L’Atelier des concepts, Par Emmanuel AVONYO, op
Semaine du 12 octobre 2009
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>>>LE CONCEPT D’EXISTENCE ENTRE PHENOMENOLOGIE ET ONTOLOGIE
La phénoménologie, science descriptive des traits distinctifs de l’expérience, ouvre une nouvelle voie d’accès à l’ontologie. Le discours se réfère à ce qui est et porte au langage les divers liens par lesquels nous sommes reliés à la réalité. C’est la phénoménologie qui s’efforce de saisir les structures du vécu dont le langage est la traduction. Pour la phénoménologie, le langage dit notre relation aux choses, il dit même l’antérieur du langage. Ainsi, selon Ricœur, ne pas reconnaître l’existence d’un langage qui dit ce qui précède le langage, c’est s’enfermer dans la clôture des signes et en rester à l’étape du langage-objet. L’hypostase du discours est un symptôme de l’oubli de l’être. Mais la perte de la dimension ontologique n’est jamais si entière que l’on ne puisse encore reconnaître la trace de l’affirmation ontologique dans l’impulsion même qui porte le langage du signe vers le sens et du sens vers la référence.
En effet, il y a comme un postulat ou une exigence de forme qui autorise à formuler une ontologie car il faut bien que quelque chose soit pour que l’on puisse parler à son sujet. Avant le langage, il y a l’être. Le langage dit notre inscription dans l’être. Si rien n’existait, rien ne serait dit de quoi que ce soit, car s’il n’existait rien, rien n’apparaîtrait, rien ne serait offert à la description du langage. C’est grâce à la phénoménologie que nous savons que nous sommes toujours orientés dans le langage vers ce qui est avant le langage. Malgré cette ouverture qu’offre la phénoménologie sur l’ontologie, Ricœur relève que la phénoménologie n’a pas toujours été une ontologie. La phénoménologie en se décentrant de la philosophie du langage, se distingue aussi de l’ontologie.
La phénoménologie se veut une investigation des structures du vécu qui précèdent l’articulation dans le langage. On y distingue deux tendances : la philosophie idéaliste de la conscience qui subordonne le langage aux structures du vécu, et la philosophie qui interprète ontologiquement le primat du vécu sur la conscience. C’est dans cette phénoménologie qu’émerge la problématique ontologique.
Ricœur affirme qu’il est difficile d’appeler la phénoménologie husserlienne une ontologie. Car, premièrement, dans cette phénoménologie, le langage a perdu sa prééminence ; il est seulement la couche de l’expression qui transpose dans les articulations du signe, ce qui est déjà préarticulé dans la structure noético-noématique. Et deuxièmement, l’intentionnalité husserlienne conçoit le monde seulement comme un ensemble de corrélats de conscience qui pourrait ne pas être. De fait, seule la conscience est ce qui ne peut pas ne pas être. Le monde est contingent, il a l’être relatif du phénomène, alors que la conscience a l’être nécessaire et absolu.
Toutefois, l’histoire de la philosophie enseigne qu’une ontologie sourd du développement de cette phénoménologie husserlienne. En découvrant l’antéprédicatif, l’antérieur à tout langage, à tout concept, à tout jugement, à toutes opérations prédicatives, comme plus tard dans « l’être sauvage » de Merleau-Ponty, la phénoménologie parviendra à thématiser un monde de la vie (Lebenswelt) antérieur au monde verbal et logique. En fait, l’ontologie qui point à l’horizon découle du renversement à l’intérieur de la phénoménologie du rapport sujet-objet. Selon Ricœur, des philosophes comme Heidegger, Gabriel Marcel et Merleau-Ponty ont opéré un retour à l’ontologie par la phénoménologie avec le renoncement à la centralité de la conscience. Le renversement du primat de la conscience a trouvé son expression exemplaire dans Être et Temps de Heidegger.
L’histoire du retour à l’ontologie par la phénoménologie
La nouvelle phénoménologie introduite par Heidegger ne part pas du cogito, mais de la question de l’être. Heidegger passe de la phénoménologie à l’ontologie et de l’ontologie à l’herméneutique. Cette ontologie fondamentale va de l’être qui engendre la question (Gefragtes) à l’être qui questionne (Befragtes). Ainsi, l’homme ne sera plus désigné par la conscience mais par l’être même qui lui donne d’être le questionnant de l’être ; c’est pourquoi le questionnant lui-même est désigné par un terme ontologique, Dasein, le « là » de la question de l’être. Le primat du vécu sur la conscience entraîne le primat de l’être sur le connaître, de l’être-dans-le-monde sur le rapport sujet-objet. Seul connaît celui qui a d’abord avec les choses la proximité du souci. C’est cette appartenance familière qui tient en germe toute la phénoménologie du corps propre ainsi que toute l’herméneutique.
La situation herméneutique ne procède pas, à titre absolu, de l’existence des textes. Selon Heidegger, elle naît d’une bipolarité initiale caractérisée par le couple « se trouver en situation » et « s’y orienter par projet », c’est-à-dire de la possibilité d’expliciter dans des sens multiples la compréhension que nous prenons du rapport entre notre situation et nos possibilités. Car il faut d’abord avoir des racines et projeter ses possibles les plus propres sur le fond de cet être donné pour que s’ouvre une problématique de la compréhension et de l’interprétation. Comprendre et interpréter autrement la condition ontologique de l’existant que nous sommes, sont la résultante de ces structures ontologiques primordiales.
Selon Ricœur, le même retour à l’ontologie, opéré par Heidegger à partir de la phénoménologie, est effectué par Gabriel Marcel à partir de descriptions de caractère beaucoup plus existentiel dans un texte de 1925, Existence et objectivité. L’existence désigne le surgissement concret de l’individu humain, considéré à la fois dans son incarnation physique et sociale. L’existence ouvre, comme le Dasein chez Heidegger, l’accès au mystère. A la différence de Heidegger, Gabriel Marcel considère l’être et l’existence au lieu de l’être et le phénomène, il privilégie le rapport de personne à personne qui le conduit à qualifier l’ontologie d’abstraction. Pour Gabriel Marcel, l’espérance du malgré tout est sans doute l’expérience ontologique par excellence.
En définitive, c’est l’œuvre de Merleau-Ponty qui accomplit le mieux le retour à l’ontologie par la phénoménologie. D’après Ricœur, elle témoigne de l’infléchissement progressif de la phénoménologie de Husserl dans le sens de l’ontologie heideggérienne avec l’appoint de thèmes marcelliens, comme celui du corps propre. Dans Le Visible et l’Invisible (1963), il développe une philosophie visant à réhabiliter le perçu, en deçà du langage et au niveau où le corps propre immerge le sujet dans le monde vécu. Cette phénoménologie existentielle, qui conjoignait les notions de sens et de vécu, s’avère porteuse d’une ontologie proche de Heidegger. C’est à travers le phénomène que l’être vient faire signe. Ainsi, il lui a fallu rompre avec la philosophie de la conscience qui animait l’enquête psychologique de sa Phénoménologie de la perception, ne plus partir de la distinction conscience-objet et adopter le préalable heideggérien de l’implication du sujet dans l’être. L’affirmation « ma chair est la chair du monde » vise à une inscription sensible du rapport avec l’être qui devient, pour la philosophie, l’innommable.
>>> LE TEMPS ENTRE OMBRES ET LUMIERES>>>
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>>>LE CONCEPT D’EXISTENCE ENTRE PHENOMENOLOGIE ET ONTOLOGIE
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L’Atelier des concepts,
Emmanuel AVONYO, op
Posted by Emmanuel on octobre 12, 2009 at 2:08 pm
Cher Justin,
Voici ce que vous affirmiez sur l’une de nos pages la semaine dernière en réaction à une pensée du jour :
http://lacademie.wordpress.com/2009/10/06/pensee-du-06-octobre/#comment-36
« L’homme n’est-il pas plus que les mots qui ne sont que des signes? Vous avez montré que sans les mots nous ne resterons que sur la première perception qui est la présence au monde. Mais nous pensons, de notre part, qu’il y a, phénoménologiquement, un langage originel qui n’a pas besoin de mots. C’est ce langage qui met l’humain dans la dynamique éthique de la responsabilité qui assigne au Moi la reconnaissance de l’Autre avant toute parole. Ainsi, le visage d’Autrui devient le verbe qui met les mots en mouvement. Mais toujours est-il que votre approche reste originale. »
A la suite de cela, vous attirez mon attention sur le fait que selon Ricoeur « ne pas reconnaître l’existence d’un langage qui dit ce qui précède le langage, c’est s’enfermer dans la clôture des signes et en rester à l’étape du langage-objet. »
Ce passage que vous citez de L’Atelier des concepts de ce jour, ne me paraît pas dire la même chose que ce que vous affirmiez. Si Ricoeur dit que nous sommes orientés dans le langage vers ce qui est avant le langage, il ne se réfère pas aux présupposés d’une éthique de la responsabilité. Votre interprétation de Ricoeur me semble large. Votre affirmation recèle une coloration levinassienne. Lorsque Ricoeur affirme qu’il y a un langage qui précède le langage objet, nous ne croyons pas qu’il incline vers un langage éthique. Ce qui précède le langage chez Ricoeur, c’est notre inscription dans l’être. Ce langage n’est pas un langage objet parce qu’il ne porte pas sur les choses, mais il dit notre relation première aux choses que le langage-objet vient traduire. Ce langage originaire,qui n’est pas non plus le métalangage des linguistes, Ricoeur le perçoit déjà chez les présocratiques. Pour Ricoeur, la fermeture du langage sur le signifié intralinguistique est la perte de la dimension ontologique du langage. Ainsi le langage qui dit l’antérieur du langage, c’est le langage qui dit l’engagement ontologique du langage. ce langage porte la trace de l’affirmation ontologique, de la reconnaissance de l’être. Pensez-vous que ce passage de l’être-dit à l’être ou de l’être à l’être-dit mette « l’humain dans la dynamique éthique de la responsabilité » ? Justifiez-vous alors.
Posted by Fr. Justin N'DEMA, op. on octobre 12, 2009 at 4:03 pm
Cher Nesta,
J’avoue que je suis vraiment sidéré par la hauteur de ton déploiement ricoeurien quant au langage.J’ai l’impression que nous sommes tous dans la maison de l’être par le destin du langage que nous partageons. Mais cette maison, à mon avis, est dans la proximité de la forêt noire qui a besoin perpétuellement de la lumière de l’être. Je suis tout à fait d’accord avec toi qu’il existe un langage qui précède le langage objet et dont la vocation est « notre inscription dans l’être ». Je suis aussi d’avis lorsque tu affirmes que ce langage n’est pas un langage objet parce qu’il « ne porte pas sur les choses ». Je pense bien que Paul Ricoeur rejoint ici Emmanuel Levinas. Le langage avant le langage est ce que ce dernier appelle « lange originel ». Sachant que l’être précède le Da-sein, ce langage originel ne peut être enfermé dans un objet quelconque. La vocation du langage susmentionnée est d’une grande coloration heideggerienne. Certes, ce langage a pour vocation de nous inscrire dans l’être, mais il aurait fallu bien que cet être ait un visage, lequel visage n’est pas réductible justement à un objet ni à une chose. Considéré le visage comme objet c’est le réduire tout simplement à ce que Levinas appelle « visage plastique ». Le vrai visage est son propre langage, autrement dit il défie toute prétention herméneutique. Au fond, ce langage originel a pour d’autre nom que le Visage. Ce n’est que par ce langage qu’est le Visage que l’humain peut être assigné dans l’être. A mon avis l’être ricoeurien (qui est aussi l’être Heideggerien) est appelé à prendre un Visage afin de sortir de la simple forêt noire et rejoindre l’humain.
En clair, cher Nesta, le débat qui semble nous opposer ici est celui de la considération de deux soucis. Ricoeur, influencé par Heidegger, n’a pas pris de distance concernant le Sorge (souci pour l’être). Alors que Levinas va au-delà du Sorge pour nous proposer l’Ethos (au sens de l’éthique). Et du coup, nous sommes passés du langage ontologique au langage éthique. Si chez Ricoeur le langage inscrit le Moi dans l’être, c’est tout à fait le mouvement contraire chez Levinas où le langage(visage) convoque le Moi à sortir de l’être. Je peux prendre la responsabilité de soutenir mon assertion de la fois passée que c’est bien ce langage originel qui met l’humain dans la dynamique de la responsabilité, car si chez Heidegger (voire Ricoeur), le Moi est rivé à lui-même, soucieux de soi, lové dans son être, l’éthique lévinassienne se présente alors comme la subversion de l’être. L’humain n’a plus à être, à mener son train d’être, à persévérer dans l’être, mais au contraire il est dans la mise en question de son être devant le visage (langage) d’Autrui qui le précède dans l’être.
Le débat est ouvert et je pense que nos deux manières d’aborder la réalité laissent transparaître quelque chose de sublime qui n’est autre chose qu’un vrai hommage rendu à la pensée.
Mes respects dans la pensée.
Fr Justin N’DEMA, op.
Posted by Emmanuel on octobre 12, 2009 at 4:50 pm
Maître, respects réciproques.Vous le savez bien, je dois encore découvrir Levinas. Votre justification est édifiante, la discussion Ricoeur-Levinas a de beaux jours devant elle; mais à chaque prise de parole, vous osez attenter à la pensée de Ricoeur. C’est une attitude philosophique que je salue, c’est le nerf du débat, mais en avez-vous conscience ? Je ne suis pas sûr. Dire que Ricoeur inscrit le Moi dans l’être et que Levinas le convoque à en sortir appelle une réfutation philosophique depuis la maison de Ricoeur parce que cette inscription n’est pas autarcique. Avez-vous dejà vu de l’être ? Si vous avez une expérience de l’être, il est fort probable que c’est par rapport à l’être dont vous vous réclamez vous-même. L’inscription du Soi dans l’être n’est pas une clôture ontologique. Puisque le Soi en vient à se saisir comme un autre. L’identification à l’autre qui se cache sous la convocation à la responsabilité ne peut partir que d’une identification à soi-même. Lorsque Levinas affirme que « Le Moi peut être mis en accusation, malgré son innocence par Autrui qui l’obsède et qui, prochain ou lointain, lui impute une responsabilité, irrécusable comme traumatisme, responsabilité pour laquelle il n’avait pas pris de décision, mais à laquelle il ne peut se dérober, enfermé en soi ». Il s’expose également à la critique ricoeurienne. Selon Ricœur, le Moi d’avant la rencontre était un moi obstinément fermé, verrouillé, séparé d’autrui dans une sorte d’égotisme. Vous voyez que tous deux s’accusent d’enfermement du moi. On pourrait se demander à partir de quand et à partir d’où Levinas subvertit l’être ? Le débat doit donc être poursuivi. Ce dont je suis certain, c’est que l’ouverture à l’être-autre après l’engagement ontologique ne doit pas aller jusqu’au mépris de soi. La sortie de soi doit vraiment partir d’un soi. La sollicitude à l’égard de l’autre y tire sa densité. Maître, voici en vrac, quelques idées, qui, je le sais, sont loin de ruiner l’économie levinassienne de l’ontologie comme éthique. Je m’incline en t’invitant à demeurer dans la maison construite par nos illustres devanciers
Posted by ESSENGUE on février 27, 2011 at 8:12 pm
Merci pour cette série de textes sur l’ontologie. En partant de l’approche « classique » (28 septembre), suite au texte sur l’ontologie et la science, je voudrais réagir ici à ontologie et phénoménologie pour poser deux questions:
1. Quelle est la place de Quine er Strawson dans la mise en route de l’ontologie contemporaine (place du langage à partir de Frege, Russell et Wittgenstein)?
2. Que dire des perspectives contemporaines issues de l’approcha analytique beaucoup plus proche du rapport entre ontologie et psychologie ?
Posted by L'Academie de Philosophie on février 28, 2011 at 5:33 am
Bonjour, merci de nous laisser ces questions. Faute de temps pour discuter de ces grandes questions avec vous, nous vous proposons de lire vous-même dans l’Encyclopedia universalis l’article Ontologie de Paul Ricoeur. Il permet d’explorer les nouvelles relations entre l’épistémologie et l’ontologie. Vous pouvez regarder aussi les livres qui parlent du rapport du positivisme logique et empirique à l’ontologie, ou ailleurs sur Internet, par exemple : http://leportique.revues.org/index238.html
Les lecteurs de l’academos qui voudront bien aider à éclairer la lanterne sur ces questions peuvent le faire. Salut
Emmanuel
Posted by fogue on décembre 23, 2014 at 10:11 am
juste un merci!
Posted by Noubouossie on janvier 12, 2015 at 3:53 am
merci!