Posts Tagged ‘Histoire et vérité’

Pensée du 17 février 10

« Du politique à la politique, on passe de l’avènement aux événements, de la souveraineté au souverain, de l’Etat au gouvernement, de la Raison historique au Pouvoir. »

Paul Ricœur, Histoire et Vérité

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GRILLE DE LECTURE

Le politique et la politique se distinguent en s’unissant. Le politique ne va pas sans la politique, et inversement. L’agencement de cette pensée indique que Ricœur pose le politique avant la politique, mais il est essentiel de remarquer que le politique ne prend son sens que dans la politique. Comment ? C’est ce qu’il faut entreprendre de comprendre. Le politique est organisation raisonnable, le politique touche à l’institution sociale et historique, la politique est structure décisionnelle, moyen d’action du politique ou de l’exercice politique. Autant la rationalité vient à l’histoire par le politique, autant l’Etat ainsi constitué avance à travers l’histoire à coups de décisions. Mais les décisions à portée historique définissent (font, concrétisent) le politique, c’est-à-dire que la politique entre dans la définition du politique.

La politique est faite de réflexions, de rétrospection, de débats publics, de référendum, elle se joue dans le projet, dans le déchiffrement incertain des événements contemporains (ex. enjeux d’une coopération militaire France-Afrique) comme dans la fermeté des résolutions (ex. armistices, ratification de traités politiques). La politique semble n’exister que dans les événements, les grands moments historiques, les crises, les tournants, les nœuds de l’histoire. Si l’on passe du politique à la politique, comme de l’avènement de la Raison à la prévalence des crises du vivre-ensemble, il est clair qu’on ne peut pas ne pas inclure dans la politique le moment volontaire de la décision.

De même, on ne peut pas parler de politique (ex. décision politique) sans réfléchir sur le pouvoir (sur le politique). En fait, c’est l’Etat qui détient le monopole de la contrainte physique légitime. Le politique se définit par la spécificité de ses moyens, l’Etat par sa fin et sa forme, par son pouvoir moral d’exiger et son pouvoir physique de contraindre. Le pouvoir est l’instrument de la rationalité historique, l’aiguillon de la politique. De la politique, nous pouvons retenir qu’elle est l’ensemble des activités qui ont pour objet l’exercice du pouvoir, et donc aussi la conquête et la conservation du pouvoir. Le politique et la politique se distinguent tout en étant indémêlables.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 17 janvier 10

« C’est ainsi que notre éthique se trouve cassée en deux : d’une part nous protégeons des zones de liberté d’initiative, non reliées à la communauté, d’autre part nous fulminons contre le désordre, l’injustice, la souffrance ; nous vivons ainsi sous le régime de deux morales : une morale privée et une morale de la communauté. »

Paul Ricœur, Histoire et Vérité

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GRILLE DE LECTURE

Cette pensée de Paul Ricœur interroge d’autant plus que ce ne sont pas des situations de désordre, d’injustice, de souffrance ou de libéralisme primaire qui seraient des denrées rares dans le monde où nous vivons. Beaucoup s’attachent à défendre les libertés individuelles. Ils sont encore nombreux à se plaindre du fait que les politiques ont échoué à instaurer la justice. Sur un tout autre plan, un peu partout, en Afrique ou en Amérique, en Irak ou en Haïti, dans l’enclave du Cabinda ou sur la base navale de Guantanamo, on fait l’expérience des limites de nos choix éthiques. Ici ou ailleurs, s’infiltrent dans nos rangs l’irrationalité de la violence, l’absurdité de la mégalomanie et le spectre des scènes de désolation, induits par la négligence ou la complicité de l’homme.

Ce qui se passe en Haïti mérite quelque attention de notre part : colère et désespoir gagnent la population haïtienne face aux lenteurs de la distribution de l’aide arrivée du monde entier, après le séisme du 12 janvier qui pourrait avoir fait jusqu’à 50’000 morts, selon une estimation toujours très provisoire de la Croix-Rouge. Des corps inertes aux cris inaudibles gisent sous des gravas. Et pourtant les ressources financières ne manquent pas, et les institutions spécialisées dans le secours international en appellent toujours aux fonds. Enfin ! Je n’en sais pas grand-chose.

Mais prenant pour élément explicitant la situation dramatique que traverse le peuple haïtien, on peut bien se demander si notre monde est régi par une morale à double ou à triple vitesse. A quoi sert tout l’arsenal de prévision des géologues et spécialistes des questions sismiques ? A-t-on vu venir cette catastrophe ? Qu’ a-t-on fait pour prévenir les populations ou pour les évacuer ? Les gardiens de la sécurité mondiale se font entendre lorsqu’un nigérian embarque dangereusement à bord d’un avion à destination de la terre promise. Mais sincèrement, personne ne semble a priori préoccupé par les catastrophes atmosphériques et humanitaires qui s’annoncent et dont on connaît par le génie de la science le degré de nuisance.

L’assertion de Paul Ricœur nous sert évidemment de prétexte pour nous intéresser au sort de ceux qui souffrent. Ne voyez-vous pas que ce qui arrive est la marque d’une société sans prospective, sans plan éthique pour l’avenir ? L’Homme doit-il demeurer le parent pauvre de nos programmes politiques ? Il n’y a que le libéralisme économique qui nous préoccupe, un modèle de liberté construit sur la concurrence économique. Peu importe ceux qui n’ont rien à offrir. Haïti ne peut pas être une priorité. L’oubli de l’homme, c’est-à-dire les hommes contre l’humain, est le lieu de l’éclatement de la morale, de la cassure de l’éthique. Peut-être est-il temps de rectifier notre compréhension de la liberté et fonder une société de la prévision et de la décision rationnelle.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 24 décembre 09

« La politique ne révèle son sens que si sa visée – son télos – peut être rattachée à l’intention fondamentale de la philosophie elle-même, au Bien et au Bonheur »

Paul Ricœur, Histoire et vérité

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GRILLE DE LECTURE

Cette pensée de Ricœur a un accent aristotélico-platonicien indéniable. Elle réfère tout au moins à la conception de la politique chez les Grecs. Platon ordonnait la politique au Bien et au Bonheur, et ce sont les philosophes qui étaient les plus aptes à accomplir ce dessein politique. La philosophie vise au Bonheur qui découle de la contemplation du soleil du Bien. Le télos de la politique doit rencontrer l’intention fondamentale de la philosophie pour atteindre sa finalité. Deux sortes de rapprochements peuvent être décelées dans cette idée de Ricœur :

Premièrement, Ricœur semble mettre côte à côte « la politique » et « la rationalité », dans une relation de réciprocité symétrique. Depuis les Grecs, nous savons que la politique ne peut pas être exclue du champ du raisonnable et du discours philosophique sous peine de voir la raison chavirer et la politique tomber en déliquescence. Aristote pensait que tout Etat est une société dont le principe est la recherche d’un bien car toutes les actions de l’homme ont pour fin ce qu’il estime un bien. Par le bien politique, les hommes poursuivent un bien qu’ils ne sauraient atteindre autrement, et ce bien est une patrie du bonheur, et par ricochet, celle de la raison.

Deuxièmement, mettre ensemble « politique » et « rationalité » appelle à conjoindre « philosophie politique » et « Etat ». L’Etat dont parle Ricœur n’est pas une totalité oppressive mais le tout comme « universalité des citoyens », le « seuil de la citoyenneté », le « seuil de l’humanité ».  Le télos de la politique qui se réalise dans un Etat, est ainsi rattaché à l’intention même de la philosophie. Il n’est donc pas surprenant que la philosophie politique soit déterminée à chercher son sens et sa visée comme fin de l’Etat et de tout le corps politique, puisque l’homme sans patrie, sans Etat, serait détestable.

Aujourd’hui, nous comprenons mieux qu’une philosophie politique puisse être gouvernée par une téléologie de l’Etat, de la chose publique et de l’ultime visée des hommes. Il faut retrouver dans la téléologie de l’Etat, dans l’association du politique et de l’éthique, la manière irréductible de la politique de contribuer à l’humanité de l’homme. Car, selon Ricœur, la spécificité de la politique ne peut apparaître que dans ce télos. L’humanité advient à l’homme par le moyen du corps politique.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 23 décembre

L’academos

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