Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 02 novembre 11

« La conscience de soi n’existe en et pour soi, que dans la mesure et par le fait qu’elle existe pour une autre conscience de soi. »

Friedrich HEGEL, Phénoménologie de l’Esprit

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GRILLE DE LECTURE

La version de la Phénoménologie de l’Esprit d’où la pensée du jour est tirée nous échappe. G. JARCYK et P. J. LABARRIERE adoptent cette traduction que nous trouvons illustrative : « L’autoconscience n’atteint sa satisfaction que dans une autre autoconscience. » En d’autres termes, « exister en et pour soi » pour une conscience de soi, c’est d’abord atteindre sa satisfaction. Mais cette condition dépend d’une autre. Car, ensuite, la conscience de soi n’atteint sa véritable satisfaction que dans une autre autoconscience, c’est-à-dire dans une autre conscience de soi satisfaite ou une autre conscience satisfaite de soi. Ce style a quelque chose de redondant, puisqu’on aurait pu se contenter de définir simplement la conscience de soi par la satisfaction de l’autre. En prenant un peu de liberté avec le texte hégélien, on irait jusqu’à dire qu’une conscience ne devient « conscience de soi » qu’en se déclinant en termes de satisfaction : satisfaction de l’autre en vue de sa propre satisfaction.

C’est en cela que la lecture de cette pensée nous saurait faire l’économie du problème philosophique de l’identité posé en termes de reconnaissance et d’estime de soi. Poser le problème de l’identité, c’est en effet faire signe vers la problématique de la reconnaissance. C’est à dire que la conscience de soi nous conduit à réfléchir au problème de la reconnaissance-identification. P. RICŒUR écrivait dans Parcours de la reconnaissance : « La reconnaissance est une structure du soi réfléchissant sur le mouvement qui emporte l’estime de soi vers la sollicitude et celle-ci vers la justice. La reconnaissance introduit la dyade et la pluralité dans la constitution de soi-même. » L’estime de soi est en effet une figure de la reconnaissance-identification. Dans l’estime de soi, il se joue une fine dialectique du soi-même et de l’autre que soi, qui fait que le soi n’est ce qu’il est que dans la mesure où il se transporte vers l’autre que soi dans l’amitié.

De la mutualité de l’amitié (et de la sollicitude) à l’égalité proportionnelle de la justice, le soi se retrouve dans la sphère de la pluralité, où il lui est demandé, à défaut d’être l’ami de tous, de pratiquer la justice ; cette justice, seule, est le gage de la survie de l’identité du soi. Cette forme de reconnaissance de l’autre permet l’identification de soi-même. Par ailleurs, on ne peut pas occulter la catégorie hégélienne selon laquelle tout parcours de la reconnaissance de l’autre en vue de l’identité personnelle apparaît au mieux comme un parcours de combattant. D’abord parce que la justice à instaurer en société est le fait d’une lutte contre les autres, les injustes et les dictateurs en l’occurrence ; puis dans la mesure où l’affirmation de soi s’accompagne presque toujours de la négation un brin partielle de l’autre. Rappelons-nous la dialectique du maître et de l’esclave (HEGEL). Une question ici rebondit : pour être reconnu pour ce qu’on est, doit-on nécessairement briser l’être de l’autre ? A qui confions-nous la charge de nous reconnaître si nul ne peut exister (trouver sa satisfaction) devant nous ?

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 01 novembre 11

« Husserl a cherché à reconstituer la relation séculaire entre être et pensée qui avait garanti à l’homme sa demeure dans le monde par le biais de la structure intentionnelle de la conscience. Puisque chaque acte de conscience possède en son essence un objet, je peux être certain d’au moins une chose ; que j’ai les objets de ma conscience. En écartant totalement la question de la réalité, la question de l’être peut tout simplement être mise de côté ; en tant qu’être conscient, j’ai tous les étants, et en tant que conscience je suis, dans mon mode humain, l’être du monde. L’arbre vu, l’arbre comme objet de ma conscience, n’a pas à être l’arbre réel, il est assurément l’objet réel de ma conscience ».

 

Hannah Arendt, Qu’est-ce que la philosophie de l’existence?, Rivage poche, p. 27-28.

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Pensée du 31 octobre 11

Philosophie vs idéologie ?

« L’idéologie, c’est la politique camouflée ».

Hountondji P., Sur la « philosophie africaine », Yaoundé, CLE, 1980, p. 228.

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GRILLE DE LECTURE

Voici une des phrases creuses et péremptoires comme seul M. Hountondji les maîtrise. Il pense faire une distinction solide entre l’idéologie et la politique, mais n’explique pas à quel moment ces deux disciplines se séparent. Ce constat est d’ailleurs d’autant plus troublant que M. Hountondji a lu Nkrumah et qu’à aucun moment de son analyse il n’évalue le rapport que Nkrumah fait entre les deux termes. C’est justement Nkrumah que nous voulons invoquer ici face à Hountondji, mais nous ne pouvons le faire que très brièvement. Nous prions le lecteur de se rapporter à notre  série d’articles : « Qu’est-ce que Le Consciencisme ? » et précisément à notre commentaire du chapitre III « Société et Idéologie ». Selon le penseur Ghanéen que nous résumerons ici de façon très brève, l’idéologie ne  cache  pas ses tentacules politiques. Au contraire : « « L’idéologie d’une société se manifeste par une théorie politique, une théorie sociale et une théorie morale » (Nkrumah K., Le Consciencisme, tr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 93). L’idéologie n’est donc pas la politique camouflée, au contraire, c’est la politique ouverte.

Voir le blog de Jean Eric BITANG

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Pensée du 30 octobre 11

« (…) Cette relation si primitive qu’on ne sait comment la nommer ne repose point sur ceci ou cela, c’est tout le reste qui repose sur elle. Pure aurore des commencements. Dans la pensée par exemple, c’est en amont du ‘je pense donc je suis’, comme ce qui sépare de la folie où ‘je pense’ pourrait s’engloutir, jusqu’à se prendre pour le seul. C’est en amont de ce que nous nommons morale ou éthique, parce qu’avant d’être exigence, c’est donation. C’est en amont du politique qui, sans cette référence, est livré au meurtre. »

Maurice Bellet, Incipit ou le commencement, Paris, Desclée de Brouwer, 1992, p. 12-13.

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Pensée du 29 octobre 11

« Le philosophe doit faire sérieux. Afin de ne pas être considéré comme pur parasite social, il se doit de justifier son salaire, sa charge, ses occupations. Or quoi de plus  » sérieux  » que la science et la morale. L’une est apodictiquement certaine et crée des miracles comme les antibiotiques. L’autre se charge de dire comment il faut vivre, ce qu’il ne faut pas faire, garantit la valeur, la sûreté d’autrui et de soi-même. Le philosophe est donc contraint pour légitimer ses occupations de faire dans le moralisme scientifique qu’il appelle Ethique, histoire de dire que c’est autre chose qu’un devoir de sérieux. »

Stéphane Barbery, « Le complexe du philosophe »

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Pensée du 28 octobre 11

« L’essence de l’art est de montrer – ou plus énergiquement, de rendre manifeste – comment le sens ad-vient à la réalité dans le monde. Cet advenir est l’instauration du sens, laquelle définit la beauté. »

Jean Granier, Art et vérité, p. 162.

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GRILLE DE LECTURE (Suite)

La beauté est la clé de tout le système herméneutique, pourrait-on dire. Elle est le meilleur témoin de l’enracinement du sens dans le monde de la vie. Dans la beauté artistique, se réalise la fusion entre le matériel sensible et le sens spirituel. Un bel objet est un objet sensible sensibilisé, un matériel spiritualisé, au sens de « imprégné du sens de l’être ». La beauté devient l’habitacle du sens provenu du vécu éclairé par l’être, une pauvre demeure métaphysique que l’on n’apprécie guère que superficiellement, puisque l’on s’arrête souvent à l’apparaître immédiat du regard phénoménologique. Au vrai, si l’instauration du sens consiste à faire advenir le sens dans la beauté de l’œuvre d’art, la beauté d’une œuvre artistique devient le référentiel de l’événement du sens. L’œuvre d’art qui apparaît comme belle (et donc sensé) est la transfiguration des éléments sensibles et des indicateurs formels d’interprétation du réel. Elle hausse les données de la perception immédiate à la splendeur de l’être, à la sublimité du vrai.

En cela, l’art s’affirme essentiellement comme le réconciliateur métaphysique qui procure une haute délectation ontologique, un face-à-face poétique entre le sensible et la vérité. L’instauration du sens dans la beauté fait comprendre comment la beauté, parachèvement du sens dans le sensible, a le mérite d’être saluée comme le mode original par lequel se manifeste le vrai dans le domaine de l’art. Nietzsche affirmait à tort que le propre de l’art est de mentir et de refléter faussement le réel. Que le réel lui-même soit faux, c’est un fait. L’art ne prétend pas procurer un savoir objectif sur le réel, mais il fait advenir la vérité de l’être, il manifeste dans le beau comment le sens se prête à une instauration comme vérité. C’est la beauté qui est le dépositaire de l’essence de l’art, elle est le portail qui rend compte de l’inscription de l’homme dans l’être et l’antécédence du sens  de l’être à la figure  artistique.

(Précédent)

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 27 octobre 11

« Comme la connaissance usuelle, la science ne retient des choses que l’aspect « répétition ». Si le tout est original, elle s’arrange pour l’analyser en éléments ou en aspects qui soient « à peu près » la reproduction du passé. Elle ne peut opérer que sur ce qui est censé se répéter, c’est-à-dire sur ce qui est soustrait, par hypothèse, à l’action de la durée. Ce qu’il y a d’irréductible et d’irréversible dans les moments successifs d’une histoire lui échappe. Il faut, pour se représenter cette irréductibilité et cette irréversibilité, rompre avec des habitudes scientifiques qui répondent aux exigences fondamentales de la pensée, faire violence à l’esprit, remonter la pente naturelle de l’intelligence. Mais là est précisément le rôle de la philosophie. »

Henri Bergson, Evolution créatrice

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Pensée du 26 octobre 11

« L’essence de l’art est de montrer – ou plus énergiquement, de rendre manifeste – comment le sens ad-vient à la réalité dans le monde. Cet advenir est l’instauration du sens, laquelle définit la beauté. »

Jean Granier, Art et vérité, p. 162.

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GRILLE DE LECTURE

Les propos de Jean Granier sur l’art sont des plus saisissants. Remarquons tout d’abord que l’esthétique est au confluent de plusieurs regards philosophiques : la philosophie de l’art, la métaphysique, la phénoménologie, l’herméneutique… La philosophie s’interroge sur tout ce qui est, y compris l’univers artistique. Elle devient phénoménologie lorsqu’elle prend en charge le problème central du statut du sens et du fondement des significations qui forment le monde naturel et culturel. La science de l’interprétation intervient en esthétique pour aider la philosophie à déchiffrer le sens caché sous les apparences sensibles relevées par la phénoménologie, et pour voir en quoi ce sens peut construire l’homme. Étudier  le comment de l’ad-venir du sens, c’est aussi faire de l’interprétation. Cette introduction faite, revenons à l’essentiel : l’essence de l’art est de dire le comment de l’instauration du sens dans le monde.

L’art n’est pas un dérivatif d’ennuis, l’art n’est pas le domaine de l’aléatoire, il n’est pas un exutoire pour une âme désolée. L’émotion esthétique est une convocation de l’être au sens. L’art est un support essentiel du sens de l’être monde, il est la traduction des significations que les choses du monde prennent pour une conscience singulière incarnée qui passe pour le berger de l’être. L’art est un point de rencontre entre l’être et le paraître, entre l’essence et l’apparence sensible. L’art nous fait entrevoir quelque chose qui dépasse l’apparence (Hegel). C’est pourquoi Jean Granier affirmait que la vocation de l’art est de transfigurer le sensible, de sorte qu’il devienne le médiateur de la pensée elle-même. Ce que l’art a encore de particulier, c’est qu’il instaure le sens dans (de) l’existence, mais ce sens s’incruste dans la beauté, qui n’est pas qu’une apparence belle, mais le reflet de cela (le sens) qui la précède (qui ad-vient).

A suivre

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 25 octobre 11

« Notre civilisation est très attentive aux besoins du corps, que ce soit pour ce qui touche à l’hygiène, à la santé, à l’esthétique ou à la forme. Elle nous presse de cultiver notre corps, de le soigner (quitte d’ailleurs, à restreindre la liberté individuelle en adoptant des lois qui interdisent des comportements jugés dangereux pour la santé), de le laver, de le rendre beau et fort. Par contre, elle est beaucoup plus silencieuse, beaucoup plus discrète sur les besoins de la raison et les manières de les satisfaire. Autant elle est directive et autoritaire pour ce qui regarde le corps, autant elle est évasive et libérale en ce qui regarde la raison. Étrange partage qu’il vaudrait la peine d’envisager de façon approfondie. »

Christophe Lamoure, Kalos, espace de philosophie

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Pensée du 24 octobre 11

Langue et unité africaines

« Quel intérêt un Français a-t-il aujourd’hui à apprendre telle ou telle langue africaine ? (…) Il y a à cela plusieurs raisons certes, mais certainement pas le souci d’aider les Africains à unifier leur multitude de langues ».

Njoh-Mouelle E., Jalons II, Yaoundé, CLE, 1975, p. 12.

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GRILLE DE LECTURE

 M. Njoh-Mouelle l’a bien compris, la langue est un outil de domination et le semblant des Occidentaux qui pensent nous faire un « honneur » en apprenant nos langues n’a certainement rien de gratuit, il s’agit d’une tentative de renforcer les divisions africaines tout comme la balkanisation a permis de fortement affaiblir notre continent. Il n’y a dans cette entreprise aucune philanthropie. L’unification doit se faire par les Africains et pour les Africains. Mais, contrairement à M. Njoh-Mouelle, nous ne pensons pas que la langue soit un facteur déterminant. Nous sommes partisans de la théorie nkrumahiste. L’unification doit se faire sur trois plans : la politique, l’économie et l’idéologie.

Jean Eric BITANG

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