Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 23 février 20

« Supposons que le sujet fait par le groupe est ‹ Qu’est-ce qui maintient les femmes isolées les unes des autres ? ›. Chaque femme donne le témoignage de sa propre expérience. Par exemple, une femme peut expliquer comment ses parents l’encouragèrent à rivaliser avec d’autres filles pour avoir l’attention des hommes. Une autre peut témoigner de sa rage d’être tournée en dérision et des commérages de ses supposées amies. Quand chaque femme a donné son témoignage, le groupe entier en tire les généralisations. Un exemple des généralisations qui émergeraient de ce témoignage : c’est que, encore très jeunes, on enseigna aux femmes à se défier et à entrer en compétition avec les autres femmes. Les généralisations sur chaque sujet choisi varieront selon les témoignages de chaque groupe. Quoi qu’il en soit, en dépit du sujet, certains thèmes reviendront dans chaque témoignage. C’est le travail du groupe de reconnaître ces thèmes et de les édifier en généralisations. Bien que chacune de nos expériences ait été individuelle, l’oppression a pris des formes similaires. La généralisation aide à découvrir ces constantes dans l’expérience des femmes. Assez rapidement, les femmes dans un groupe de prise de conscience commencent à avoir une idée claire des mécanismes d’oppression et de la haine entre femmes. Quelques groupes trouvent que c’est important d’écrire les généralisations (pas les témoignages) qui émergent de chaque rencontre, ainsi elles peuvent s’y référer si elles veulent écrire un papier sur le groupe, faire des actions ou autre chose en relation avec leur groupe de prise de conscience. »

« Perspectives des groupes de prise de conscience » 1972


Pensée du 22 février 20

« Le genre désormais se fait sexe, comme le Verbe se fait chair. On assiste alors à la biologisation et à la sexualisation du genre et à la différence des sexes. Les implications théoriques et politiques de cette mutation sont considérables. D’un côté, elle porte en germe de nouvelles manières de perception de soi et notamment la psychanalyse (l’opposition phallus/utérus, la définition de la féminité en termes de manque, de creux, la “petite différence” fondant le grand différend). D’un autre, elle apporte une base, un fondement naturaliste à la théorie des sphères – le public et le privé – identifiées aux deux sexes, théorie par laquelle penseurs et politiques tentent d’organiser rationnellement la société du XIXe siècle. Cette naturalisation des femmes, rivées à leur corps, à leur fonction reproductrice maternelle et ménagère, et exclues de la citoyenneté politique au nom de cette identité même, confère une assise biologique au discours parallèle et conjoint de l’unité sociale ».

La place des femmes. Les enjeux de l’identité et de l’égalité au regard des sciences sociales, Éditions La Découverte, Paris, 1995, p. 92

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Pensée du 21 février 20

« Toute cette argumentation peut, en définitive, se ramener à quelques termes très simples. Elle revient à admettre que, au regard de l’opinion commune, la morale ne commence que quand commence le désintéressement, le dévouement. Mais le désintéressement n’a de sens que si le sujet auquel nous nous subordonnons a une valeur plus haute que nous, individus. Or, dans le monde de l’expérience, je ne connais qu’un sujet qui possède une réalité morale, plus riche, plus complexe que la nôtre, c’est la collectivité. je me trompe, il en est un autre qui pourrait jouer le même rôle : c’est la divinité. Entre Dieu et la société il faut choisir. je n’examinerai pas ici les raisons qui peuvent militer en faveur de l’une ou l’autre solution qui sont toutes deux cohérentes. J’ajoute qu’à mon point de vue, ce choix me laisse assez indifférent, car je ne vois dans la divinité que la société transfigurée et pensée symboliquement. »

Emile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse

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Pensée du 20 février 20

« Nous avons dit, à propos de l’étude des lois, que les actes humains soumis aux lois portent sur des situations singulières qui peuvent varier à l’infini. Il est donc impossible d’instituer une loi qui ne serait jamais dans aucun cas en défaut. Pour établir une loi, les législateurs considèrent les conditions générales ; mais l’observance de cette loi serait dans certaines situations contraire à la justice et au bien commun que la loi entend sauvegarder. Par exemple, la loi déclare qu’il faut rendre un dépôt, ce qui est juste dans la généralité des cas particuliers, mais peut devenir dangereux dans des cas particuliers, tel le fou qui réclame l’épée qu’il a déposée, ou l’individu qui demande son dépôt pour trahir sa patrie. En pareilles circonstances et en d’autres semblables, il serait mal d’obéir à la loi, et le bien consiste à transgresser la lettre de la loi pour rester fidèle à l’esprit de justice et à l’exigence du bien commun. »

Thomas d’Aquin, Somme théologique, I-II, q. 96.

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Pensée du 19 février 20

« Toute loi est ordonnée au salut commun des hommes, et c’est seulement dans cette mesure qu’elle acquiert force et raison de loi ; dans la mesure, au contraire, où elle y manque, elle perd de sa force d’obligation (…). Or il arrive fréquemment qu’une disposition légale utile à observer pour le salut public, en règle générale, devienne, en certains cas, extrêmement nuisible. Car le législateur, ne pouvant envisager tous les cas particuliers, rédige la loi en fonction de ce qui se présente le plus souvent, portant son intention sur l’utilité commune. C’est pourquoi, s’il surgit un cas où l’observation de telle loi soit préjudiciable au salut commun, celle-ci ne doit plus être observée. Ainsi, à supposer que dans une ville assiégée on promulgue la loi que les portes doivent demeurer closes, c’est évidemment utile au salut commun en règle générale ; mais s’il arrive que les ennemis poursuivent des citoyens dont dépend la survie de la cité, il serait très préjudiciable à cette ville de ne pas leur ouvrir ses portes. C’est pourquoi, en ce cas, il faudrait ouvrir ses portes contre la lettre de la loi, afin de sauvegarder l’intérêt général que le législateur avait en vue. »

Thomas d’Aquin, Somme théologique, I-II, q. 96. art. 6.


Pensée du 18 février 20

« L’homme dubitant doit s’accepter comme être fini, abandonné à ses propres initiatives. Le doute exige une force d’âme qui est la présence virtuelle en moi de la liberté et qui prend l’aspect concret de l’aventure puisqu’on ne sait pas de quoi les lendemains de l’esprit seront faits. Il faut accepter de se situer par rapport à ce que l’on veut, au-delà de ce que l’on « savait ». Et il faut affronter comme possibilité le désespoir, si rien ne vient compenser ce que l’on fait tomber dans le doute. Même si le doute est conduit méthodiquement, ne débouchant sur rien, il ne peut qu’accroitre le trouble de l’esprit. L’homme du doute doit s’affirmer dans son individualité ; il est l’homme de la volonté et du devenir de la pensée. Il est celui qui refuse toutes les aliénations et les facilités. Est-il besoin de redire que le sot ne peut courir tous ces risques, et plus pour des raisons psychologiques que pour des raisons intellectuelles? ».

Adam Michel, Essai sur la bêtise, 1975,  P.U.F.


Pensée du 17 février 20

  «Ce qui manque au sot, c’est l’aptitude à la délibération envers lui, la capacité de suspendre sa propre pensée. Dans l’affirmation de toute pensée, il y a une alternative, celle du vrai et du faux. Toute expression sera ambiguë, au sens où celle-ci sera plus ou moins vérace. Or le sot paraît être insensible à cette ambiguïté. Il s’engage dans une énonciation qui pour lui ne fait en rien problème. Une pensée droite est une pensée qui accepte de douter pour se rectifier. Le sot ne soupçonne pas qu’il a besoin d’un minimum de sagacité pour affirmer sa pensée. Le maniement de la pensée est pour lui un problème technique et non une question axiologique. Dans l’absolu d’une pensée qui parait se suffire à elle-même, le sot ne songera pas un instant qu’il la formulera dans la contingence du temps et de la société et que cela pourrait demander réflexion. Le doute n’a ainsi de sens que pour l’homme qui est assez fort pour se mettre en état d’infériorité. Pour pouvoir s’interroger sur la valeur de ses connaissances, il faut accepter de les perdre comme telles. Au moment où l’esprit devient vivant, le contenu de cet esprit semble échapper et il faut chercher des connaissances que l’on ne possède pas encore. Le doute est ainsi l’expérience de l’absence, de l’incertitude. »

Adam Michel, Essai sur la bêtise, 1975, P.U.F.


Pensée du 16 février 20

« La raison est nécessaire parce que les bonnes intentions de la pensée ne sont pas suffisantes. Le désir de la vérité ne débouche pas sur l’établissement d’une vérité ; il faut le contrôle permanent de l’esprit critique. La fonction de la raison est ainsi négative ; elle doit empêcher l’esprit de « déraisonner », c’est-à-dire de s’abandonner à la logique des passions, à la facilité d’une affectivité superficielle, à l’exotisme de l’imagination. La raison nous engage dans une surveillance continue de nous-mêmes. Elle vaut d’abord par ce qu’elle empêche. Le raisonnement correct s’obtient par le refus des possibilités fallacieuses, de même que la statue se fait par le rejet de la masse inutile. Se servir de sa raison est disposer d’un esprit attentif et critique. A l’inverse, déraisonner sera s’abandonner au rêve, à la frivolité, à la pseudo logique, trouver satisfaction dans ses fantasmes, au lieu de s’appliquer à une pensée qui vaudra parce qu’elle a été constituée et non simplement acceptée. Ainsi on déraisonne parce que la pensée se déroule sans que l’effort critique s’y applique. La sottise, encore une fois, n’est que le déroulement d’une pensée, mais dans son rapport à la personnalité même ».

Adam Michel, Essai sur la bêtise, P.U.F.

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Pensée du 15 février 20

La mémoire, gardienne du temps, ne garde que l’instant; elle ne conserve rien, absolument rien, de notre sensation compliquée et factice qu’est La psychologie de la volonté et de l’attention — cette volonté de l’intelligence—nous prépare également à admettre comme hypothèse de travail la conception (…) de l’instant sans durée. Dans cette psy­chologie, il est bien sûr déjà que la durée ne saurait intervenir qu’indirectement ; on voit assez facilement qu’elle n’est pas une condition primordiale: avec la durée on peut peut‑être mesurer l’attente, non pas l’attention elle‑même qui reçoit toute sa valeur d’intensité dans un seul instant. la durée. D’ailleurs puisque l’attention a le besoin et le pouvoir de se reprendre, elle est par essence tout entière dans ses reprises. L’atten­tion aussi est une série de commencements, elle est faite des renaissances de l’esprit qui revient à la conscience quand le temps marque des instants. En outre, si nous portions notre examen dans cet étroit domaine où l’attention devient décision, nous verrions ce qu’il y a de fulgurant dans une volonté où viennent converger l’évidence des motifs et la joie de l’acte. Entre M. Bergson et nous‑même, c’est donc toujours la même différence de méthode ; il prend le temps plein d’événements au niveau même de la conscience des événements, puis il efface peu à peu les événements, ou la conscience des événements ; il atteindrait alors, croit‑il, le temps sans événements, ou la conscience de la durée pure. Au contraire, nous ne savons sentir le temps qu’en multipliant les instants conscients (…). La conscience du temps est toujours pour nous une conscience de l’utilisation des instants, elle est toujours active, jamais passive, bref la conscience de notre durée est la conscience d’un progrès de notre être intime, que ce progrès soit d’ailleurs effectif ou mimé ou encore simplement rêvé.

Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant, 1932, Éd. Gonthier, coll. Médiations, pp 22‑23, 34

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Pensée du 14 février 20

Nous verrons (…) que la vie ne peut être comprise dans une contemplation passive; la comprendre, c’est plus que la vivre, c’est vraiment la propulser. Elle ne coule pas le long d’une pente, dans l’axe d’un temps objectif qui la recevrait comme un canal. Elle est une forme imposée à la file des instants du temps, mais c’est toujours dans un instant qu’elle trouve sa réalité première (…). Il n’y a que la paresse qui soit durable, l’acte est instantané. Comment ne pas dire alors que réciproquement l’instantané est acte? Qu’on se rende donc compte que l’expérience immédiate du temps, ce n’est pas l’expérience si fugace, si difficile, si savante, de la durée, mais bien l’expérience nonchalante de l’instant, saisi toujours comme immobile. Tout ce qui est simple, tout ce qui est fort en nous, tout ce qui est durable même, est le don d’un instant. On se souvient d’avoir été, on ne se souvient pas d’avoir duré (…). »

Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant, 1932, Éd. Gonthier, coll. Médiations, pp 22‑23, 34

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