Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 26 janvier 11

« La solidarité à ce jour n’est très souvent qu’un simple mot du langage, mais il suffit de se référer aux faits quotidiens pour constater que sa pratique entre les citoyens et entre les nations n’est pas évidente. »

Raymond Chappuis, La solidarité. Ethique des relations humaines.

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GRILLE DE LECTURE

Peut-on espérer transformer les bonnes intentions en actions, et passer de la solidarité « discours » à la solidarité « vécue » comme façon d’être et d’agir ensemble ? Cette question apparemment anodine est une sérieuse préoccupation pour Raymond Chappuis. En fait, les discours de bonnes intentions ne manquent pas, les annonces d’aides aux sinistrés des catastrophes naturelles sont parfois impressionnantes. Mais les résultats prennent du temps à se faire sentir. Effets d’annonce ? Manque de bonne volonté ? Il semble qu’entre les bonnes intentions et leur réalisation dans le concret, la marge est si importante qu’il est objectif d’avouer que nous ne sommes pas préparés à faire de la solidarité à l’échelle des nations notre façon normale de vivre. La solidarité semble perdre son sens à mesure que « l’argent-roi », le prince de ce monde, impose sa loi à celle du progrès social et humain, et que les divergences d’intérêts génèrent des conflits insurmontables.

Le symbole « solidarité » est souvent conçu comme une valeur fondatrice d’un imaginaire collectif. Il présente une signification existentielle qui n’a rien à voir avec une vue de l’esprit. La solidarité est concrète, elle exige une présence palpable. C’est une action généreuse mise au service d’autrui, un sentiment de dépendance réciproque entre les hommes, sentiment qui pousse les hommes à s’aider mutuellement. C’est aussi le caractère des êtres ou des choses liées de telle sorte que ce qui arrive à l’un d’entre eux retentisse sur les autres. Le vocabulaire philosophique établit un lien de quasi équivalence entre le mot solidarité et ceux de charité et de justice. L’économiste français Pierre Leroux remplace la charité du christianisme par le mot solidarité. La solidarité est en effet une valeur qui n’est étrangère à personne. En principe, chacun est capable de donner à celui qui n’a pas. Il reste que la charité a souvent un goût amer pour ceux dont la structure mentale n’échappe pas au poids du sentiment de dignité.

Que la solidarité soit un sentiment mécanique au sens de dépendance réciproque ou qu’elle soit un devoir moral, elle est une exigence qui oblige à un devoir d’assistance devant l’humaine condition meurtrie. Si la pratique de la solidarité entre les citoyens et entre les nations n’est pas évidente, il se pose alors la question de savoir si ce devoir moral peut tenir lieu d’éthique universelle. Chaque peuple a sa morale qui est déterminée par les conditions dans lesquelles il vit, disait Emile Durkheim. Selon cette logique, une éthique de la solidarité à l’échelle mondiale serait un leurre. Mais on est en droit de penser qu’au lieu de fonder la solidarité en éthique universelle, chacun pourrait jouer sa partition en accordant du prix à la culture du « donner et du recevoir ». Il ne fait aucun doute que ce sentiment est source de joie profonde, dans un univers de fraternité où chaque homme se sentirait relié à l’autre par sa part d’humanité. La solidarité vécue comme lien interhumain, qui ne dispense guère de l’engagement individuel pour le progrès social, pourrait réduire les inégalités économiques et les fractures sociales et culturelles.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 24 janvier 11

« La guerre et la paix ne sont pas de simples accidents de l’histoire, mais elles font partie de la substance même de l’histoire. »

Lanciné Sylla, Anthropologie de la paix, Les Editions du CERAP, Abidjan, 2007, p. 60.

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GRILLE DE LECTURE

Toute guerre, qu’elle soit « juste », « sainte », « punitive » ou « préventive », est porteuse d’extrêmes violences, et les moindres gestes de violence peuvent occasionner des guerres aux ampleurs insoupçonnées. La paix quant à elle est recherchée par tous, elle est l’harmonie rêvée entre toutes nos aspirations humaines et les conditions de leur effectuation socio-politique. Vu les horreurs qui l’entourent, la guerre pourrait bien être l’exception, et la paix, la règle. Mais ni l’une ni l’autre n’est un accident de l’histoire. En fait, l’alternance des scènes de violence, des conflits armés et des efforts de paix est un phénomène observable dans toutes les sociétés humaines, dans toutes les cultures et à toutes les époques. L’histoire humaine ressemble évidemment à des phases cycliques de guerre et de paix dont la chronologie est effarante. Inutile de donner ici un cours d’histoire. La guerre et la paix s’attirent comme des aimants, au point que certains ont pu dire que « Qui veut la paix prépare la guerre ». En effet, pour Lanciné Sylla qui veut dégager une théorie générale d’une culture universelle de la paix et de la guerre, la recherche de la paix et de la sécurité a toujours amené les peuples à se faire la guerre et à se donner des espaces de sécurité de plus en plus vastes. La guerre serait-elle alors le principe dynamique qui fait évoluer l’histoire comme les erreurs font avancer la science ?

Hegel de la Phénoménologie de l’esprit a pu écrire que la violence est le moteur de l’histoire des consciences humaines engagées dans une lutte pour la vie et pour la mort. Pour cela, notre histoire commune est faite d’une dialectique permanente entre guerre et paix, cette dialectique se manifestant comme le moteur de l’histoire, comme ce qui donne sens et direction à l’histoire. La guerre apparaît chez Hegel comme une condition de la liberté de la conscience car « c’est seulement par le risque de sa vie qu’on conserve sa liberté ». Quoi qu’il en soit de cette thèse, la dialectique de la violence et de la paix semble un phénomène historique universel qui n’a rien d’accidentel. Elle ne traduit pas nécessairement un dysfonctionnement culturel. Si la guerre est un phénomène spécifique à l’homme, comme l’indique Lanciné Sylla, ce phénomène se retrouve dans toutes les civilisations en tant que la manifestation violente de l’agressivité vitale et de l’hostilité des hommes à cohabiter avec la différence. C’est peut-être la raison pour laquelle toute communauté humaine politiquement organisée est séparée des autres par des frontières. La corrélation semble indéniable entre la volonté de guerre, le désir de paix et la défense d’une oasis de bonheur. Il n’en demeure pas moins que la dialectique de la paix et de la guerre est une réelle menace pour l’espèce humaine, vu l’accroissement sans limite du pouvoir de l’homme sur l’homme.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 22 janvier 11

« Il faut détruire le préjugé très répandu que la philosophie est quelque chose de très difficile du fait qu’elle est l’activité intellectuelle propre d’une catégorie déterminée de savants spécialisés ou de philosophes professionnels ayant un système philosophique. Il faut donc démontrer en tout premier lieu que tous les hommes sont « philosophes », en définissant les limites et les caractères de cette « philosophie spontanée », propre à tout le monde, c’est-à-dire de la philosophie qui est contenue : 1. dans le langage même, qui est un ensemble de notions et de concepts déterminés et non certes exclusivement de mots grammaticalement vides de contenu ; 2. dans le sens commun et le bon sens ; 3. dans la religion populaire et donc également dans tout le système de croyances, de superstitions, opinions, façons de voir et d’agir qui sont ramassées généralement dans ce qu’on appelle le folklore. »

Antonio  GRAMSCI, Introduction à l’étude de la philosophie et du matérialisme historique, Editions sociales, 1977.

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Pensée du 21 janvier 11

« … Quelque chose d’absolu est nécessairement engagé dans l’existence morale de l’homme. »

André Léonard, Le fondement de la morale, essai d’éthique philosophique. P.26

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GRILLE DE LECTURE

L’homme ne peut pas se passer de morale. Une existence est avant tout morale puisqu’il n’y a pas d’existence humaine sans activité de l’homme, et qu’il n’y a pas d’action humaine sans principes moraux. La morale peut se définir comme la science normative catégorique de l’agir humain. Elle fixe les normes inconditionnelles de l’action de l’homme. Parce qu’elle rappelle ce que l’homme doit être compte tenu de sa nature profonde, la philosophie morale ne peut ne pas se prononcer sur le sens de l’être humain, et sur sa destinée totale. La philosophie aide à savoir que les grandes facultés humaines que sont l’intelligence et la volonté, sont constitutivement ouvertes sur l’infini sur l’Absolu.

Par son intelligence, l’homme à la différence de l’animal, n’est pas seulement ouvert sur tel ou tel objet ou ensemble d’objets, il est infiniment ouvert sur toute réalité en général, voire sur tout sens simplement possible. Descartes affirmait que c’est par l’intelligence que l’homme ressemble le plus à l’Absolu. Il faut y voir l’indice de la grandeur de l’intelligence humaine, malgré ses humiliations par Pascal. Cette grandeur de l’intelligence fait que l’esprit humain n’est jamais rassasié par une somme, même très grande, de connaissances. Il aspire toujours à plus, il s’élance vers des horizons nouveaux, qu’il n’épuisera pas non plus (parce que près de trois millénaires de science n’ont pas mis un terme à la quête de sens de l’homme). Seule la vérité plénière de l’être lui-même ; seule, en fin de compte, la plénitude de l’Etre subsistant pourrait le combler totalement.

De même, la volonté humaine, c’est-à-dire, le désir humain, à la différence de l’appétit animal, n’est pas limité, dans son dynamisme à certaines fins déterminées. Il est orienté de manière absolue vers l’Absolu, vers cela même qui est capable de le saturer, à savoir la bonté, non pas de tel ou tel bien ou ensemble de biens, mais de l’être lui-même en totalité, et finalement de celui qui est le Bien subsistant. Même la somme intégrale de tous les biens finis le laisserait insatisfait. Cela est su de tout le monde. C’est pourquoi la volonté, en chacun de ses mouvements particuliers, se déborde à l’infini en direction d’un surcroît, d’un ailleurs intemporel. C’est ce qui fait dire à André Léonard qu’il y a quelque chose d’absolu qui est engagé en le moindre de nos actes volontaires et intelligents. C’est pourquoi la norme morale est absolue et catégorique.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 20 janvier 11

« Faire voir, c’est montrer, c’est laisser être dans une visée. En ce sens, c’est, d’une certaine manière, laisser être ce qui est visage. Visage est ce qui se tient là dans l’ouvert, en attente d’un regard, en attente d’être envisagé. Le visage est cela déjà qui est orienté vers la lumière ; ce qui dans son silence, malgré nous, a déjà fait signe en nous murmurant une vie. L’œuvre d’art est visage, bruissement d’une vie, et c’est comme telle qu’elle s’adresse aussi à ce qui est visage, à ce qui peut la révéler à soi. Car, le même n’est intelligible qu’à ce qui est de même famille que lui. Dans son opacité apparente, dans sa fixité apparente, l’œuvre d’art laisse toujours être une vie. C’est pourquoi elle ne se laisse saisir que par le regard qui s’efforce vers la profondeur. Pour tout dire, avec l’œuvre d’art, vient se manifester une sorte de phénoménologie de la révélation. »

Kouadio Augustin DIBI, Esthétique : la question du beau (Cours inédit)

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Pensée du 19 janvier 11

« La culture actuelle du sujet n’est pas séparable, sur le plan social et collectif, de l’exigence démocratique. Elles se rejoignent et s’appellent l’une l’autre. »

André FOSSION, Dieu toujours recommencé, p. 29.

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GRILLE DE LECTURE

La culture démocratique de la société contemporaine célèbre la primauté de la personne humaine dans son individualité profonde. La valorisation contemporaine du sujet lui ouvre un espace de liberté, d’invention et de création qui est inséparable de la prise en compte des appartenances collectives, des mémoires et des traditions particulières. Le sujet a néanmoins la possibilité de les filtrer, de les passer au crible de la critique, de les réassumer non point comme un héritage tout fait, mais bien plutôt comme une ressource qu’il s’approprie de manière libre et inventive pour son épanouissement personnel. Cette culture du sujet est tributaire de la conception démocratique de l’homme et de la société. L’ethos démocratique veut permettre au sujet de ne point subir sa vie, mais au contraire, de gagner de la liberté face à ce qui apparaît comme emprise des déterminismes sociaux et institutionnels. Même sur le plan collectif, la défense démocratique des libertés individuelles est résolument au service d’une vie sociale harmonieuse. La culture actuelle du sujet intègre les exigences d’appartenance sociale.

L’espace démocratique dans lequel le sujet se meut lui demande d’allier liberté, mémoire et raison : liberté d’advenir à sa singularité propre, de réaliser l’appropriation des traces mémorielles de sa culture, de ses traditions, liberté d’assumer des appartenances socio-culturelles particulières, et enfin, capacité de rendre raison de ses choix. L’exigence démocratique, eu égard aux aspirations du monde contemporain, s’adresse aussi bien aux sujets individuels que collectifs. Chacun doit trouver son compte en permettant à l’autre d’exister pleinement. C’est pourquoi Alain Touraine affirmait que « l’objectif principal de la démocratie doit être de permettre aux individus, aux groupes et aux collectivités de devenir des sujets libres, des producteurs de leur histoire, capables d’unir dans l’action l’universalisme de la raison et la particularité d’une identité personnelle et collective » (Qu’est-ce que la démocratie, p. 24.) Ce faisant, l’exigence démocratique libère aussi bien les sujets que les groupes des différentes formes institutionnelles de sujétion (lourde bureaucratie, logique économique oppressante, logique dominatrice des systèmes…) Elle veut leur permettre d’être véritablement des acteurs, non de simples figurants, sur la scène de l’histoire commune. En définitive, l’appartenance collective et communautaire ne ruine pas les chances d’épanouissement personnel que la démocratie offre au sujet moderne.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 18 janvier 11

« D’une façon générale, nous devons dire que, dans l’Afrique intérieure, la conscience n’est pas encore arrivée à l’intuition de quelque chose de solidement objectif, d’une objectivité. Par objectivité solide, il faut entendre Dieu, l’éternel, le juste, la nature, les choses naturelles. Dans la mesure où il est en rapport avec une semblable entité bien consistante, l’esprit sait qu’il dépend d’elle, mais en même temps dans la mesure où il s’élève vers elle, il sait aussi qu’elle est une valeur. Les Africains, en revanche, ne sont pas encore parvenus à cette reconnaissance de l’universel. Leur nature est le repliement en soi. »

Kostas Papaioannou, Hegel, La raison dans l’histoire, Plon, 1995, p. 250.

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Pensée du 17 janvier 11

« La notion de liberté de conscience est particulièrement délicate à appréhender, en raison de son épaisseur sémantique, historique et géographique. Mettant en jeu deux concepts complexes, et déjà âprement controversés au cours des siècles, la liberté et la conscience, sa définition a fait l’objet de multiples débats qui ne sont pas épuisés encore aujourd’hui. »

Valentine ZUBER, Encyclopedia universalis

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GRILLE DE LECTURE

Dans les sciences dures ou exactes comme les mathématiques, la chimie ou la physique, il n’y a point de liberté de conscience, observe Auguste Comte. Ne pas adhérer à des résultats prouvés en laboratoire ou éprouvés scientifiquement, c’est choisir le chemin de l’absurdité contre soi-même. Les sciences empiriques livrent des résultats dits apodictiques, qui s’imposent par leur évidence observable. Tel n’est pas le cas dans d’autres domaines de connaissance. En morale, ou en religion, où l’on parle de liberté de conscience, il s’agit de poser des actes libres qui visent le bien. Restons en morale pour une illustration de cette notion complexe de liberté de conscience. La morale se présente pourtant comme une science selon Pascal. Le positiviste Lévy-Bruhl aussi conçoit la morale comme une science descriptive des mœurs. De même, le philosophe moraliste André Léonard définit la morale comme une science normative catégorique de l’agir humain.

La morale est donc une science, mais elle est tout au plus une science qui suggère les comportements conformes à la fin de l’homme. Et les mœurs ne sont pas les matières les plus constantes. La question de la crédibilité et de l’absoluité de la morale se pose souvent. Celle-ci recouvre habituellement d’autres questions. Qui fixe le critérium du bien ? Selon quels critères agir ? Est-on obligé de vivre sous une norme ? L’homme doit disposer d’une mesure réglant ses jugements et ses choix. Car il ne suffit pas de savoir que c’est chaque société qui définit ses normes en essayant de les élever au niveau de l’universel ; que les normes sont une ordonnance de la raison naturelle, que c’est chaque conscience qui sous la régulation de la raison ou la « volonté générale », choisit de poser des actes en fonction de ce qu’il croit être sa fin ultime. La science des mœurs ne peut pas se passer de liberté de conscience. Il ne suffit pas de savoir ce qui est bon ou mauvais, il faut pouvoir se déterminer librement, il faut pouvoir choisir.

La liberté de conscience est l’affirmation des droits de la conscience individuelle face à toutes ses décisions. Traiter de la conscience morale, c’est en réalité, disait Paul Valadier, aborder la vie morale en son point central, celui de la décision, c’est-à-dire le choix que fait une personne de s’engager sur un acte qu’elle assume de manière à pouvoir en rendre compte devant elle-même, devant autrui, ou devant Dieu si elle est croyante et se trouve dans un cadre religieux (Eloge de la conscience, Seuil, 1994). En dépit de sa liberté, le choix de la conscience se présente comme un choix précaire, toujours risqué et difficile, puisqu’il s’agit de la nécessité d’opter entre des possibilités et donc de choisir ce qui paraît le plus sensé ou bien le moins périlleux. La liberté de conscience fait appel pour cela à des certitudes morales, à des convictions vécues, que chacun doit avoir pour vivre en société, peu importe ses origines. Rejeter les normes de la société, c’est aussi se choisir une morale, qui a son prix.

C’est ainsi que le choix des normes morales s’impose pour la conduite de la vie. La norme en question est de deux sortes : l’une extérieure, objective, c’est la loi morale ; l’autre est intérieure à l’être humain éclairé par la raison, c’est la conscience morale. C’est à l’intérieur de soi que se réalise l’adéquation de l’homme avec lui-même assumant sa propre réalisation et orientation. Mais aussi fondamental que puisse être le jugement moral intérieur, aussi inaliénable que soit la norme intérieure, il n’en reste pas moins qu’on est pas seul au monde. On est une personne parce qu’on réalise un type d’être commun avec les autres. C’est pourquoi il est encore nécessaire pour la raison de postuler des normes objectives, extérieures, pour la régulation objective de l’être-avec-les-autres en société.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 16 janvier 11

« Une intelligence tendue vers l’action qui s’accomplira et vers la réaction qui s’ensuivra, palpant son objet pour en recevoir à chaque instant l’impression mobile, est une intelligence qui touche quelque chose de l’absolu. L’idée nous serait-elle jamais venue de mettre en doute cette valeur absolue de notre connaissance, si la philosophie ne nous avait montré à quelles contradictions notre spéculation se heurte, à quelles impasses elle aboutit ? Mais ces difficultés, ces contradictions naissent de ce que nous appliquons les formes habituelles de notre pensée à des objets sur lesquels notre industrie n’a pas à s’exercer et pour lesquels, par conséquent, nos cadres ne sont pas faits. La connaissance intellectuelle, en tant qu’elle se rapporte à un certain aspect de la matière inerte, doit au contraire nous en présenter l’empreinte fidèle, ayant été clichée sur cet objet particulier. Elle ne devient relative que si elle prétend, telle qu’elle est, nous représenter la vie, c’est-à-dire le clicheur qui a pris l’empreinte. »

Henri Bergson, L’Evolution créatrice, Paris, PUF, 1959 (Introduction).

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Pensée du 14 janvier 11

« L’honneur est un sentiment qui, sans envisager l’utilité personnelle et même en la méprisant, sans envisager l’utilité sociale quoique ne la méprisant pas, mais ne s’y arrêtant point, nous persuade que nous sommes les esclaves de notre dignité, de notre noblesse. »

Emile FAGUET, La démission de la Morale, p. 303-304.

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GRILLE DE LECTURE

Les partisans des morales du sentiment n’admettent pas que la raison puisse déterminer l’idéal à suivre ; d’autre part, ils se refusent à placer le but de la vie dans le plaisir sensible. Pour eux, le but de la vie est avant tout la satisfaction des sentiments élevés du cœur humain, dans la droiture et la loyauté, la justice et l’équité… C’est ce qui confirme que la morale du sentiment (de l’honneur) est une morale de la réaction de la raison devant l’activité humaine, de l’accord de la raison avec l’expérience. Emile Faguet affirme que l’honneur est un sentiment qui nous persuade que nous sommes esclaves de notre noblesse. La dignité de l’homme commande en maître, elle assujettit l’homme à tout ce qui l’ennoblit. L’homme est esclave de sa dignité parce qu’on a beau proclamer que notre honneur ne compte pas, il est le sous-entendu majeur de tous engagements politiques. « L’honneur, c’est la poésie du devoir », clamait Alfred de Vigny. Positivement, l’honneur inspire à l’homme la morale du devoir, et négativement, toutes les fois que l’homme assume son devoir social, il se met implicitement au service de son unique maître, l’honneur, la dignité, la noblesse. Il s’ensuit qu’une petite ambiguïté reste constitutive des morales du sentiment. Elles ne refusent le plaisir comme but de la vie que pour plonger leurs racines dans les profondeurs esclavagistes de l’ego personnel. La morale du sentiment se réduit à la morale de l’intérêt et du plaisir.

Notons que les morales du sentiment font partie des morales dites empirico-rationnelles, c’est à dire celles dont les principes moraux résultent d’une réflexion pratique de l’esprit sur les données de l’expérience humaine. Il faut noter que tandis que les morales empiriques affirment que c’est à l’expérience (aux tendances de l’activité humaine) qu’il faut demander les principes moraux, les morales rationalistes déterminent le but de la vie selon des normes indépendantes de l’expérience, des règles qui sont l’apanage de la raison. La synthèse morale empirico-rationnelle, les renvoyant dos à dos, soutient que l’homme n’induit pas de ce qui est ce qui doit être (on ne doit pas édicter les règles générales de la conduite humaine à partir des cas singuliers), comme l’insinuent les empiristes, et que contrairement à la pensée rationaliste, l’homme ne déduit pas non plus les règles de l’activité humaine de notions antérieures à toute expérience. Ainsi, c’est dans ce qui est ou à l’occasion de ce qui est que l’homme conçoit ce qui doit être. C’est à l’expérience intégrale impliquant la raison que se réfèrent les morales empirico-rationnelles et les morales fondées sur le sentiment. Les morales qui portent sur les questions d’honneur, de dignité, de respect…, se rangent dans la catégorie constituée par cette nouvelle synthèse morale. La morale de l’honneur est donc une morale empirico-rationnelle.

 

Emmanuel AVONYO, op