Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 08 novembre 11

« Le premier langage de l’homme, le langage le plus universel, le plus énergique, et le seul dont il eut besoin, avant qu’il fallût persuader des hommes assemblés, est le cri de la nature. Comme ce cri n’était arraché que par une sorte d’instinct dans les occasions pressantes, pour implorer du secours dans les grands dangers, ou du soulagement dans les maux violents, il n’était pas d’un grand usage dans le cours ordinaire de la vie, où règnent des sentiments plus modérés. Quand les idées des hommes commencèrent à s’étendre et à se multiplier, et qu’il s’établit entre eux une communication plus étroite, ils cherchèrent des signes plus nombreux et un langage plus étendu : ils multiplièrent les inflexions de la voix, et y joignirent les gestes, qui, par leur nature, sont plus expressifs, et dont le sens dépend moins d’une détermination antérieure. »

J. J. Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes

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Pensée du 06 novembre 11

« Il n’est pas impossible qu’en dehors de l’univers que nous connaissons (fini ou infini, n’importe) il y ait un infini d’un autre ordre, pour lequel notre univers ne soit qu’un atome. Cet infini, qui pour nous serait Dieu, ne peut se révéler qu’à des intervalles selon nous extrêmement longs, insignifiants au sein de l’absolu. A ce point de vue, l’existence d’un Dieu aux volontés particulières, qui n’apparaît pas dans notre univers, peut être tenue pour possible au sein de l’infini, ou du moins il est aussi téméraire de la nier que de l’affirmer ».

 Ernest Renan, Examen de conscience philosophique

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Pensée du 05 novembre 11

« L’idée principale est la suivante : quand un certain nombre de personnes s’engagent dans une entreprise de coopération mutuellement avantageuse selon des règles et donc imposent à leur liberté des limites nécessaires pour produire des avantages pour tous, ceux qui se sont soumis à ces restrictions ont le droit d’espérer un engagement semblable de la part de ceux qui ont tiré avantage de leur propre obéissance. Nous n’avons pas à tirer profit de la coopération des autres sans contrepartie équitable. Les deux principes de la justice définissent ce qu’est une contrepartie équitable dans le cas des institutions de la structure de base. Ainsi, si le système est juste, chacun recevra une contrepartie équitable à condition que chacun (y compris lui-même) coopère. »

 John Rawls, Théorie de la Justice, Le Seuil, 1971-1987, § 18, p.142.

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Pensée du 03 novembre 11

 » ‘Je’ ne peut penser qu’ici-maintenant. Toute pensée, en d’autres termes, toute présence à soi, est un ici-maintenant. Pensée mienne et ici-maintenant sont convertibles. On ne peut penser ailleurs ou autrefois, ou demain. On pense maintenant-ici. S’il y a pensée, il y a ici et maintenant… Si je suis distrait, je dis : ‘j’étais ailleurs’. Si je rêve, je me crois hier, dans ma chambre d’enfant. Si je sors d’évanouissement, je ne sais où je suis ni si la souffrance présente est mienne… Le je sort, secondairement de l’auto-présence, du domaine présent ici-maintenant. La présence fait le je présent. Ce n’est pas le je qui fait la présence. Les êtres (autres que moi et ailleurs qu’ici). Ils sont, sans moi, pensée en leur ici-maintenant. Tout être ailleurs (pour moi qui l’observe en son envers, c’est à dire reçois les ondes lumineuses qu’il réfléchit) est un ici en son endroit. »

Raymond Ruyer, La gnose de Princeton, p. 69.

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Pensée du 02 novembre 11

« La conscience de soi n’existe en et pour soi, que dans la mesure et par le fait qu’elle existe pour une autre conscience de soi. »

Friedrich HEGEL, Phénoménologie de l’Esprit

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GRILLE DE LECTURE

La version de la Phénoménologie de l’Esprit d’où la pensée du jour est tirée nous échappe. G. JARCYK et P. J. LABARRIERE adoptent cette traduction que nous trouvons illustrative : « L’autoconscience n’atteint sa satisfaction que dans une autre autoconscience. » En d’autres termes, « exister en et pour soi » pour une conscience de soi, c’est d’abord atteindre sa satisfaction. Mais cette condition dépend d’une autre. Car, ensuite, la conscience de soi n’atteint sa véritable satisfaction que dans une autre autoconscience, c’est-à-dire dans une autre conscience de soi satisfaite ou une autre conscience satisfaite de soi. Ce style a quelque chose de redondant, puisqu’on aurait pu se contenter de définir simplement la conscience de soi par la satisfaction de l’autre. En prenant un peu de liberté avec le texte hégélien, on irait jusqu’à dire qu’une conscience ne devient « conscience de soi » qu’en se déclinant en termes de satisfaction : satisfaction de l’autre en vue de sa propre satisfaction.

C’est en cela que la lecture de cette pensée nous saurait faire l’économie du problème philosophique de l’identité posé en termes de reconnaissance et d’estime de soi. Poser le problème de l’identité, c’est en effet faire signe vers la problématique de la reconnaissance. C’est à dire que la conscience de soi nous conduit à réfléchir au problème de la reconnaissance-identification. P. RICŒUR écrivait dans Parcours de la reconnaissance : « La reconnaissance est une structure du soi réfléchissant sur le mouvement qui emporte l’estime de soi vers la sollicitude et celle-ci vers la justice. La reconnaissance introduit la dyade et la pluralité dans la constitution de soi-même. » L’estime de soi est en effet une figure de la reconnaissance-identification. Dans l’estime de soi, il se joue une fine dialectique du soi-même et de l’autre que soi, qui fait que le soi n’est ce qu’il est que dans la mesure où il se transporte vers l’autre que soi dans l’amitié.

De la mutualité de l’amitié (et de la sollicitude) à l’égalité proportionnelle de la justice, le soi se retrouve dans la sphère de la pluralité, où il lui est demandé, à défaut d’être l’ami de tous, de pratiquer la justice ; cette justice, seule, est le gage de la survie de l’identité du soi. Cette forme de reconnaissance de l’autre permet l’identification de soi-même. Par ailleurs, on ne peut pas occulter la catégorie hégélienne selon laquelle tout parcours de la reconnaissance de l’autre en vue de l’identité personnelle apparaît au mieux comme un parcours de combattant. D’abord parce que la justice à instaurer en société est le fait d’une lutte contre les autres, les injustes et les dictateurs en l’occurrence ; puis dans la mesure où l’affirmation de soi s’accompagne presque toujours de la négation un brin partielle de l’autre. Rappelons-nous la dialectique du maître et de l’esclave (HEGEL). Une question ici rebondit : pour être reconnu pour ce qu’on est, doit-on nécessairement briser l’être de l’autre ? A qui confions-nous la charge de nous reconnaître si nul ne peut exister (trouver sa satisfaction) devant nous ?

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 01 novembre 11

« Husserl a cherché à reconstituer la relation séculaire entre être et pensée qui avait garanti à l’homme sa demeure dans le monde par le biais de la structure intentionnelle de la conscience. Puisque chaque acte de conscience possède en son essence un objet, je peux être certain d’au moins une chose ; que j’ai les objets de ma conscience. En écartant totalement la question de la réalité, la question de l’être peut tout simplement être mise de côté ; en tant qu’être conscient, j’ai tous les étants, et en tant que conscience je suis, dans mon mode humain, l’être du monde. L’arbre vu, l’arbre comme objet de ma conscience, n’a pas à être l’arbre réel, il est assurément l’objet réel de ma conscience ».

 

Hannah Arendt, Qu’est-ce que la philosophie de l’existence?, Rivage poche, p. 27-28.

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Pensée du 30 octobre 11

« (…) Cette relation si primitive qu’on ne sait comment la nommer ne repose point sur ceci ou cela, c’est tout le reste qui repose sur elle. Pure aurore des commencements. Dans la pensée par exemple, c’est en amont du ‘je pense donc je suis’, comme ce qui sépare de la folie où ‘je pense’ pourrait s’engloutir, jusqu’à se prendre pour le seul. C’est en amont de ce que nous nommons morale ou éthique, parce qu’avant d’être exigence, c’est donation. C’est en amont du politique qui, sans cette référence, est livré au meurtre. »

Maurice Bellet, Incipit ou le commencement, Paris, Desclée de Brouwer, 1992, p. 12-13.

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Pensée du 29 octobre 11

« Le philosophe doit faire sérieux. Afin de ne pas être considéré comme pur parasite social, il se doit de justifier son salaire, sa charge, ses occupations. Or quoi de plus  » sérieux  » que la science et la morale. L’une est apodictiquement certaine et crée des miracles comme les antibiotiques. L’autre se charge de dire comment il faut vivre, ce qu’il ne faut pas faire, garantit la valeur, la sûreté d’autrui et de soi-même. Le philosophe est donc contraint pour légitimer ses occupations de faire dans le moralisme scientifique qu’il appelle Ethique, histoire de dire que c’est autre chose qu’un devoir de sérieux. »

Stéphane Barbery, « Le complexe du philosophe »

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Pensée du 28 octobre 11

« L’essence de l’art est de montrer – ou plus énergiquement, de rendre manifeste – comment le sens ad-vient à la réalité dans le monde. Cet advenir est l’instauration du sens, laquelle définit la beauté. »

Jean Granier, Art et vérité, p. 162.

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GRILLE DE LECTURE (Suite)

La beauté est la clé de tout le système herméneutique, pourrait-on dire. Elle est le meilleur témoin de l’enracinement du sens dans le monde de la vie. Dans la beauté artistique, se réalise la fusion entre le matériel sensible et le sens spirituel. Un bel objet est un objet sensible sensibilisé, un matériel spiritualisé, au sens de « imprégné du sens de l’être ». La beauté devient l’habitacle du sens provenu du vécu éclairé par l’être, une pauvre demeure métaphysique que l’on n’apprécie guère que superficiellement, puisque l’on s’arrête souvent à l’apparaître immédiat du regard phénoménologique. Au vrai, si l’instauration du sens consiste à faire advenir le sens dans la beauté de l’œuvre d’art, la beauté d’une œuvre artistique devient le référentiel de l’événement du sens. L’œuvre d’art qui apparaît comme belle (et donc sensé) est la transfiguration des éléments sensibles et des indicateurs formels d’interprétation du réel. Elle hausse les données de la perception immédiate à la splendeur de l’être, à la sublimité du vrai.

En cela, l’art s’affirme essentiellement comme le réconciliateur métaphysique qui procure une haute délectation ontologique, un face-à-face poétique entre le sensible et la vérité. L’instauration du sens dans la beauté fait comprendre comment la beauté, parachèvement du sens dans le sensible, a le mérite d’être saluée comme le mode original par lequel se manifeste le vrai dans le domaine de l’art. Nietzsche affirmait à tort que le propre de l’art est de mentir et de refléter faussement le réel. Que le réel lui-même soit faux, c’est un fait. L’art ne prétend pas procurer un savoir objectif sur le réel, mais il fait advenir la vérité de l’être, il manifeste dans le beau comment le sens se prête à une instauration comme vérité. C’est la beauté qui est le dépositaire de l’essence de l’art, elle est le portail qui rend compte de l’inscription de l’homme dans l’être et l’antécédence du sens  de l’être à la figure  artistique.

(Précédent)

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 27 octobre 11

« Comme la connaissance usuelle, la science ne retient des choses que l’aspect « répétition ». Si le tout est original, elle s’arrange pour l’analyser en éléments ou en aspects qui soient « à peu près » la reproduction du passé. Elle ne peut opérer que sur ce qui est censé se répéter, c’est-à-dire sur ce qui est soustrait, par hypothèse, à l’action de la durée. Ce qu’il y a d’irréductible et d’irréversible dans les moments successifs d’une histoire lui échappe. Il faut, pour se représenter cette irréductibilité et cette irréversibilité, rompre avec des habitudes scientifiques qui répondent aux exigences fondamentales de la pensée, faire violence à l’esprit, remonter la pente naturelle de l’intelligence. Mais là est précisément le rôle de la philosophie. »

Henri Bergson, Evolution créatrice

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