Posts Tagged ‘Jean Eric BITANG’

Pensée du 25 juillet 11

NKRUMAH ET DIEU

« La peur a engendré les dieux, et la peur les protège ».

Nkrumah K., Le consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 28.

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GRILLE DE LECTURE

« Dieu », voilà la réponse des gens qui ne veulent pas réfléchir, qui ne veulent pas chercher plus loin que le bout de leur nez – ou de leur foi –. Il y a quelques siècles, on expliquait les phénomènes naturels par tel ou tel dieu et cette attitude était celle taxée de normale, aujourd’hui nous savons précisément comment arrivent certains phénomènes surnaturels d’autrefois, c’est-à-dire que l’ignorance a reculé. La conséquence immédiate du recul de l’ignorance est le recul de Dieu. Plus on sait, moins on est proche de Dieu, c’est-à-dire de la facilité qui consiste à tout mettre dans sa volonté, dans son bon-vouloir. On s’abandonne de moins en moins aux forces extérieures aux nôtres. Puisque Dieu est la superstition par excellence, certains sont d’autant plus superstitieux qu’ils sont croyants car nul ne peut croire au Diable sans croire en son antidote, c’est-à-dire que le diable est utilisé pour vendre Dieu. C’est d’ailleurs cette stratégie qu’utilisent les religions pour vendre leurs idées : nous présenter l’enfer et nous promettre le paradis. Le substratum de toutes les religions c’est la peur ! Et la peur est entretenue par l’ignorance.

Jean Eric BITANG

Pensée du 18 juillet 11

CONSCIENCISME ET DIVINITE

« … le consciencisme est une philosophie profondément matérialiste (…) Strictement parlant, l’affirmation de la seule réalité de la matière est un athéisme (…) Bien que profondément enraciné dans le matérialisme, le consciencisme n’est pas nécessairement athée ».

Nkrumah K., Le consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 128.

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GRILLE DE LECTURE

Nkrumah est athée, mais sa doctrine n’est pas à son image sur ce plan car elle admet l’idée de Dieu. Comment cela est-il possible ? Ce matérialisme pour le moins insolite – à moins qu’on professe un matérialisme du type des stoïciens – a la particularité d’être dialectique, c’est-à-dire d’intégrer l’idée d’esprit à sa formulation à la différence du matérialisme serein qui lui, la récuse. Or Dieu est d’abord une idée et puisque le matérialisme dialectique de Nkrumah accepte l’existence de l’idée, il s’en faut de peu pour accepter aussi l’idée de Dieu. Mais si on conserve ce nom de Dieu, on n’en conserve pas les attributs. En effet, le Dieu que nous propose Nkrumah n’est pas un Dieu créateur de l’homme, mais bien un Dieu créature de l’homme car produit de son intellection par le biais de ce qu’il appelle la conversion catégorielle. L’objection vient directement d’elle-même : pourquoi garder le nom si on ne garde pas le contenu ? La critique est formulée par M. Hountondji en ces termes :

« A vrai dire, si on peut sans contradiction affirmer l’origine matérielle de l’esprit, on ne peut en revanche faire dériver Dieu de la matière sans renoncer au concept habituel de Dieu, lequel implique, entre autres attributs essentiels, l’infinité et l’antériorité absolue. Or, si on change le concept, on voit mal pourquoi on devrait garder le mot. Nkrumah tente ici, visiblement, de manger la chèvre et le chou. Sa volonté de synthèse aboutit en fait à un éclectisme » [Hountondji P., Sur la « philosophie africaine », Yaoundé, CLE, 1980, p. 210].

Nkrumah a-t-il tort de tenter de réconcilier Dieu et le matérialisme ? M. Hountondji a-t-il raison de séparer les deux concepts ? Notre idée est que la philosophie ne pactise pas avec la religion et que les deux activités doivent être séparées ainsi que leurs objets : la société et Dieu.

Jean Eric BITANG

Pensée du 11 juillet 11

CONSCIENCISME ET HISTOIRE DE L’AFRIQUE

« Notre renaissance africaine insiste beaucoup sur la façon de présenter l’histoire [puisque] L’histoire de l’Afrique telle que l’exposent les universitaires européens, a été encombrée de mythes pervers ».

Nkrumah K., Le consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, pp. 99, 97.

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GRILLE DE LECTURE

L’histoire est un domaine essentiel pour qui veut prétendre à unifier un continent comme le consciencisme de Nkrumah. Une des difficultés est celle de réécrire l’histoire puisqu’à l’évidence, l’histoire de notre continent telle qu’elle a été faite a surtout servi à détruire toute capacité du Noir d’être fier de lui. On [l’Occident impérialiste, puisqu’il faut le nommer] a ainsi vulgarisé l’idée selon laquelle l’Afrique a toujours été dominée par l’Occident et que le Nègre est naturellement inférieur au Blanc. Nous savons aujourd’hui – même si certaines personnes soutiennent consciemment ou inconsciemment une pareille thèse désuète – que rien n’est éloigné de la réalité qu’une pareille déclaration et Nkrumah est préoccupé par le sujet car conscient de ces déformations de l’histoire.

Pour le premier président du Ghana, il est nécessaire de refaire l’histoire africaine avec objectivité, c’est-à-dire qu’il ne faut la faire ni plus belle ni plus dramatique qu’elle ne fût en réalité pour éviter deux excès : l’absolutisation de la culture africaine et sa minimisation. Et nous savons déjà depuis Platon et Aristote, que la mesure – la juste mesure précisément – est importante dans la vie. Mais contrairement au mouvement de reconnaissance, il ne brandit pas la culture comme étant la preuve de l’humanité de l’homme Noir car cette question semble déjà être résolue depuis le temps des premières calomnies impérialistes et de leurs réfutations.

On peut regretter que Nkrumah n’ait pas été au fait des productions littéraires de Cheikh Anta Diop, ce qui lui aurait donné un socle scientifique – car son argumentation est avant tout abstraite et trop peu étayée par les exemples – pour la vérification de son intuition. Mais nous, Africains actuels, avons la chance de n’avoir pas que Nkrumah et pour cette raison, il nous importe de faire le lien entre ces deux grands penseurs qui ont marqué notre temps à jamais par leurs productions intellectuelles.

Jean Eric BITANG

Pensée du 04 juillet 11

QU’EST-CE QUE LE CONSCIENCISME ?

« Le consciencisme est l’ensemble, en termes intellectuels, de l’organisation des forces qui permettront à la société africaine d’assimiler les éléments occidentaux, musulmans et euro-chrétiens présents en Afrique et de les transformer de façon qu’ils s’insèrent dans la personnalité africaine ».

Nkrumah K., Le consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 120.

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GRILLE DE LECTURE

Lorsqu’on parle de Nkrumah, on ne retient trop souvent de lui que le fait qu’il ait dit qu’il fallait défendre l’Afrique du colonialisme. On oublie aussi trop souvent que le consciencisme est une philosophie de l’intégration et non une philosophie de l’exclusion. Nkrumah se réclame de la dialectique dans le sens où ce terme signifie intégration de la différence. C’est ainsi que l’aspect sociopolitique de sa théorie prône le mixage culturel afin de garantir l’être Africain dans le monde actuel. Nkrumah est ainsi l’un des rares philosophes de l’époque postcoloniale à opposer aux modèles de « renaissance africaine » et d’extinction du soi Africain, un modèle conciliateur qui n’exclurait ni l’une ni l’autre des parties, mais qui prendrait en compte la prépondérance du Soi Africain dans la construction de l’identité africaine. Ce que Nkrumah appelle donc la « personnalité africaine » n’est ni la tradition africaine, ni l’apport occidental [islam et christianisme], mais l’alliage savamment réalisé de ces deux composantes. De ce point de vue, le consciencisme est une philosophie relativement dialectique et humaniste.

Toutefois, il serait tout naturel de se poser la question de la faisabilité d’un tel projet. Peut-on associer ces composantes sans qu’il n’y ait de clash culturel ? Si oui, comment faire ? Si non, quelle philosophie pour l’Afrique si ce n’est le consciencisme ? Voilà les questions que peuvent susciter un pareil projet et auxquelles nous devons apporter des réponse.

Jean Eric BITANG