Posts Tagged ‘Le conflit des interprétations.’

Pensée du 08 mars 11

« … Telle est la situation : d’une part, tout a été dit avant la philosophie, par signe et par énigme ; c’est un des sens du mot d’Héraclite : Le maître dont l’oracle est à Delphes ne parle pas, ne dissimule pas : il signifie. D’autre part, nous avons la tâche de parler clairement, en prenant peut-être aussi le risque de dissimuler, en interprétant l’oracle. La philosophie commence à soi, elle est commencement. Ainsi, le discours suivi des philosophies est à la fois reprise herméneutique des énigmes qui le précèdent, l’enveloppent et le nourrissent, et recherche du commencement, quête de l’ordre, appétit du système. Heureuse et rare serait la rencontre, au sein d’une même philosophie, entre l’abondance des signes et des énigmes retenues et la rigueur d’un discours sans complaisance. »

Paul Ricœur, Le conflit des interprétations, Paris, Seuil, 1969, p. 292.

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Pensée du 31 janvier 11

« … Le symbolisme, pris à son niveau de manifestation dans des textes, marque l’éclatement du langage vers l’autre que lui-même. Ce que j’appelle son ouverture ; cet éclatement, c’est dire ; et dire, c’est montrer. »

Paul Ricœur, Le conflit des interprétations, Paris, Seuil, 1969.

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GRILLE DE LECTURE

L’herméneutique est plurielle. Ce n’est pas un effet de mode. L’herméneutique n’est pas plurielle parce que nous vivons à une époque où tout est perçu de façon plurielle. Le pluralisme en herméneutique est un pluralisme de fait. L’interprétation des textes et des énigmes n’est pas l’apanage d’un seul sujet interprétant. En herméneutique, il n’y a pas de clôture de l’univers des signes, affirmait Paul Ricœur. Le langage qui décode les signes est en lui-même éclaté et polysémique. Cependant, reconnaître qu’il existe des herméneutiques rivales, ce n’est pas affirmer que toutes les interprétations se valent. Ce serait un jugement simpliste qui méconnaîtrait l’existence des règles et des canons en matière d’interprétation. C’est un sujet qui risque de nous conduire loin de la pensée du jour. En lien avec ce qui précède, notons que l’univers du symbolisme est bien l’univers préféré de l’herméneutique. Dans cet univers, le langage règne en maître, mais il est toujours menacé d’exil forcé. Tout y est langage, tout y est expression et signification, tout y est dire et monstration. S’il est établi que le texte est un niveau majeur de manifestation du symbole, il est aussi clair que tout livre que nous ouvrons est rempli de symboles qui nous parlent.

Les symboles nous parlent de diverses manières, dans un langage éclaté et polyphonique. Ce régime du double sens, ce registre d’ouverture du langage est enrichissant aussi bien pour l’interprétation que pour la compréhension. Les herméneutiques rivales se déchirent souvent sur la structure du double-sens, sur le mode d’ouverture du langage et sur la finalité du montrer. Le langage semble échapper à un traitement scientifique, il s’échappe à lui-même pour s’ouvrir sur son autre. Pour Paul Ricœur, cette faiblesse apparente du langage est en même temps sa force : « cette faiblesse est sa force parce que le lieu où le langage s’échappe à lui-même et nous échappe, c’est aussi le lieu où le langage vient à lui-même, c’est le lieu où le langage est dire. » Le langage symbolique est en constante ouverture, en éclatement continuel vers un autre que lui-même parce que le double-sens qu’il essaye de traduire « débouche sur une certaine condition itinérante qui est vécue existentiellement comme mouvement d’une captivité à une délivrance ; sous l’interpellation d’une parole qui donne ce qu’elle ordonne, le double-sens vise ici à  déchiffrer un mouvement existentiel, une certaine condition ontologique de l’homme… » Il apparaît que l’interprétation est toujours à la charnière du linguistique et du non-linguistique, c’est-à-dire, du langage et de l’expérience vécue.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 31 mars 10

« Les vrais symboles sont gros de toutes les herméneutiques, de celle qui se dirige vers l’émergence de nouvelles significations et de celle qui se dirige vers la résurgence des phantasmes archaïques.»

Paul Ricœur, Le conflit des interprétations.

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GRILLE DE LECTURE

Chez Paul Ricœur, le symbole en tant que structure à sens multiples donne toujours à penser ; tout ce qui a une fonction symbolique est porteur d’un univers de sens auquel on accède que par l’interprétation. Deux observations en découlent pour cette explication : tout vrai symbole appelle plusieurs formes d’interprétation, et l’interprétation vise le-dit et le non-dit, le pensé et l’impensé. Selon la première considération, s’agissant des symboles, l’herméneutique plurielle est indépassable. Toutes les herméneutiques peuvent tourner autour d’une unique problématique : l’être de l’existant. L’existence dont traite la philosophie herméneutique est une existence qui se donne comme symbole d’interprétation. Mais les différentes modalités de l’existence ne peuvent être exprimées que dans une herméneutique instruite par des figures symboliques diversement perçues. Très souvent, des herméneutiques rivales se livrent une guerre intestine entre elles pour s’arroger un pouvoir plus certain sur la vérité de l’interprétation.

Un seul et même symbole peut être interprété d’après plusieurs points de vue, au regard de la discipline ou des outils méthodologiques d’approche. Selon Ricœur, ce sont les symboles les plus riches qui assurent l’unité de ces multiples interprétations. Un symbole moins riche donnerait moins à penser, moins à interpréter, il solliciterait moins de domaines d’intérêt et offrirait une approche réduite du sens. L’idée de l’unité des interprétations ne voudrait pas dire que toutes les herméneutiques se valent. C’est précisément le cas en philosophie linguistique, où « toutes les interprétations sont également valables dans les limites de la théorie qui fonde les règles de lecture ». Dans les sciences de l’interprétation, les herméneutiques ne sont pas des « jeux de langage ». Cette multiplicité des approches herméneutiques nous introduit dans la seconde considération selon laquelle un symbole recèle toujours un delà du symbole.

Tandis que certaines interprétations veulent faire sourdre d’un texte (symbole) un sens nouveau, d’autres au contraire ne font que ressasser le-dit explicite du texte. Or, le corrélat de l’interprétation, affirme Jean Granier, n’est jamais un donné brut, achevé dès l’origine. Le propre d’une herméneutique des symboles est de ne pas s’enfermer dans les archaïsmes interprétatifs. Une compréhension est toujours orientée par la manière de poser les questions et par ce qu’elle vise. Elle ne peut donc pas aboutir aux mêmes résultats. Certes, une interprétation part toujours d’un présupposé, d’une précompréhension, que détermine le rapport vital de l’interprète à la chose interprétée. A la suite de Bultmann, Ricœur met en garde contre une identification de la participation au sens du texte par la précompréhension avec quelque coïncidence psychologique entre l’interprète et l’auteur de l’œuvre ou son intention. L’interprétation est le lieu de naissance d’un nouveau sens pour le renouvellement de l’intuition qui l’a porté au jour ; ce qui faisait dire à Schleiermacher qu’elle permet de comprendre le texte mieux que son auteur lui-même ne s’est compris.

Emmanuel AVONYO, op

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