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Pensée du 03 juillet 11

L’OUVERTURE A LA TRANSCENDANCE

Le penseur de l’être vrai ne peut éviter l’irruption de la transcendance. L’être n’est pas qu’une catégorie de la compréhension mais surtout une position de la contemplation, c’est-à-dire une catégorie de l’écoute. L’être est événementiel, l’être est in-stance et événement inattendu, selon le Maître Heidegger. Si la theoria est la forme la plus élevée de l’activité pensante, c’est parce que c’est là où l’homme écoute plus qu’il ne produit. L’homme ne parvient à un tel niveau de production artistique ou philosophique qu’à la condition de faire de l’écoute un facteur d’adhésion profonde à l’être. L’être est surgissement et il peut être l’objet d’une production. Il est donation et il ne connaît d’usurpation matérielle. Il ne se donne à effleurer dans son jaillissement que comme une « altérité de surprise, le surgissement soudain et comme de biais, le dérangement de l’histoire » (Michel de Certeau), la gravure subreptice et poétique de la singularité. L’homme théorique, le contemplatif, le philosophe ou l’artiste, c’est l’homme de la Gelassenheit. C’est l’homme sollicité par l’être qui se plonge dans l’affleurement de l’indicible, une perception indicible. L’homme, est un poème commencé par l’être, disait Heidegger, il se tient à l’écoute de celui le fait advenir continuellement à l’être. L’homme convoqué par les dieux n’a qu’à se laisse toucher par eux dans un état de ravissement inénarrable. La figure du divin n’est perceptible que dans ce jeu des médiations où l’homme ne peut prétendre à aucune maîtrise, lui-même étant événement, être-donné, altérité intermittente, dans la béance et la facticité du monde. Cette facticité le fait vite prendre conscience que seule la convivialité humaine est condition nécessaire et non suffisante de son enracinement affectif dans l’être. L’homme est un être de contingence. Mais la noblesse de son âme est le premier témoin de son ouverture conscientielle dans la transcendance.

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Pensée du 02 juillet 11

« La manifestation par la chose est comme la condensation d’un discours infini ; manifestation et signification sont strictement contemporaines et réciproques ; la concrétion dans la chose est la contrepartie de la surdétermination d’un sens inépuisable qui se ramifie dans le cosmique, dans l’éthique et le politique. »

Paul RICOEUR, Philosophie de la volonté, II – Finitude et culpabilité, Livre II – La symbolique du mal, p. 174.

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Pensée du 01 juillet 11

« Les logiciens et les moralistes se sont souvent occupés des erreurs, les uns, pour en déterminer les diverses espèces et dresser la liste des sophismes ; les autres, pour découvrir dans la variété complexe sentiments et des passions, les influences qui faussent le jugement, et expliquer par les entraînements du cœur les égarements de l’esprit. A côté de ces questions, à coup sûr intéressantes et importantes, il y a place pour un autre problème à la fois logique et métaphysique.

On peut se demander ce que l’erreur est en elle-même, comment elle est possible en des intelligences dont la fonction semble être de connaître la vérité, comment elle apparaît sous tant de formes diverses, tantôt partielle et comme dissimulée entre plusieurs vérités, tantôt générale et faussant, par la place qu’elle occupe, les vérités mêmes qui l’entourent ; presque toujours si étroitement unie à la vérité qu’elle peut à peine en être détachée par la plus minutieuse attention, et mêlée de vérité plus souvent encore quelle n’est mêlée à la vérité. »

Victor Brochard, De l’erreur

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Pensée du 30 juin 11

« (…) Rien n’est plus commun ni plus ordinaire que de se tromper lourdement entre l’existence réelle des corps qui sont hors de nous et l’existence objective des perceptions qui sont dans notre esprit. Nos perceptions elles-mêmes sont distinguées de nous, et entre elles, autant qu’elles aperçoivent les objets présents, et leurs rapports, et les rapports de ces rapports. Ce sont des pensées, en tant qu’elles nous rapportent les images des choses absentes ; ce sont des idées, en tant qu’elles nous rapportent les images des objets qui sont en nous. Cependant toutes ces choses ne sont que des modalités, ou manières d’exister de notre être, qui ne sont pas plus distinguées entre elles ni de nous-mêmes que l’étendue, la solidité, la figure, la couleur, le mouvement d’un corps, le sont de ce corps. »

Marquis de Sade, « Dieu, l’immortalité de l’âme et autre chimères », in Histoire de Juliette, ou les prospérités du vice.

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Pensée du 29 juin 11

« L’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle »

Saint-Exupéry, Terre des hommes.

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GRILLE DE LECTURE

L’homme, enfermé dans une maison ténébreuse non-étoilée, finit un jour par s’habituer à sa nouvelle situation. La nuit de la maison lui devient si familière qu’il finit par y faire corps. Cette expérience nous permet de formuler une proposition : l’homme est capable d’adaptation. Il se découvre à chaque fois qu’il se trouve devant une difficulté à laquelle il doit faire face. Ceci ne révèle-t-il pas que l’homme est un être qui se dépasse ?

L’homme n’est pas que cela qui se montre. Il est un au-delà qui se découvre de jour en jour. L’homme habite sa nouvelle condition par son propre être comme il habite son lieu propre qui est son corps. Il sait faire corps avec son milieu environnant. Dans les conditions les plus difficiles, l’homme se sait vivre et c’est cela seulement qui le rend différent des autres êtres qui existent. Il intègre désormais sa nouvelle condition à sa propre vie. Tel un étudiant qui est aussi bien capable d’étudier avec la lumière d’une lampe de bougie qu’avec la lumière de l’électricité. Ceci nous révèle encore une chose que l’homme est un mystère.

Mystère de celui qui vit entre le ciel et la terre, la nuit et le jour, la lumière et les ténèbres, le visible et l’invisible. Ainsi, l’homme vit le jour et la nuit comme faisant partie de son être. L’homme se révèle comme un être de mystère capable de dépasser à chaque instant de sa vie les difficultés qu’il rencontre, capable de traverser les jours sombres de sa vie comme une étoile dans la nuit.

Mervy-Monsoleil AMADI, op

Pensée du 28 juin 11

« Se faire l’interprète de ce que veut la loi ou l’interprète de la promesse divine, ce n’est pas là manifestement une forme de domination mais une forme de service. C’est au service de ce qu’elles ont le devoir de faire valoir que se tiennent les interprétations qui incluent une forme d’interprétation ( herméneutiques juridique et théologique). Notre thèse est donc que l’herméneutique historique (philologique) a elle aussi à accomplir un travail d’application, car elle est, elle aussi, au service de la mise en valeur du sens, elle qui comble expressément et consciemment la distance temporelle séparant l’interprète du texte, elle qui surmonte l’aliénation de sens survenue au texte. »

Hans Georg Gadamer, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 1976.

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Pensée du 27 juin 11

« Nous sommes entrés dans le règne de l’humanisme où les valeurs ne sont plus du domaine de l’être, ne sont plus domiciliées dans la nature, mais relèvent du devoir-être, d’un idéal à venir, et non d’un réel a priori  harmonieux et bon, toujours déjà donné aux hommes et prêt à les accueillir avec bienveillance ». 

LUC FERRRY, Qu’est-ce qu’une vie réussie ? p. 440

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GRILLE DE LECTURE

L’humanisme est une doctrine philosophique et éthique qui met l’homme et les valeurs humaines au-dessus de toutes les autres valeurs. La doctrine humaniste est caractérisée par un effort pour promouvoir la dignité de la personne humaine et endiguer toute tentative de la réduire à un simple moyen. Né depuis le temps de Protagoras, le mouvement parvient à maturité dans la modernité marquée par la liberté de choix, le désir d’accomplissement moral personnel, et ce que Marcel Gauchet appelle « le désenchantement du monde ».  Alors que les Grecs voyaient dans la nature l’harmonie parfaite et le modèle d’être, l’humanisme moderne, sous la houlette de Descartes et Kant, déplace le centre de gravité des valeurs de la nature au sujet rationnel doué d’autonomie morale.

Le règne de l’humanisme est donc celui de la redéfinition de la vertu, qui n’est plus simple actualisation d’une nature bien née, mais lutte de liberté contre la naturalité en nous. L’ordre naturel y perd sa transcendance et l’humanité à construire ne préexiste pas à l’homme. Les valeurs sont dorénavant du devoir-être. Les accents de normativité et de religiosité cosmiques antiques deviennent surannés et font place à l’émergence d’un sujet dont la centralité dénonce toute valeur établie. Du coup, l’homme semble devenir sa propre norme, il donne la forme qui lui convient à sa vie morale selon les circonstances de la vie. L’esprit critique et la faculté de choix de l’homme finissent de lui enlever la bienveillance par laquelle il pouvait docilement se soumettre à une axiologie naturelle.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 26 juin 11

« Vivre pour le juste, c’est vivre pour ce qui est bon, pour ce que l’on considère bon. C’est vouloir partager, amener les autres à comprendre ce qui pour nous est bon et nous rend heureux. En vivant pour le juste l’on se pense toujours légitime, et luttant pour la vérité, pour le bien. C’est une position beaucoup plus collective que de vivre pour le plaisir. Mais cette lutte après tout, est elle réellement légitime. Un Homme peut il prétendre savoir ce qui est réel et ce qui rend heureux ? Cette volonté de partager ce qui convient à soi-même peut être néfaste même partant d’un bon sentiment. Les plus grands massacres ont été commis, persuadés de leurs bons fondements… »

Guillaume Deloison, « Vivre pour le plaisir ou pour le juste ? »

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Pensée du 25 juin 11

« Il n’y a point de questions plus grossières que celles qui sont posées ici, qui sont retournées ici. La philosophie présente qui dit et croit qu’elle se déroule au profit de l’homme est-elle dirigée réellement et non plus en discours et croyances en faveur des hommes concrets ? À quoi sert cette philosophie ? Que fait-elle pour les hommes ? Que fait-elle contre eux ? »

Paul-Yves NIZAN, Les chiens de garde, Paris, Rieder, 1932.

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Pensée du 24 juin 11

« Est-ce, comme on l’a souvent prétendu, la définition de la substance, originairement admise par Spinoza, qui a engendré dans le système spinoziste la thèse de l’unité de substance ? Il peut sembler au contraire, après examen, que cette définition, avec les caractères qui en déterminent le sens, aboutirait logiquement à une conception « pluraliste » plutôt que « moniste », et que c’est la définition de Dieu, non celle de la substance, qui va droit à la négation de toute autre substance que Dieu.

Pour expliquer la façon dont s’est constituée chez Spinoza la notion de substance, il ne faut pas perdre de vue la relation d’identité qu’elle a eue de bonne heure et que même elle a conservée chez lui avec celle d’attribut. Il y a eu là sans doute une influence de Descartes. On sait que si Descartes paraît faire quelquefois de la substance une espèce de réalité indéterminée et indépendante de ses attributs, il l’identifie ailleurs catégoriquement avec son attribut principal[1] : la pensée peut être dite également attribut principal ou substance de l’âme, comme l’étendue peut être dite également attribut principal ou substance des corps ; une substance ou un attribut principal, c’est avant tout une essence, conçue, soit dans le sujet où elle est réalisée, soit dans la nature intelligible qui en fait l’objet d’une notion complète et distincte. »

Victor Delbos, « La notion de substance et la notion de Dieu dans la philosophie de Spinoza », in Revue Métaphysique et Morale, 1908, p. 783.


[1] Principia philosophiae, I, 53 ; I, 63.