Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 04 janvier 11

« Dans l’amour, l’individu prend conscience de lui-même dans et par la conscience de l’autre ; il s’aliène et dans cette aliénation réciproque chacun prend possession de l’autre et de soi-même en tant que faisant un avec l’autre. »

Kostas Papaioannou, Hegel, La raison dans l’histoire, Plon, 1995, p. 143.

____________________________________________________________________

Pensée du 03 janvier 11

« Des jugements, des appréciations de la vie, pour ou contre, ne peuvent en dernière instance jamais être vrais : ils n’ont d’autre valeur que d’être des symptômes – en soi, de tels jugements sont des stupidités. »

Friedrich NIETZSCHE, Le crépuscule des idoles

__________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

Quand nos idoles entrent dans leur phase crépusculaire… Qu’est-ce qui subsisterait ? Dieu est déjà mort. Nous n’avons plus que nos fantômes déifiés : nos opinions politiques érigées en vérités indépassables, nos pouvoirs absolus sur les autres, notre monopole de la guerre justement préventive, nos regards éclairés sur la vie morale de nos concitoyens, nos bannissements, nos fatwas, nos prêches moralisants, nos condamnations à la chaise électrique… toutes ces idoles auraient pu prétendre à l’éternité. Mais voilà que Nietzsche, envers et contre tous, a la certitude de leur mort inéluctable. En effet, le philosophe de la rupture pense que la valeur de la vie ne peut pas être appréciée, ni par un vivant par ce qu’il serait juge et partie, ni d’évidence par un mort.

Pour juger la vie (sans être juge et partie), il faudrait pouvoir adopter sur elle une situation d’extériorité ou de neutralité. Cela revient à poser en dehors de la vie les termes de référence et les principes auxquels nous nous adossons habituellement pour porter nos jugements. En religion, on pose un Au-delà, une transcendance idéale, un pôle de normativité, à partir desquels les représentations et les évaluations de la vie ont une signification et une crédibilité. Cette manière de faire traduit, selon Nietzsche, l’illusion d’une existence sans avenir. C’est l’illusion et la stupidité par excellence de la religion. Comment peut-on appartenir de plain-pied à la vie et dire quelque chose d’absolu sur la vie ? D’après Nietzsche, nos jugements sans ambages ne sont que les symptômes d’un certain type d’existence, une existence sans assise humaine.

On peut penser que la proposition nietzschéenne est assez sophistique : si on la considère comme « vraie », on contredit sa thèse, si on la considère comme un simple symptôme, toute prétention à la vérité serait interdite à Nietzsche lui-même. Il apparaît clairement que notre philosophe pose les jalons de toutes les remises en cause de la transcendance. Mais ce n’est pas tout. Il fait aussi le lit de toutes les gammes de permissivités et de réductionnismes que véhiculent désormais nos schèmes de pensée. Il n’y a plus « de métalangage, de discours supérieur au nom duquel il serait possible de décider du sens et de la valeur du monde où nous sommes plongés » (Luc Ferry). Dieu est mort, et on le sait, puisque sa putréfaction vient jusqu’à nous. Quant à se condamner au silence face à la vie, cette démission ne risque-t-elle pas de précipiter « la mort de l’homme » censée suivre immédiatement celle de Dieu ?

Pensée du 02 janvier 11

« Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences directes qu’a tirées de ce premier principe un philosophe allemand qui va jusqu’à prétendre qu’envers les assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime. »

Benjamin Constant, in Emmanuel Kant, Théorie et pratique. Droit de mentir, Vrin, 1992.

____________________________________________________________________

Pensée du 01 janvier 2011

« Il faut d’abord vivre, et philosopher ensuite. Pour le philosophe, la vie est ailleurs, avant et après la philosophie, et la vérité ne se fait pas dans la philosophie. Au mieux, elle s’y vérifie en s’y manifestant, mais c’est là un événement second et secondaire. C’est pourquoi ce philosophe sans feu ni lieu hante tous les lieux. Pèlerin sans pèlerinage, il ne cherche pas un autre monde. Il se débarrasse de tous les mondes, de tous ces mondes, dans la nostalgie d’un monde oublié. Le philosophe parle seulement, non pas pour dire des vérités, mais pour rappeler que la liberté peut encore prévenir notre inhumanité, que l’heure des trahisons est encore à venir, que nous avons encore le choix. Plus que d’offrir des vérités, il appelle à une pensée rebelle contre les pensées soumises, dans une lente reconquête de la lucidité. Et s’il lui arrive d’en appeler à l’histoire, c’est toujours pour montrer qu’elle est sans fin et qu’elle ne dévoile aucune promesse. Toujours l’homme en est par avance dégagé et responsable. »

Yves CATTIN, « La théologie et l’exil de la parole ».

_______________________________________________________________________

Pensée du 26 décembre 10

« Le visage s’impose à moi sans que je puisse rester sourd à son appel, ni l’oublier, je veux dire, sans que je puisse cesser d’être responsable de sa misère. La conscience perd sa première place. La présence du visage signifie ainsi un ordre irrécusable – un commandement – qui arrête la disponibilité de la conscience. »

LEVINAS, L’Humanisme de l’autre homme

__________________________________________________________________________

 

Pensée du 25 décembre 10

« Comment penser sagement au milieu des troubles de la chair, de ces alternatives de désirs, de furies, de déceptions, de regrets, de reprises qui dévorent les forces de l’âme et sous le poids des ces chaînes de l’habitude qui entravent nos mouvements ? »

SERTILLANGES, A.-D. Saint Thomas d’Aquin,

______________________________________________________________________

 

Pensée du 24 décembre 10

« L’advenue de quelque chose comme ‘‘Dieu’’ en philosophie relève donc moins de Dieu même que de la métaphysique, comme figure destinale de la pensée de l’Etre. »

Jean-Luc MARION, Dieu sans l’être, p. 53.

__________________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

Le philosophe Jean-Luc Marion a été élu à l’Académie française le 06 novembre 2008, reçu à l’Institut de France le 25 janvier 2010. Jean-Luc Marion fait une philosophie de Dieu aux accents théologiques indéniables. Il n’est pas étonnant qu’il occupe sous la Coupole le fauteuil du cardinal Jean-Marie Lustiger. Jean-Luc Marion fait observer, à la lecture de l’histoire de la pensée, que Dieu et l’amour sont absents de la philosophie. Le Dieu dont parle la philosophie est une pure création de la métaphysique de l’Etre. En dépit de sa portée positive, le « Dieu » de la métaphysique n’est pas Dieu lui-même, il n’est que l’objet final de la pensée conceptuelle de l’Etre. Cette notion doit donc être pensée autrement en philosophie. Repenser Dieu en philosophie revient à accéder à une pensée de Dieu qui ne soit ni illusoire ni idolâtrique.

En effet, la représentation conceptuelle de Dieu à laquelle procède la philosophie risque de sombrer dans l’idolâtrie. Elle n’offre de Dieu qu’une idole si limitée qu’elle ne peut ni prétendre à un culte et à une adoration. Ce « Dieu », nul ne peut ni le prier, ni lui sacrifier (Heidegger). Concrètement, la philosophie de Dieu doit quitter le domaine de l’Etre pour accéder au domaine de l’amour ou de la charité. Il faut un Dieu sans conçu autrement que d’un point de vue ontologique. Au lieu de concevoir Dieu comme efficience, Etre, cause, ou comme un concept, il faut laisser Dieu se penser à partir de sa seule et pure exigence, l’agapè, qui outrepasse les prérogatives du concept. Dieu n’a pas à être, c’est en aimant qu’il se révèle et c’est à aimer qu’il se donne. Le propre de l’amour consiste en ceci qu’il se donne.

Dieu ne peut se donner à penser sans idolâtrie qu’à partir de lui seul : c’est-à-dire se donner à penser comme amour, comme une pensée du don, ou mieux, comme un don de la pensée. Jean-Luc Marion, avec une finesse toute heideggérienne, fait remarquer qu’un don qui se donne à jamais, ne peut se penser que par une pensée qui se donne au don à penser. Et pour la pensée, qu’est-ce que se donner, sinon aimer ? Autrement dit, philosophie et métaphysique doivent faire allégeance à Dieu pour en révéler toute la splendeur, c’est à l’intérieur du mouvement divin d’amour que la philosophie de Dieu doit se réinventer de façon crédible.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 23 décembre 10

« Il peut paraître humiliant pour le philosophe d’avouer la présence au cœur de l’homme d’un irrationnel absolu, non plus d’un mystère vivifiant pour l’intelligence même, mais d’une opacité centrale et en quelque sorte nucléaire qui obstrue les accès même de l’intelligibilité aussi bien que ceux du mystère. »

PAUL RICOEUR , Philosophie de la volonté, I

____________________________________________________________________

Pensée du 22 décembre 10

« La personne est à-être ; la seule manière d’y accéder, c’est de la faire être ; en langage kantien : la personne est une manière de traiter l’autre et de se traiter soi-même. »

Paul Ricœur, Philosophie de la volonté, II, p. 89

______________________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

Cet extrait de Philosophie de la volonté de Paul Ricœur laisse surgir la problématique du Soi-même comme un autre. Il rappelle aussi les Fondements de la métaphysique des mœurs d’Emmanuel Kant. Ce dernier écrivait que les hommes en tant qu’êtres rationnels sont appelés des personnes pour une raison fondamentale. C’est parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi. En effet, tout être raisonnable existe comme une fin en soi et non pas seulement comme un moyen dont telle ou telle volonté puisse user ou disposer comme bon lui semble. Pour Kant, il est clair qu’une existence a en soi-même une valeur absolue. Paul Ricœur partage cette conception de l’homme comme une chose dont l’existence est une fin en soi.  Cela présente un intérêt certain. Si la personne est une manière de traiter l’autre et de se traiter soi-même, ou de traiter l’autre comme soi-même, on peut penser que considérer l’autre comme une fin objective, comme une fin en soi, comme une personne, c’est se poser soi-même dans les mêmes termes. Faire être l’autre, Montaigne dirait « faire bien l’homme », c’est lui conférer tous les attributs personnels humains qui l’élèvent au rang d’une fin.

Le Soi personnaliste ricoeurien se donne d’abord dans une intentionnalité, dans une façon d’exister de manière intentionnelle, portée par une fin visée. Le Soi se porte naturellement vers un « objet » qu’il doit considérer comme une fin existante. C’est pourquoi la conscience de Soi, telle la conscience d’une chose, est une conscience intentionnelle. Concevoir l’homme comme une fin en soi, c’est le considérer comme un objet éthique, un objet visé par la conscience relativement au bien. Cette projection de soi vers l’autre est d’autant plus impérieuse que c’est en tant que conscience intentionnelle que le Soi se fait conscience de Soi. Tout comme « l’objet » est le projet de la conscience, l’autre est le projet du Soi. Finalement, le Soi est un Soi projeté. On dirait même que le Soi est un projet reconstitué, dans son retour à soi par la médiation de l’autre. Notons que tandis que la conscience de la chose est une intention théorique, la conscience de Soi, c’est-à-dire la conscience de la personne, est une intention pratique (éthique). Elle me fait être en faisant être l’autre. La personne a à-être veut dire que tout être raisonnable à à-être traité comme une fin. Cela veut dire encore qu’un être raisonnable ne devient personne qu’en advenant à sa plénitude d’être par la médiation existante qui le finalise (ici, le considère comme une fin).

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 21 décembre 10

« La tradition philosophique, l’histoire de la philosophie, n’est pas la transmission d’un espace de manifestation de la vérité. Cet espace, chaque philosophe doit l’inventer dans l’engagement historique qui est le sien. L’histoire de la philosophie relève plutôt du témoignage. Elle raconte comme une nostalgie ; c’est l’histoire d’une vieille blessure ouverte dans les plénitudes immobiles de l’existence humaine. D’une certaine manière, on peut dire que cette histoire ouvre un espace et un lieu où la philosophie se met à exister. Mais ce lieu est un lieu impossible. La vérité qui s’y révèle en est toujours absente et la philosophe n’est jamais le sujet de cette révélation, mais bien plutôt l’objet, le patient. Comme si la vérité, pour se manifester à l’homme, devait le faire par effraction, dans le creusement de sa vie. Dès lors, la pensée philosophique se déploie littéralement dans le vide, elle est littéralement atopique. »

Yves CATTIN, « La théologie et l’exil de la parole

_____________________________________________________________________