Archive for the ‘ETHIQUE’ Category

Pensée du 15 mai 18

« Au moment où le vent violent et délétère des guerres fratricides, des luttes de mort pour la conquête du pouvoir, des révolutions et insurrections populaires souffle sur le continent africain, et produit ainsi une atmosphère non-éthérique pour l’homme, pour l’humain, il se crée un climat général de méfiance vis-à-vis de l’autre. Un climat qui, on le voit, dégénère en une xénophobie exacerbée, en la haine de l’autre. Des murs de fer s’érigent ici et là, des frontières s’établissent entre les hommes et les atomisent de plus en plus. La raison semble quitter le quartier de l’homme pour se faire ami des armes. En clair, la parole est donnée aux armes ! Il n’y a plus de dialogue entre les hommes ! L’homme baigne dans une insanité totale. Les passions de guerre font marcher l’homme sur sa tête ôtant à ce dernier sa vocation première qui est l’amour de l’autre. Dans ces conditions, le visage humain perd son inviolabilité, sa valeur infinie et se réduit à son être-là, dans sa plasticité et dans son appartenance à tel ou tel parti politique, telle ou telle tribu, ethnie, race etc. L’homme vit sous l’étiquette de son appartenance grégaire à un groupe ou à une catégorie donnée… »

Mervy-Monsoleil AMADI, op, « L’hospitalité en fuite et l’échec de la philosophie…

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Pensée du 24 avril 18

« Nous vivons une drôle d’époque dont Bernanos avait compris que l’une des clés serait notre rapport à l’enfance. Après l’époque de l’enfant-roi, il semble que nous soyons entrés dans une période d’effacement de l’enfance, comme en témoignent notamment le questionnement sur l’âge limite du consentement sexuel, mais aussi l’apparition en France, saluée récemment par Le Monde du mouvement childfree. Il ne s’agit pas de libérer les enfants, mais de se libérer des enfants (…) La nouvelle rhétorique de la liberté utilise un argument simple : être libre, c’est : ne pas être obligé. Or la meilleure façon de montrer que l’on n’est pas obligé, c’est de ne pas faire. N’est-il pas évident que l’individu émancipé est celui qui aura définitivement rompu avec tout ce qui met un terme à son individualité ? De façon plus ou moins explicite, on essaie de nous expliquer que la volonté d’avoir des enfants n’est au fond pas un vrai choix, puisque toute la société nous y pousse. Aux jeunes couples, on demande systématiquement combien ils désirent d’enfants, on s’inquiète de l’arrivée de l’enfant (…) « 

Pascal Jacob, « L’effacement de l’enfant »

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Pensée du 12 avril 18

« Cessons de condamner les nouvelles techniques médicales sous le faux prétexte qu’elles risquent de nous conduire à je ne sais quelle apocalypse ! Il y a là beaucoup de confusion et de fausses terreurs. Il y a surtout une grave méprise concernant la relation entre ces techniques et la liberté. On croit qu’elles ôtent à l’homme des libertés. C’est exactement l’inverse : elles lui en donnent de nouvelles. Prenons l’exemple du diagnostic prénatal. Il me paraît absolument normal que ceux qui attendent un enfant puissent savoir si cet enfant est atteint ou non d’une maladie héréditaire comme la trisomie. Connaître avec exactitude la situation du foetus est en effet l’élément essentiel dont les parents ont besoin pour prendre leur décision. Cet information laisse entière leur liberté. Chacun doit pouvoir refuser un avortement thérapeutique, et choisir, en toute connaissance de cause, de mettre au monde un enfant handicapé. (…) Les techniques médicales n’ont ni l’intention ni les moyens de tout commander. Elles ne décideront jamais à votre place. Mais elles mettent clairement chacun face à ses choix. C’est en ce sens qu’elles accroissent nos libertés, au lieu de les restreindre, comme on le croit par erreur. Ce qui est condamnable, ce ne sont pas les techniques et les informations qu’elles fournissent, c’est le refus d’informer ! Je condamne pour ma part l’idée qu’on puisse refuser d’avertir des parents de la naissance d’un futur enfant trisomique, ou des fiancés de la séropositivité de l’un ou de l’autre. Nous ne devons rien écarter de ce qui nous rend libre d’accepter ou de refuser en toute connaissance de cause. Vouloir mettre à l’écart ce genre d’information est signe d’obscurantisme. Cela revient en effet à vouloir soumettre les humains aux hasards aveugles de la vie. C’est tenter de les maintenir asservis à des mécanismes que la connaissance permet, si on le veut, de contrôler. Voilà qui est intolérable à mes yeux. Car plier l’homme à la nature est la pire des aliénations. »

Dagognet (François), entretien au Monde, novembre 1993

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Pensée du 19 janvier 18

« Revenons encore une fois sur le bien qui fait l’objet de nos recherches, et demandons-nous ce qu’enfin il peut être. En effet, le bien nous apparaît comme une chose dans telle action ou tel art, et comme une autre chose dans telle autre action ou tel autre art − il est autre en médecine qu’il n’est en stratégie, et ainsi de suite pour le reste des arts. Quel est donc le bien dans chacun de ces cas ? N’est-ce pas la fin en vue de quoi tout le reste est effectué ? En médecine, c’est la santé, en stratégie la victoire, dans l’art de bâtir, une maison, dans un autre art c’est une autre chose ; mais dans toute action comme dans tout choix, le bien est la fin, car c’est en vue de cette fin qu’on accomplit toujours le reste. Par conséquent, s’il y a une chose qui soit la fin de tous nos actes, c’est cette chose-là qui sera le bien réalisable − et s’il y a plusieurs choses, ce seront ces choses-là.

Puisque les fins sont manifestement multiples, et nous choisissons certaines d’entre elles (par exemple la richesse, les flûtes et en général les instruments) en vue d’autres choses, il est clair que ce ne sont pas là des fins parfaites, alors que le Bien Suprême est, de toute évidence, quelque chose de parfait. Il en résulte que s’il y a une seule chose qui soit une fin parfaite, elle sera le bien que nous cherchons, et s’il y en a plusieurs, ce sera la plus parfaite d’entre elles. Or, ce qui est digne d’être poursuivi par soi, nous le nommons plus parfait que ce qui est poursuivi pour une autre chose; et ce qui n’est jamais désirable en vue d’une autre chose, nous le déclarons plus parfait que les choses qui sont désirables à la fois par elles-mêmes et pour cette autre chose; enfin, nous appelons parfait − au sens absolu − ce qui est toujours désirable en soi-même et ne l’est jamais en vue d’une autre chose.

Or, le bonheur semble être au suprême degré une fin de ce genre, car nous le choisissons toujours pour lui-même et jamais en vue d’une autre chose; au contraire, l’honneur, le plaisir, l’intelligence ou toute vertu quelconque, sont des biens que nous choisissons sûrement pour eux-mêmes (puisque, même si aucun avantage n’en découlait pour nous, nous les choisirions encore), mais nous les choisissons aussi en vue du bonheur, car c’est par leur intermédiaire que nous pensons devenir heureux. Par contre, le bonheur n’est jamais choisi en vue de ces biens, ni d’une manière générale en vue d’autre chose que lui-même. »

Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre I, ch.5, IVème siècle av. J.C.

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Dignité et abstraction

« Dignité et abstraction »

Pr Jean Gobert TANOH

(Texte présenté au cours du Colloque sur les politiques de dignité, 31 mai au 04 juin 2016 à l’université de Cocody)

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Mesdames et Messieurs, Honorables participants,

Chers invités, Chers collègues, Chers étudiants,

Nul ne saurait contester la nécessité capitale de la préservation de sa dignité ! En revanche, malheureusement, ce que nous voulons pour nous-mêmes, nous ne sommes pas prêts, et parfois avec un sens cynique, à l’accorder aux autres. La dignité, si elle devient question, sujet de réflexion commune, c’est donc moins pour nous-mêmes que pour tous les autres. C’est dans la relation avec l‘autre, avec tout ce qui n’est pas nôtre, autrement dit, avec tout ce qui nous ne nous intéresse pas qu’il faut chercher pourquoi il est aujourd’hui important de réfléchir sur la dignité. Si l’autre ou tout ce qui nous est étranger avait le respect et la noblesse dus, jamais il ne nous serait venu à l’idée de nous rassembler ici dans le cadre d’un colloque.

En intitulant notre intervention Dignité et Abstraction, nous voulions, au-delà de tout discours formaliste, toucher le point déterminant, parce que fondamental, à partir duquel la dignité conviale et sociale peut être effective. Nul ne se serait capable d’objectiver et de vivre la dignité partagée en société et en politique, s’il ne parvient, dans une appropriation substantielle de soi, à vivre l’expérience d’être et de l’être, qui fait que bien qu’ayant parfois un sens confus de la dignité, il ne peut s’empêcher de la défendre au prix même de sa vie. En réalisant mon être singulier, je comprends en même temps l’interdépendance dans laquelle je suis. J’interagis avec le monde et avec le monde des autres. C’est en un certain sens l’être-au-monde heideggérien : l’être-là en relation avec soi, avec les autres et avec le monde des choses. Comment donc faire être la dignité dans un monde d’interaction, de connexion et d’interdépendance où l’obstacle majeur est l’ego, élevé souvent au rang de référence absolue ? c’est la question, à la fois, essentielle et directrice de cette réflexion !

Pour y parvenir, nulle voie n’est aussi primordiale que celle-ci : l’Abstraction. Pourquoi l’abstraction ? Le concept n’est-il pas en lui-même repoussant ou répulsif ? Que de fois n’avons-nous pas vu le dédain ou le sourire du coin à l’idée de l’idée abstraite ? Et pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, tout savoir repose sur l’abstraction. Cela est d’autant plus vrai que les objets de la technologie, qui peuplent aujourd’hui notre existence, n’auraient pu être s’ils n’étaient portés quelque part par des formules abstraites de mathématiques et de physique.

Alors qu’est que l’abstraction ? Dans l’imaginaire populaire, et souvent chez certains sachants (ce qui est déconcertant), l’abstraction est vacance de la réalité massive, et donc absolument inutile. L’anecdote, bien connue, de la servante de Thrace se moquant de Thalès tombé dans un puit, illustre parfaitement cette caricature de l’abstraction. Or, il suffit de prendre un seul instant de méditation pour s’apercevoir que la noblesse de notre humanité repose dans l’exigeante et nécessaire tache d’abstraction, qui consiste à soumettre au polissage de l’esprit la primitivité de notre être. Le passage de notre état primitif (au sens premier du terme) à la civilité humaine se fait par l’inesquivable biais de l’abstraction, pour laquelle, il apparait, clairement, que d’un point de vue biologique et physiologique, nous disposons d’une chose comme le cerveau.

Il y a donc un lien certes symbolique, mais réel entre le cerveau et l’humanité s’accomplissant dans l’abstraction.

Philosophiquement ou conceptuellement, disons qu’il s’agit de la conscience. Pourquoi, sommes-nous des êtres conscients, sachant distinguer les choses les unes avec les autres ? Sans doute, pour ne pas les confondre, en nous installant dans la confusion ; mais tant que la conscience sera simplement une conscience immédiate, celle d’une simple distinction, elle ne sera pas encore elle-même, en tant qu’elle est en nous afin d’accomplir, dans la profondeur de sa vérité, notre humanité. En effet, une conscience, pleinement conforme à sa vérité est celle qui se tient dans l’abstraction. Autrement dit, la raison qui explique et justifie l’être conscient de l’homme, est incontestablement le nécessaire effort d’abstraction. Abstraire signifie isoler la réalité singulière ou particulière afin de l’installer dans la substantialité, à partir de laquelle une harmonie des singularités ou des particularités devient pensable, et historiquement vivable, parce que viable.

Nous connaissons dans l’histoire de la philosophie, l’idée, devenue presque proverbiale, parce que célèbre de Platon, selon laquelle « nul n’entre dans son académie s’il n’est géomètre ». En cette idée, il ne faudrait pas voir seulement la rigueur du raisonnement philosophique exigée, mais aussi, et surtout, la nécessaire tache d’abstraction, pour laquelle la géométrie demeure l’excellente mesure, et sans laquelle, de toute évidence, aucun raisonnement rigoureux ne peut être consistant.

La géométrie est le lieu même de l’abstraction. En s’y référant, et même en s’y exerçant, l’homme éduque son âme à la vérité de son essence, celle d’élever les objets à la pensée de l’idée, par laquelle seulement peut s’établir entre lui et le monde l’ensemble des valeurs possibilisant l’existence.

Si l’idée ou le concept (en un sens moderne) peut être considéré comme pure abstraction, loin des réalités, dites immédiates, et par conséquent, peu nécessaire à aider l’homme à se construire dignement, dans ses aspirations les plus essentielles, c’est sans doute parce que l’œil de trop fait défaut, selon le terme bien connu de Hegel. La lumière intérieure de l’âme ou de la conscience n’est pas suffisamment allumée. Platon, dans le livre de la République donne une image assez saisissante de cette lumière intérieure que l’on ne saurait tenir éteinte ; faute de quoi notre forme humaine ne sera que le désordre constant de notre naturalité ou de notre primitivité.

De quoi s’agit-il ? En effet, Platon nous dit que tous les sens, seul l’œil a besoin d’un genre intermédiaire. Si les autres sens peuvent s’exercer directement, il en est autrement en ce qui concerne l’œil, qui a besoin de la lumière pour s’exercer, en tant qu’organe de la vision. La vision exige, pour ainsi dire, de la visibilité. Or tel n’est pas nécessairement le cas de toucher, du gout et de l’écoute qui peuvent même s’exercer dans la nuit la plus noire.

Ainsi, tout comme l’œil du corps a besoin de la lumière, l’œil de l’âme en exige, au-delà d’un simple besoin. Car c’est de la lumière intérieure, pour autant qu’elle ne se donne pas a priori comme le soleil astral qui éclaire nos jours, mais exige de l’homme un constant et permanent effort d’accession, dans la mesure ou la subtilité de l’abstraction, pour laquelle cette lumière est donnée, n’est possible que dans un éclairage substantiel. La particularité de la lumière intérieure se trouve dans un aller-retour entre elle et l’abstraction. Plus l’effort à l’abstraction est déterminant, mieux elle éclaire pour rendre permanent cet effort où se construit sens et humanité du sens. N’est-ce pas cela même penser ? Sans doute ! Pascal dira, à juste titre, que la dignité de l’homme repose dans la pensée : c’est là tout son mérite. Notre mérite, qui donne à notre dignité tout son sens, c’est donc de penser, c’est-à-dire élever la conscience à la vérité de son contenu par l’exigeante tâche d’abstraction, pour que le rapport au particulier dans lequel nous avons, malheureusement, tendance à nous enfermer, soit ouverture à l’autre dans l’essentiel mouvement de l’universel. Notre incapacité à donner, parfois, aux valeurs fondamentales une dimension vivante procède de ce qu’il y a une dissonance, absolument désagréable entre les parchemins, souvent impressionnants, et la conviction que ceux-ci portent en eux le signe lumineux du dialogue constructif de soi et du monde.

La pure abstraction est vie, contrairement à ce qu’on pourrait penser, car elle nous éloigne des encombrements étouffants d’un égo surdimensionné pour laisser venir à nous, ce qui, libre de soi, rend conviale la relation à l’autre, en ne le considérant pas comme un potentiel danger. Cette pure abstraction, libre de soi, est, à notre sens, ce que donne à voir la figure de Socrate. HEIDEGGER ne le considère pas moins comme le « pure penseur de l’occident », pour autant que sa conscience, parvenue à la substantialité des choses, n’a été que vie transfigurée, désencombrée de l’immédiateté de la naturalité. Socrate demeure, pour ainsi dire, la référence absolue, du point de vue de l’idée ou du concept, de ce que peut accomplir l’humain dans l’exigence de la dignité.

Tous les platoniciens savent que la justice dans la cité ne peut être effective que lorsqu’elle est enracinée dans la justice intérieure. C’est d’autant plus vrai que l’extérieur n’est que la conséquence de l’intérieur. Une parole de Christ dit que « tout arbre se reconnait par ses fruits. » Comment donc soigner l’intérieur si on n’élève pas la conscience au pur principe de soi, dans et par l’abstraction ? Le savoir transfigure celui qui sait. Le savoir conceptuel ne peut donc être imprécis, parce que abstrait, comme l’a contrairement pensé Bergson, mais sans doute inopérant, parce que dénué de la vitalité nécessaire que seule peut donner l’expérience de la vie intérieure. Et sur ce point, Bergson a parfaitement raison, le savoir est une mystique vivante qui doit vitaliser la conscience sachante.

Le professeur Sery Bailly, du département d’Anglais de l’Université d’Abidjan-Cocody qui nous accueille, a dit que « un authentique intellectuel ne saurait prendre des armes ». Nous ne savons pas à quelle occasion le professeur a prononcé cette parole ; mais nous l’avons lue, sous la plume d’Alex Kipré, dans un numéro, relativement récent de Fraternité -matin, quotidien ivoirien pro-gouvernemental. Belle formule à méditer, si tant est que l’arme ici n’est pas seulement l’engin tueur, mais toutes les formes subtiles ou manifestes de destruction de vie et de dignité, dans lesquelles, malheureusement, des sachants, d’une manière ou d’autre, peuvent se mêler.

Que cet exercice, auquel nous participions, ne soit pas alors simplement intellectuel, mais soit un élan essentiel d’appartenance radicale à soi, dans une mystique déterminante, ou l’humanité acquiert la plénitude de son rayonnement ! Mystique, au sens où l’entend André Comte-Sponville, c’est-à-dire la mise entre parenthèses du temps, du manque, de la parole et de la dualité ; lorsqu’on est pleinement dans le présent, on est contemporain de l’Eternité, seul lieu ou on peut fleurir la dignité humaine dans un bonheur social et politique partagé !

Nous vous remercions !

Pr Jean Gobert TANOH

Département de philosophie

Université de Bouaké

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Pensée du 20 décembre 11

« … La plupart des gens en « poursuivant le bonheur » courent après la fortune et se rendent malheureux même quand ils la rencontrent, parce qu’ils veulent conserver la chance et en jouir comme d’une abondance inépuisable de « biens ». Il n’y a pas de bonheur durable hors du cycle prescrit des peines de l’épuisement et des plaisirs de la régénération, et tout ce qui déséquilibre ce cycle – pauvreté, dénuement où la fatigue est suivie de misère au lieu de régénération, ou grande richesse et existence oisive où l’ennui remplace la fatigue, où les meules de la nécessité, de la consommation et de la digestion écrasent à mort, impitoyables et stériles, le corps impuissant – ruine l’élémentaire bonheur qui vient de ce que l’on est en vie ».

Hannah Arendt, La Condition de l’homme moderne (1958), Chap. III, §1, tr. G. Fradier, Pocket, p. 155.

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Pensée du 02 décembre 11

« Le code pénal est ce qui empêche les pauvres de voler les riches, et le code civil est ce qui permet aux riches de voler les pauvres. »

Emmanuel Carrère – D’autres vies que les miennes (p.246)

« Dans le fait, les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent, et nuisibles à ceux qui n’ont rien. »

Rousseau – Du contrat social – I, 9.

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GRILLE DE LECTURE

Entre le Contrat social (1762) et le livre d’Emmanuel Carrère (2008), combien de siècles se sont écoulés, combien de révolutions ont ébranlé l’ordre social, combien de guerres – et combien de richesses parties en fumées ? Bref : que le vol des pauvres par les riches – ou plutôt leur spoliation si on veut éviter les vilains mots – reste insensible à tous les bouleversements et même à tous les efforts pour le supprimer, voilà qui doit faire réfléchir. Jean-Jacques Rousseau et Emmanuel Carrère nous le disent : on ne devrait pas s’en étonner autant que ça… Car, s’il s’agit d’opérations économiques ou financières conformes à la loi, voire même au code civil, c’est qu’il n’y a pas juridiquement « vol », ni même spoliation.

Bon. Mais alors, qu’est-ce qu’il y a ?

– A l’époque de Rousseau, il y a que les lois sont faites pour tous mais que seuls quelques-uns peuvent en bénéficier. Ainsi du droit de propriété énoncé dans l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme : il permet aux bourgeois d’accéder à des appropriations que la noblesse leur refusait autrefois. Mais de là à ce que les pauvres qui n’ont que leurs haillons pour tout biens soient concernés, il y a un grand, un très grand pas.

– Et aujourd’hui ? Va-t-on dire qu’augmenter les taxes plutôt que les impôts sur le revenu est un vol ? Que dérembourser les médicaments ou les soins, qui pénalise plus les RMIstes que le reste de la société, est du vol ? Qu’investir dans des stades de foot plutôt que dans des crèches ne favorise pas les défavorisés… Mais, est-ce une raison pour parler de vol ?

Par être pas : c’est n’est (sic !) qu’une injustice…

Jean-Pierre Hamel

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Pensée du 25 novembre 11

« Jetez les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les histoires. Parmi tant de cultes inhumains et bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères, vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d’honnêteté, partout les mêmes notions de bien et de mal… La sainte voix de la nature, plus forte que celle des dieux, se faisait respecter sur la terre, et semblait reléguer dans le ciel le crime avec les coupables. Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d’autrui comme bonnes ou mauvaises, et c’est à ce principe que je donne le nom de conscience (…). Mon dessein n’est pas d’entrer ici dans des discussions métaphysiques qui passent ma portée et la vôtre, et qui, dans le fond, ne mènent à rien. Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas philosopher avec vous, mais vous aider à consulter votre cœur. Quant tous les philosophes du monde prouveraient que j’ai tort, si vous sentez que j’ai raison, je n’en veux pas davantage. Il ne faut pour cela que vous faire distinguer nos idées acquises de nos sentiments naturels ; car nous sentons avant de connaître ; et comme nous n’apprenons point à vouloir notre bien et à fuir notre mal, mais que nous tenons cette volonté de la nature, de même l’amour du bon et la haine du mauvais nous sont aussi naturels que l’amour de nous-mêmes. Les actes de la conscience ne sont pas des jugements, mais des sentiments. Quoique toutes nos idées nous viennent du dehors, les sentiments qui les apprécient sont au-dedans de nous, et c’est par eux seuls que nous connaissons la convenance ou disconvenance qui existe entre nous et les choses que nous devons respecter ou fuir. (…) Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l’homme semblable à Dieu, c’est toi qui fais l’excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m’élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreurs en erreurs à l’aide d’un entendement sans règle et d’une raison sans principe. »

Jean-Jacques Rousseau, Emile ou de l’éducation, livre quatrième, La profession de foi du Vicaire savoyard, Garnier-Flammarion, 1966, pp. 375-378.

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Pensée du 13 novembre 11

« Surtout, ne croyez pas vos amis, quand ils vous demanderont d’être sincère avec eux. Ils espèrent seulement que vous les entretiendrez dans la bonne idée qu’ils ont d’eux-mêmes, en les fournissant d’une certitude supplémentaire qu’ils puiseront  dans votre promesse de sincérité. Comment la sincérité serait-elle une condition de l’amitié ? Le goût de la vérité à tout prix est une passion qui n’épargne rien et à quoi rien ne résiste. C’est un vice, un confort parfois, ou un égoïsme.[…] Le plus souvent […] nous nous confessons à ceux qui nous ressemblent et qui partagent nos faiblesses. Nous ne désirons donc pas nous corriger, ni être améliorés : il faudrait d’abord que nous fussions jugés défaillants. Nous souhaitons seulement être plaints et encouragés dans notre voie. En somme, nous voudrions, en même temps, ne plus être coupables et ne pas faire l’effort de nous purifier. »

Albert CAMUS, La chute

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Pensée du 05 novembre 11

« L’idée principale est la suivante : quand un certain nombre de personnes s’engagent dans une entreprise de coopération mutuellement avantageuse selon des règles et donc imposent à leur liberté des limites nécessaires pour produire des avantages pour tous, ceux qui se sont soumis à ces restrictions ont le droit d’espérer un engagement semblable de la part de ceux qui ont tiré avantage de leur propre obéissance. Nous n’avons pas à tirer profit de la coopération des autres sans contrepartie équitable. Les deux principes de la justice définissent ce qu’est une contrepartie équitable dans le cas des institutions de la structure de base. Ainsi, si le système est juste, chacun recevra une contrepartie équitable à condition que chacun (y compris lui-même) coopère. »

 John Rawls, Théorie de la Justice, Le Seuil, 1971-1987, § 18, p.142.

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