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Pensée du 27 mai 10

« Dans l’art, la satisfaction est de l’ordre de la faveur. Tout se passe comme si quelque chose venait nous faire signe librement dans une jouissance gratuite. »

Augustin KOUADIO DIBI, « La question du beau », Cours d’esthétique UCAO-UUA 2009.

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GRILLE DE LECTURE

Le type de satisfaction propre au beau n’est pas une satisfaction pathologiquement conditionnée par des excitations, c’est une satisfaction sans intérêt. La satisfaction esthétique est de l’ordre de la faveur (Die Gunst). Selon Emmanuel Kant, le beau ne peut se contempler que par une faveur de la nature (Eine Gunst der Natur). Cette faveur désigne ce qui est une offre gratuite, ce qui est sans moi, avant et après moi. C’est librement et gratuitement que quelque chose vient nous faire signe et nous offrir la jouissance du beau, une jouissance non matérielle. Kant affirme que le beau procure une satisfaction désintéressée. Cette affirmation indique la nature du lien que l’homme entretient avec la chose belle. Certes, est beau pour quelqu’un ce qui lui plaît, ce qui fait plaisir. Mais ici, il s’agit d’un plaisir esthétique ne renvoyant à aucune consommation ni désir. L’intérêt compris dans l’art ne vise pas l’agréable, l’intérêt esthétique ne vise pas le désir même de l’objet. Le propos d’Angelus Silesius que cite Augustin Koudio DIBI trouve ici pleinement sa place : « La rose est sans pourquoi, elle fleurit pour fleurir. » La rose semble ne rien signifier en elle-même. Elle ne dépend d’aucun concept déterminé, elle n’est le produit d’aucun discours, elle vient d’une faveur de la nature, dans une donation sans fin.

Au vrai, la rose fleurit et réalise son essence seulement en s’offrant, en fleurissant là, dans l’effectivité, pour s’offrir à notre vue. La fleur que nous trouvons belle procure une satisfaction qui n’est liée à aucun intérêt. Kant parle pour cela d’une satisfaction libre et désintéressée. C’est en ce sens que la satisfaction que le beau procure au goût se distingue de l’agréable (Das Angenehme). L’agréable est ce qui plaît au sens dans la sensation. Déclarer agréable l’objet d’art, c’est déjà exprimer un intérêt empirique pour cet objet. Il ne s’agit pas là d’un simple jugement esthétique, mais d’une affection pathologique de mon état qui rend ma contemplation intéressée, et qui, par la même occasion, vient nier la faveur du beau, le clin d’œil que l’esprit fait à lui-même. Le beau est sans pourquoi, il n’est pas le signe de lui-même, il est le signe de l’esprit. Le beau refuse d’être phagocyté par le regard objectivant, parce qu’il héberge une grâce. La nature objective, sensible, semble conditionner le beau, mais au fond, il n’est déterminé que par l’esprit. Face à l’objet d’art, il convient de laisser l’épanchement libre de la grâce du beau aller à son terme, de laisser l’esprit transfigurer le réel pour l’élever à son niveau. Dans l’art quelque chose fait un signe gratuit qui répugne à la jouissance, à la dépossession de sa faveur, à l’objectivation du regard, à la boulimie du désir. Quand l’esthétique et l’éthique se rencontrent…

Emmanuel AVONYO, op

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>>> Pensée du 28 février 10

Pensée du 09 février 10

« La métaphysique arrive-t-on à affirmer de nos jours, traite moins de l’étant en général que du sens de l’existence. »

Paul Gilbert, La patience d’être, Métaphysique

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GRILLE DE LECTURE

Employée par Andronicos de Rhodes pour classer certains ouvrages d’Aristote traitant des sujets qui viennent après ceux de la Physique, l’expression « métaphysique », étude des propriétés générales de l’étant, a coïncidé pendant la scolastique, avec l’ontologie, l’étude de l’être en tant qu’être. Les scolastiques entendaient ainsi montrer que c’est la substance d’Aristote que visait la métaphysique. Il semble que même l’Antiquité grecque de Parménide et d’Aristote ait identifié l’ontologie à la métaphysique, même si ces acceptions n’étaient pas encore en vogue. L’étude de l’être en tant qu’être et l’étude de l’étant renvoyaient à la même réalité. Trois ruptures épistémologiques s’opèrent par la suite : la première rupture, celle de la modernité, a consisté à distinguer la métaphysique générale (traditionnelle) de la métaphysique spéciale.

La métaphysique générale est le domaine de l’ontologie, c’est-à-dire de l’étude de l’être en tant qu’être ou substance. La spéciale comprend la cosmologie rationnelle (l’être de la nature), la psychologie rationnelle (l’être de l’âme) et la théologie rationnelle (l’être de Dieu). La deuxième rupture est celle où l’emploi du terme métaphysique en lien avec l’ontologie a été dénoncé. Kant et Heidegger ont sonné le glas de l’ambition substantialiste de la métaphysique traditionnelle qui identifiait l’ontologie avec l’être en tant que substance d’Aristote.  S’il n’est possible de connaître que le phénomène, la métaphysique comme étude de la substance de l’Etre est obsolète. La troisième rupture qui intervient déplace la métaphysique de l’étude des déterminations communes de l’étant vers  la scrutation du sens de l’existence. Paul Gilbert assume cette nouvelle orientation de la métaphysique. Il veut désormais  ressaisir la substance de l’intérieur, car la scrutation de la substance est l’exercice d’un sens recherché, celui de l’existence.

Pour Paul Gilbert, même si notre époque, « héritière rebelle du rationalisme des temps moderne » doute de la fondation ultime du sens de l’existence, il est important de rappeler que Heidegger a invité à passer des étants à l’être, de l’être en tant qu’être au sens de l’être, afin d’arracher nos espaces intérieurs à la dictature du non sens. Si aucun savoir théorique n’est capable de nous donner adéquatement le sens de l’être, il ne s’ensuit pas que le sens ne se manifeste pas dans nos vies, dans la pratique de nos désirs et de nos affections. La philosophie contemporaine nous offre un moyen privilégié pour la quête du sens de l’existence : la science pratique du discours herméneutique qui éclaire notre agir. Le sens advient grâce à l’interprétation des signes de notre existence et de ses richesses vécues. Le passage de la métaphysique à l’ère de l’herméneutique par le moyen de la phénoménologie ne vise qu’à renouveler notre sens de l’être et notre compréhension de nos traditions culturelles.

Emmanuel AVONYO, op

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