Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 03 février 20

« Le paradigme de la redistribution tel que je le comprends ne repose pas seulement sur une problématique des rapports entre des classes sociales telle qu’on peut la trouver dans le libéralisme du New Deal, la social-démocratie ou le socialisme; il comprend aussi toutes les formes de féminisme et d’anti-racisme qui cherchent, dans les transformations ou les réformes socio-économiques, un remède aux injustices relatives au genre, à l’ethnie ou à la «race». Il est donc plus large que la politique de classe conventionnelle. De même, le paradigme de la reconnaissance ne s’applique pas uniquement aux mouvements cherchant à réévaluer des identités injustement dépréciées et qui trouvent leur expression dans le féminisme culturel, le nationalisme culturel noir ou le mouvement identitaire gay; il recouvre aussi diverses tendances déconstructivistes comme le mouvement queer, l’anti-racisme critique et le féminisme déconstructiviste, qui s’inscrivent en faux contre l’essentialisme de la politique traditionnelle de l’identité. En ce sens, il déborde les frontières conventionnelles de la politique de l’identité. »

Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution

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Pensée du 02 février 20

« Ma thèse générale est que la justice aujourd’hui requiert à la fois la redistribution et la reconnaissance. Aucune des deux ne suffit à elle seule. Pourtant, dès lors que l’on accepte cette thèse, la question de savoir comment combiner les deux termes devient un problème énorme. Je soutiens que les aspects émancipateurs des deux paradigmes doivent être intégrés en un seul cadre général. En termes théoriques, le défi consiste dès lors à formuler une conception «bidimensionnelle» de la justice sociale qui maille les revendications fondées d’égalité sociale et les revendications fondées de reconnaissance. En termes pratiques, il faut pouvoir se donner une orientation programmatique qui combine le meilleur de la politique de redistribution au meilleur de la politique de reconnaissance. »

Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution


Pensée du 01 février 2020

« Les homosexuel(le)s sont victimes de l’hétérosexisme, une construction autoritaire des normes favorisant l’hétérosexualité. Elle va de pair avec l’homophobie, la dévalorisation culturelle de l’homosexualité. Leur sexualité est dénigrée, les homosexuels sont sujets à la honte, au harcèlement, à la discrimination et à la violence, à la restriction des droits et au déni d’une égale protection, phénomènes constituant tous fondamentalement des dénis de reconnaissance. Certes, les homosexuels sont également victimes d’injustices économiques graves ; ils peuvent être congédiés arbitrairement et se voient refuser les avantages sociaux consentis sur la base des liens familiaux. Mais loin de relever de la structure économique, celles-ci dérivent d’une structure d’évaluation culturelle injuste[1]. »

[1] Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ?, p. 24.

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Pensée du 31 janvier 2020

« Comme nous l’avons vu, la racine de l’injustice est l’institutionnalisation de la loi de modèles hérérosexistes de valeurs culturelles qui constituent les hétérosexuels en personnes normales et les homosexuels en pervers. Pour redresser l’injustice, il faut désinstitutionnaliser ce modèle et le remplacer par un autre qui favorise la parité. Ceci, cependant, peut-être réalisé de différentes manières ; une manière serait de garantir la même reconnaissance aux unions homosexuelles que celles dont jouissent actuellement les unions hétérosexuelles, en légalisant le mariage entre les personnes de même sexe. Une autre serait de désinstitutionnaliser le mariage hétérosexuel en rendant indépendants du statut marital les droits tels que l’assurance de santé, et en les accordant sur une base différente, comme la citoyenneté[1]. »

[1] Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ?


Pensée du 30 janvier 20

« L’acte de nommer, qui est presque naturel chez l’homme, donne à voir toujours la nécessité de clarté dans le rapport de l’homme à lui-même et aux choses, dans la mesure où jamais il ne peut y avoir d’apport vrai pour l’homme, que si et seulement si les choses lui apparaissent toujours comme éclosion permanente de sens. Si l’homme nomme, c’est parce qu’il présuppose quelque chose comme le sens, c’est-à-dire de la possibilité de comprendre et de penser les choses en fonction des données du temps et de l’espace. »

Jean Gobert Tanoh, Hegel le pur penseur de l’Afrique. Essai sur le devenir de l’être africain, Paris, Edilivre, 2014

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Pensée du 29 janvier 20

« Qui veut penser, doit penser intelligibilité. Cela ne signifie pas d’abord que la pensée doit être claire et rigoureuse, mais pour qu’elle puisse se déployer même comme pensée, la pensée doit réaliser qu’elle se tient dans des données de sens, qui préexistent, et qui lui donnent comme telle d’être la chose qui pense. La pensée, pensant à partir de l’intelligibilité, met en évidence, de façon historiale, ce qui est non perceptible au regard ordinaire. La symbolique de la lumière n’exprime donc pas moins l’essence intelligible de la Vie. »

Jean Gobert Tanoh, Hegel le pur penseur de l’Afrique. Essai sur le devenir de l’être africain, Paris, Edilivre, 2014

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Pensée du 28 janvier 20

Dans l’ensemble, les méthodes scientifiques sont une conquête de la recherche pour le moins aussi considérable que n’importe quel autre résultat : c’est en effet sur l’entente de la méthode que repose l’esprit scientifique, et tous les résultats des sciences ne pourraient, si ces méthodes venaient à se perdre, empêcher un nouveau triomphe de la superstition et de l’absurdité. Les gens d’esprit ont beau apprendre autant qu’ils veulent des résultats de la science; on s’aperçoit toujours à leur conversation, et particulièrement aux hypothèses qu’ils y proposent, que l’esprit scientifique leur fait défaut : ils n’ont pas cette défiance instinctive contre les écarts de la pensée – défiance qui, à la suite d’un long exercice, a pris racine dans l’âme de tout homme de science. Ils leur suffit de trouver sur un sujet une hypothèse quelconque, ils sont alors tout feu tout flamme pour elle et croient que tout est dit (…) C’est pourquoi chacun devrait de nos jours avoir appris à connaître au moins une science à fond : alors il saura toujours ce que c’est qu’une méthode et combien est nécessaire la plus grande prudence.

Nietzsche, Aurore, 1881


Pensée du 27 janvier 20

Dans la glorification du “travail”, dans les infatigables discours sur la “bénédiction du travail”, je vois la même arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur du matin au soir – qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. Et puis ! épouvante ! Le “travailleur”, justement est devenu dangereux ! Le monde fourmille d’ ”individus dangereux” ! Et derrière eux, le danger des dangers – l’individuum !

Nietzsche, Aurore, 1881

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Pensée du 26 janvier 20

« J’ai de plus en plus le sentiment que le philosophe pour être nécessairement un homme du demain et de l’après-demain, s’est toujours trouvé et devait se trouver en contradiction avec son aujourd’hui : son ennemi fut tout à coup l’idéal de l’aujourd’hui. Jusqu’à présent, tous ces extraordinaires promoteurs de l’homme que l’on appelle des philosophes et qui se sentent eux-mêmes rarement amis de la sagesse, mais plutôt bouffons déplaisants et points d’interrogation dangereux -, ont trouvé leur tâche, leur dure tâche, non voulue, inéluctable, mais finalement la grandeur de leur tâche dans le fait d’être la mauvaise conscience de leur temps. En soumettant précisément les vertus de leur temps à la vivisection et en leur plaçant le scalpel sur la poitrine, ils trahirent ce qui était leur propre secret : découvrir une nouvelle grandeur de l’homme, un chemin nouveau, jamais foulé, menant à l’accroissement de sa grandeur. A chaque fois, ils dévoilèrent combien d’hypocrisie, de commodité paresseuse, de laisser-aller et d’avachissement, combien de mensonges se dissimulait sous le type que la moralité de leur temps vénérait le plus, combien de vertu avait fait son temps : chaque fois, ils dirent : « il nous faut aller par là, nous en aller tout là-bas, là où vous êtes aujourd’hui le moins chez vous. »

Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, § 212, 1886

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Pensée du 25 janvier 20

« Faut-il alors avoir peur de la demande de reconnaissance ? Cette demande ne laisse pas d’inquiéter, tant elle s’éloigne de notre conception traditionnelle de la justice. Elle semble, tout d’abord, résolument hostile à l’universalisme que véhicule l’idéal d’un traitement égal des personnes et des actes. Elle pose, au contraire, que la singularité, le caractère unique d’un groupe, d’une culture ou d’une individualité, méritent le respect et la protection de droits spécifiques, qu’il s’agisse des droits collectifs des minorités nationales, historiques, à se gouverner elles-mêmes, à protéger leurs traditions d’une manière distincte, en particulier leur conception de la justice, ou encore des droits culturels des individus à pratiquer leur religion, leur langue, etc. Il nous semble alors bien difficile de séparer la demande de reconnaissance des revendications identitaires dans leur confusion et leurs ambiguïtés… Enfin, la demande de reconnaissance s’oppose à la justice en voulant maintenir la séparation, la fragmentation entre les groupes humains au lieu de les rassembler dans un « monde humain commun » (H. Arendt). L’important pour chacun, ce n’est pas ce qu’il peut partager avec n’importe qui de manière interchangeable et anonyme, mais ce qui lui permet de s’identifier à un groupe, une histoire, une tradition, une culture particuliers et uniques, irremplaçables. À cette perception négative, je voudrais répondre en disant que la demande de justice inclut, à côté d’autres dimensions, une demande de reconnaissance, et que, si la reconnaissance sans l’impartialité est injuste, inversement l’impartialité sans la reconnaissance est aussi injuste. J’ajouterais qu’il est essentiel qu’une conception démocratique et inclusive de la justice comprenne cette demande de reconnaissance, au lieu d’en avoir peur et de se réfugier dans un universalisme abstrait. »

Cathérine Audard, « L’idée de citoyenneté multiculturelle et la politique de la reconnaissance », L’étranger dans la mondialité, Rue Descartes, n° 37, septembre 2002, p. 25-26.

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