Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 23 octobre 11

« La conscience du temps, sous la forme la plus pure, c’est l’ennui, c’est à dire la conscience d’un intervalle que rien ne traverse ou que rien ne peut combler… C’est l’attente et plus particulièrement l’attente indéterminée qui nous donne la conscience du temps pur… L’éternité ne peut pas être définie comme une négation, sinon en ce sens qu’elle est la négation d’une négation, c’est à dire non pas du temps lui même, mais de tout ce qu’il y a dans le temps de négatif. »

Louis Lavelle, Du temps et de l’éternité, pp. 236, 280, 405.

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Pensée du 22 octobre 11

« Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée, et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grand corps de l’univers et ceux du plus léger atome: rien ne serait incertain pour elle, l’avenir comme le passé seraient présents à ses yeux. »

Laplace, Théorie analytique des probabilités.

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Pensée du 20 octobre 11

« Il paraît particulièrement nécessaire de faire de nouveau de la philosophie une affaire sérieuse. Pour toutes les sciences, les arts, les talents, les techniques, prévaut la conviction qu’on ne les possède pas sans se donner de la peine et sans faire l’effort de les apprendre et de les pratiquer. Si quiconque ayant des yeux et des doigts, à qui on fournit du cuir et un instrument, n’est pas pour cela en mesure de faire des souliers, de nos jours domine le préjugé selon lequel chacun sait immédiatement philosopher et apprécier la philosophie puisqu’il possède l’unité de mesure nécessaire dans sa raison naturelle – comme si chacun ne possédait pas aussi dans son pied la mesure d’un soulier. Il semble que l’on fait consister proprement la possession de la philosophie dans le manque de connaissances et d’études, et que celles-ci finissent quand la philosophie commence. »

F. Hegel, La phénoménologie de l’Esprit.

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Pensée du 19 octobre 11

« Protagoras d’Abdère a proclamé que l’homme est la mesure de toutes choses, pour celles qui sont, de leur existence ; pour celles qui ne sont pas, de leur non-existence. »

Sextus Empiricus, Contre les mathématiciens

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GRILLE DE LECTURE

L’affirmation de Protagoras selon laquelle l’homme est la mesure de toutes choses est contenue dans l’ouvrage que la tradition philosophique appelle Les discours terrassants ou le Traité de la vérité. On dit couramment que Protagoras est le père antique du relativisme selon lequel toutes les opinions s’équivalent, ou que le sens et la valeur des croyances et actions humaines n’ont pas de références absolues qui seraient transcendantes. Certes, Protagoras affirme que toutes les représentations et toutes les opinions sont vraies, et que la vérité est de l’ordre du relatif. Tout ce qui est objet de représentation ou d’opinion pour un homme est immédiatement doté d’une existence relative à lui. Avec Protagoras, il faudrait donc admettre une universelle mobilité du sens. Ce qui veut dire que tenter de fixer le sens dans une interprétation, c’est faire apparaître la contradiction qui la traverse, c’est la réfuter.

Ce philosophe a été traité de tous les méchants noms. Il a été rangé dans le chœur des philosophes qui ont détruit le critère de la vérité. Ses premiers juges étaient les Anciens. Platon faisait dire à Socrate dans le Théétète qu’il admire Protagoras pour sa science, mais qu’il se trouve que ses jugements ne sont pas plus avisés que ceux d’un têtard de grenouille. Car selon Socrate, cette parole de Protagoras que nous commentons aurait été adressée sur un ton de grand seigneur, débordant de mépris. Platon fait en effet une lecture très critique de la doctrine de Protagoras : « La vérité de Protagoras ne serait vraie pour personne : ni pour un autre que lui, ni pour lui. » Dire que toute affirmation est relative, c’est se mettre dans la position du reptile qui se mord la queue. Diogène Laërce de son côté pense que Protagoras fut le premier à affirmer que, sur toute chose, il y avait deux discours possibles, contradictoires, et que l’homme n’est rien si l’on supprime les sensations.

La doctrine de Protagoras ne serait pas qu’un relativisme, mais également un subjectivisme absolu. Or, il semble qu’aucune pensée absolument subjectiviste ne saurait se constituer en doctrine valable pour les autres. C’est ainsi qu’on peut relire les propos de Platon. La pensée de Protagoras implique que soit maîtrisée la contradiction dont elle semble l’origine. Il faut en effet retourner l’ordre des questions : si toutes choses trouvent leur mesure en l’homme en tant que subjectivité individuelle, elles perdent toute possibilité de mesure. La formule de Protagoras n’exprimerait qu’une référence sans référence. Il paraît donc plus juste pour le destin de la doctrine de Protagoras de se demander à quelles conditions l’homme peut être considéré comme une unité référentielle ? Ce qui revient à exclure, et la subjectivité totale, et la nature. Car, que l’homme soit la mesure de toutes choses, cela signifie de la manière la plus profonde, que rien n’est par nature, mais que tout est par convention, d’établissement humain.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 18 octobre 11

« La recherche de la vérité apparaît comme le critère véritable d’une démarche authentiquement philosophique. Renoncer à l’exigence de vérité est une autre manière de rompre avec la philosophie. C’est sans doute le cœur, non exclusivement rationnel, de la philosophie : le goût de la vérité. Le philosophe est convaincu qu’il ne saurait y avoir de vie sensée et digne d’être vécue hors de l’exigence de vérité. Dans cette optique, la philosophie joue un rôle de premier ordre car, en cultivant la raison, elle contribue à libérer l’individu des illusions qui l’égarent vers des choix sans avenir ni satisfaction réelle et elle affermit et approfondit par la fréquentation des grands auteurs et des grandes œuvres son désir de vérité, de beauté et de justice.

Christophe Lamoure, Kalos, espace de philosophie

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Pensée du 17 octobre 11

Foi et intellection

« Je prends le mot foi dans le sens d’acceptation des mystères. Si les mystères sont saisis par la raison, il n’y a plus foi, mais intellection ».

Towa M., L’idée d’une philosophie négro-africaine, Yaoundé, CLE, 1997, p. 110.

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GRILLE DE LECTURE

On entend dire en philosophie que la foi n’est pas incompatible avec la raison et que les deux facultés fonctionnent ensemble. Augustin va même jusqu’à dire que la foi « complète » la raison. Mais M. Towa a une approche toute autre du rapport entre la raison et la foi. La réalité est que la limite entre les deux est dans la nature des énoncés que professent chacune des deux facultés. La raison met l’accent sur le compréhensible, le logique, alors que la foi est avant tout foi dans l’incompréhensible, dans l’inconnu, dans le mystère. Et, si par impossible les deux facultés se rejoignent, c’est la raison qui gagne le brassage – ou le bras de fer – et le produit est l’intellection. L’intellection, ce n’est rien d’autre que la rationalisation de la foi, c’est-à-dire le recul du mystère.

JEAN ERIC BITANG

 

Pensée du 16 octobre 11

« Notre intelligence, telle que l’évolution de la vie l’a modelée, a pour fonction essentielle d’éclairer notre conduite, de préparer notre action sur les choses, de prévoir, pour une situation donnée, les événements favorables ou défavorables qui pourront s’ensuivre. Elle isole donc instinctivement, dans une situation, ce qui ressemble au déjà connu : elle cherche le même, afin de pouvoir appliquer son principe que « le même produit le même ». En cela consiste la prévision de l’avenir par le sens commun. La science porte cette opération au plus haut degré possible d’exactitude et de précision, mais elle n’en altère pas le caractère essentiel. »

Henri Bergson, Evolution créatrice

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Pensée du 15 octobre 11

« L’existence est une douleur constante, tantôt lamentable et tantôt terrible ; … Tout cela, envisagé dans la représentation pure ou dans les œuvres d’art est affranchi de toute douleur et présente un imposant spectacle. »

Arthur Schopenhauer,Le Monde comme volonté et comme représentation.

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Pensée du 14 octobre 11

« Les poètes sont ceux des mortels qui (…) ressentent la trace des dieux enfuis, restent sur cette trace, et tracent ainsi aux mortels, leurs frères, le chemin du revirement. Etre poète en temps de détresse, c’est alors, chantant, être attentifs à la trace des dieux enfuis. »

Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part.

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GRILLE DE LECTURE

Cette assertion pittoresque, en dépit du mode affirmatif sur lequel elle s’offre au régal philosophique, est une double question. La première question qu’elle sous-entend est « qu’est-ce qu’être un poète ? » Cela ne revient-il pas à se demander qu’est-ce que la poésie, qu’est-ce que poétiser ? Poétiser, ou poématiser en termes heideggériens, c’est prendre sur soi d’arriver à proximité du lointain. Cette tâche qui échoit aux poètes apparaît pourtant comme la plus innocente, c’est ce que Hölderlin aurait écrit un jour à sa mère dans l’un de leurs échanges épistolaires. L’occupation qui consiste à poématiser se manifeste sous la forme discrète du jeu. La poésie est comme un rêve, confirme Heidegger, ce n’est pas une réalité ; c’est un jeu de paroles, ce n’est point le sérieux d’une action. Sans entrave, elle invente son monde d’images et reste absorbée dans le cadre de ce qu’elle a imaginé. Pour être inoffensif, poématiser semble aussi inefficace pour deux raisons :

D’abord, parce que le poème reste un pur discours. Ensuite, parce qu’il s’agit en poésie de se faire le porte parole des dieux, une tâche superflue dont se moque le monde de la technique. Le poète ne comprend pas cette attitude du monde profane. En oubliant l’être, les mortels ont chassé les dieux de leur terre natale, c’est pourquoi le poète veut apprendre aux mortels à se réconcilier avec les dieux qui se sont enfuis. Le poète est celui-là qui, au temps de la nuit du monde, dit le sacré. Comme une prêtresse de la flamme céleste, il ne sauvegarde son intelligence qu’en préservant l’Esprit, qu’en mettant en garde contre un monde dépeuplé par les dieux, qu’en reconstituant l’itinéraire du retrait des dieux. La deuxième question qui découle de la pensée explicite la première, elle veut savoir au fond qui le poète est. Le poète est-il un immortel ? Ce que la pensée de Heidegger donne à penser, c’est que le poète est un homme qui sort de la technicisation et de la vacuité ontologique du monde pour se faire le héraut des immortels. La pensée « poïetique » consiste à faire asseoir l’homme sur sa base essentielle par la nomination des dieux et l’invitation à se-tenir en leur présence.

Le poète Johann Peter Hebel écrivait que les humains sont des plantes qui doivent s’appuyer sur leurs racines pour pouvoir fleurir dans l’éther. Hölderlin ajoute que c’est pourquoi libre arbitre et puissance supérieure leur ont été donnés, pour que créant, détruisant et disparaissant, retournant à l’éternellement vivante, ils témoignent ce qu’il y a de plus divin : « Riche en mérite, c’est poétiquement pourtant que l’homme habite cette terre.» Poètes et humains sont des frères. Le poète, c’est finalement l’homme qui accepte de vivre poétiquement, comme le semblable des dieux. L’homme doit attester poétiquement ce qu’il est. L’attestation de son être par la dénonciation de la trace des dieux concourt à la constitution de la réalité-humaine de l’homme. L’attestation de l’appartenance à cette essentielle-intimité conduit à la création de l’aurore du monde, à la découverte du chemin du revirement des dieux. Les chemins de la poésie qui ne mènent nulle part, peuvent aider l’homme à remodeler le visage biscornu de l’alêtheia.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 13 octobre 11

« … Comme si ceux qui parlent de culture, pour eux et pour les autres, c’est à dire les hommes cultivés, ne pouvaient penser le salut culturel que dans la logique de la prédestination (de l’inné, du patrimoine génétique), comme si leurs vertus se trouvaient dévalorisées d’avoir été acquises, comme si toute leur représentation de la culture avait pour fin de les autoriser à se convaincre que, selon le mot d’une vieille personne, fort cultivée, « l’éducation c’est inné » ».

Bourdieu, L’Amour de l’Art, Minuit, p. 17.

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