il est réellement affecté par cet Objet. (…) Dans la mesure où l’Indice est affecté par l’Objet, il a nécessairement certaines qualités en commun avec cet Objet, et c’est sous ce rapport qu’il réfère à l’Objet. Il implique, par conséquent, une certaine relation iconique à l’Objet, mais un icone d’un genre particulier; et ce n’est pas la simple ressemblance à son Objet, même sous ces rapports, qui en font un signe mais les modifications réelles qu’il subit de la part de l’Objet.

Un Symbole est un signe qui se réfère à l’Objet qu’il dénote en vertu d’une loi, habituellement une association générale d’idées, qui provoque le fait que le Symbole est interprété comme référant à l’Objet. »

Charles Sanders Peirce, Éléments of Logic, (1903), in Collected Papers, Harvard University Press, 1960

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Pensée du 22 février 19

« Nous appelons signe la combinaison du concept et de l’image acoustique : mais dans l’usage courant ce terme désigne généralement l’image acoustique seule, par exemple un mot (arbor, etc.). On oublie que si arbor est appelé signe, ce n’est qu’en tant qu’il porte le concept « arbre », de telle sorte que l’idée de la partie sensorielle implique celle du total. L’ambiguïté disparaîtrait si l’on désignait les trois notions ici en présence par des noms qui s’appellent les uns les autres tout en s’opposant. Nous proposons de conserver le mot signe pour désigner le total, et de remplacer concept et image acoustique respectivement par signifié et signifiant(…)Le lien unifiant le signifiant et le signifié est arbitraire, ou encore, puisque nous entendons par signe le total résultant de l’association d’un signifiant à un signifié, nous pouvons dire plus simplement : le signe linguistique est arbitraire. Ainsi l’idée de « soeur » n’est liée par aucun rapport intérieur avec la suite de sons s-ö-r qui lui sert de signifiant ; il pourrait être aussi bien représenté par n’importe quel autre : à preuve les différences entre les langues et l’existence même de langues différentes (…) Le mot arbitraire appelle aussi une remarque. Il ne doit pas donner l’idée que le signifiant dépend du libre choix du sujet parlant (on verra plus bas qu’il n’est pas au pouvoir de l’individu de rien changer à un signe une fois établi dans un groupe linguistique) ; nous voulons dire qu’il est immotivé, c’est-à-dire arbitraire par rapport au signifié, avec lequel il n’a aucune attache naturelle dans la réalité. »

Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Ed. Payot, 1964, pp. 98-101

Pensée du 21 février 19

« Les relations de races, comme on dit, ne sont donc que des relations établis-marginaux d’un type particulier. Que les membres des deux groupes n’aient pas la même apparence physique, ou que les membres de l’un d’eux s’expriment avec moins d’aisance et avec un accent prononcé, a simplement l’effet d’un signe distinctif qui rend les intrus plus aisément reconnaissables […] L’aversion, le mépris ou la haine qu’éprouvent les membres d’un groupe installé pour ceux d’un groupe marginal, la peur d’être souillé par des contacts plus étroits sont les mêmes, que les différences physiques soient marquées ou que les deux groupes soient physiquement impossibles à distinguer au point que les exclus stigmatisés doivent porter un badge indiquant leur identité. La socio-dynamique de la relation des groupes entretenant un lien d’installés à marginaux est déterminée par la nature même de ce lien, plutôt que par l’une ou l’autre des caractéristiques des groupes considérés indépendamment. »

Norbert ELIAS, Logiques d’exclusion, Paris, Fayard, 2001

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