« Voici donc le philosophe en proie aux symboles, instruit par la phénoménologie de la religion et par l’exégèse. Que peut-il faire à partir de là ? Une chose essentielle, dont il est responsable dans l’autonomie de sa pensée : se servir du symbole comme d’un détecteur de réalité, et, ainsi guidé par une mythique, élaborer une empirique des passions qui trouve son centre de référence et de gravité dans les grands symboles du mal humain. Le philosophe n’a donc pas à faire une interprétation allégorisante du symbole, mais à déchiffrer l’homme à partir des symboles de chaos, de mélange et de chute. C’est ce qu’a fait par exemple Kant dans l’Essai sur le Mal radical, où le mythe de la chute lui sert de révélateur des passions et des maux et d’instrument de radicalisation de la conscience de soi. Il n’allégorise pas, mais il forme, en philosophe, l’idée d’une maxime mauvaise de toutes les maximes mauvaises qui consisterait dans la subversion, une fois pour toutes, de la hiérarchie entre la raison et la sensibilité. Je ne veux pas dire que Kant ait épuisé par là les possibilités de penser à partir du mythe ; je donne sa tentative comme le modèle méthodologique d’une réflexion aiguillonnée par le mythe et proprement responsable d’elle-même. Sans le ravitaillement en sous-main de la pensée par le mythe, le thème réflexif s’effondre et pourtant il ne s’insère dans la philosophie que comme idée, – même si cette idée est « inscrutable », comme le dit Kant. »
Paul Ricoeur, Philosophie de la volonté, II, 2, Aubier.
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