Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 13 janvier 11

« Le philosophe n’est pas disciple de Socrate comme le croyant est disciple de Christ. Pour le philosophe, il n’y a pas d’événement fondateur. Ou plutôt le philosophe est toujours contemporain de l’événement fondateur, puisque celui-ci est un événement de la vie même du philosophe, la conversion philosophique elle-même qui fait passer de la vie empirique à la vie philosophique. »

Yves CATTIN, « La théologie et l’exil de la parole ».

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Pensée du 12 janvier 11

« C’est à cause de la violence qu’il faut passer de l’éthique à la morale. »

Paul Ricœur, « Ethique et morale », in Lectures 1 – Autour du Politique

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GRILLE DE LECTURE

Faut-il distinguer entre éthique et morale ? Cette question divise philosophes, éthiciens et moralistes. A priori, rien ne permet d’opposer l’éthique à la morale, car ethos et mores renvoient tous aux mœurs. Mais Ricœur introduit une « nuance conventionnelle » entre ces deux termes. L’éthique désigne la visée d’une vie accomplie sous l’orbe d’actions estimées bonnes, alors que la morale concerne des actions encadrées par des normes, des obligations, et caractérisées par une exigence d’universalité et un effet de contrainte. L’exigence d’universalité des normes découle du fait que les règles formelles ne définissent que des critères généraux auxquels tout homme doit soumettre son action.

Un acte éthique est celui qui vise le bien, un acte moral est celui qui obéit à des règles ou à des devoirs. La distinction entre éthique et morale consacre l’opposition de l’héritage aristotélicien et de l’héritage kantien, de la notion de la fin de l’action (vie heureuse) et de celle de l’obéissance au devoir. Pour Ricœur, l’éthique prime sur la morale, mais il faut encore que la vie éthique passe sous le contrôle des normes. Il affirme ici que c’est à cause de la violence qu’il faut passer de l’éthique à la morale. Les normes permettent de repousser ou de dissuader les violents, elles limitent tout ce qui peut empêcher l’action éthique d’atteindre le bien universel. La relation sociale spontanée d’homme à homme est fondamentalement marquée par la violence, l’exploitation de l’autre, les brimades diverses.

Dans les situations d’interaction humaine, l’exercice du pouvoir met aux prises un agent et une victime de l’action du premier. C’est l’exemple des tortures, viols, vols, tromperies, ruses et différentes figures du mal politique que condamne la morale et que sanctionne le droit. Lorsque l’on passe de l’éthique à la morale, les lois de l’action humaine ne sont plus simplement morales (se proposant à la conscience), elles ont aussi un reflet juridique (mesures contraignantes). Des sanctions légales peuvent donc être prises contre les violences perpétrées qui sont à caractère moral mais portent atteinte au droit. Les lois permettent de réguler les relations humaines, de contrôler et de limiter l’exercice de la violence sur les partenaires sociaux. Mais le passage à la morale n’affranchit pas l’éthique de toute référence au bon. C’est pourquoi Ricœur dit que « le juste » est écartelé entre une référence ineffaçable au bien et les opérations normatives de la pratique légale.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 10 janvier 11

« C’est d’abord contre les autres hommes qu’on aime les hommes avec lesquels on vit. »

Henri BERGSON, Les deux sources de la Morale et de la Religion, 1932, p. 28.

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GRILLE DE LECTURE

Aristote écrivait dans son Ethique à Nicomaque que « L’amitié est une certaine vertu, ou ne va pas sans vertu ; de plus, elle est ce qu’il y a de plus nécessaire pour vivre. » La vertu d’amitié est une condition fondamentale du bonheur, elle est le lien social par excellence qui maintient l’unité entre les citoyens d’une même Cité, entre les camarades d’un groupe, ou les associés d’une affaire. Sans amis, aucun homme ne choisirait de vivre, quand bien même il posséderait tous les autres biens. On ne peut donc pas ne pas aimer ceux avec qui on vit et vivre heureux. L’amitié est onéreuse, et très souvent, il vaut mieux ne pas avoir beaucoup d’amis, car nos vrais amis ne sont pas nombreux. Ce qui montre que l’amour comme l’amitié est assez sélectif. Or, on ne peut pas être sélectif sans paraître exclusif. Bergson le montre dans cette pensée. Tout groupe qui rassemble des hommes est d’abord un groupe qui exclut. On ne se constitue des réseaux d’amitié et de fraternité qu’en se posant contre les autres (ou en se posant comme différent des autres). Vivre avec certains et les aimer, c’est avant tout vivre sans les autres et ne pas leur accorder la même attention amicale. On n’aime particulièrement une personne ou un groupe de personnes qu’en en rejetant d’autres. Tout se passe comme si l’amitié était essentiellement discriminante et tournée contre les autres.

L’un des lieux où l’amour s’expérimente le plus est bien la religion. Mais l’histoire est témoin de toutes les formes d’exclusion que la pratique religieuse entraîne. On est prêt à entreprendre des croisades pour contester aux autres leur droit à la différence. Car, hors de notre communauté, point de vision de béatifique. Les groupes se constituent comme des oasis d’accomplissement personnel où les clivages identitaires sont très forts. La morale religieuse de ces groupes extrémistes rappelle étrangement la morale close et statique que décrivait Henri Bergson dans Les deux sources de la Morale et de la Religion : c’est la morale du vulgaire, par opposition à la morale ouverte et dynamique. La morale close est la morale spontanée et naturelle de l’homme ; celle-ci oppose malheureusement et instinctivement groupement à groupement dans une réaction de défense, et en conséquence, impose à l’individu les consignes contraignantes dont l’observation est nécessaire à la sauvegarde de l’ensemble. Son devenir humain et son élan créateur se concrétisent seulement sous le signe de la morale ouverte. La vraie morale est celle qui s’incarne dans la conscience du héros, du saint et du mystique par l’attrait du bien. La morale du héros est ouverte en ce premier sens qu’elle s’étend à l’humanité entière, et en ce second sens qu’elle est souple et prête à s’adapter aux exigences de la société.

 

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 09 janvier 11

« Il est impossible de faire d’un seul coup table rase des connaissances usuelles. Face au réel, ce qu’on croit savoir clairement offusque ce qu’on devrait savoir. Quand il se présente à la culture scientifique, l’esprit n’est jamais jeune. Il est même très vieux, car il a l’age de ses préjugés. Accéder à la science, c’est spirituellement rajeunir, c’est accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé. »

Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, Vrin.

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Pensée du 08 janvier 11

« La fréquence des images de violence au cinéma et sur les écrans de télévision encourage les accès de violence intempestifs et, en même temps, augmente la peur de la violence, sans aider le spectateur à comprendre sa nature… En affirmant qu’il n’y a pas ou qu’il ne doit pas y avoir place pour la violence dans notre nature affective, nous évitons de chercher les moyens éducatifs qui permettraient de contrôler les tendances violentes. »

Bruno Bettelheim, Survivre, Paris, Club français du Livre, Paris, 1979.

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Pensée du 07 janvier 11

« L’art consiste à inventer et non à copier… L’art doit être libre dans son invention, il doit nous enlever à la réalité trop présente. »

Fernand LEGER, « Peinture moderne », dans Fonctions de la peinture (1965)

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GRILLE DE LECTURE

Le peintre Fernand LEGER nous introduit dans une des plus grandes problématiques de l’art. L’artiste est-il libre ? L’artiste est-il libre de ne pas imiter du tout la Nature ? On  se souvient que dans le monde grec, la Nature est le symbole de la perfection et de la justice. Le bon artiste est donc celui qui se contente d’imiter la Nature le plus parfaitement possible. La peinture, la poésie et le théâtre se référaient constamment à la réalité, à la Nature. L’œuvre artistique était essentiellement figurative, c’est-à-dire que la figuration de la Nature était un passage obligé pour l’art ; la réalité qui lui servait de modèle était facilement identifiable dans son produit. En effet, dans la sculpture grecque, il y avait des moulages de taureau, des portraits destinés à immortaliser certains personnages mythiques (Jupiter, Zeus, Athéna…), à exalter la gloire des rois et des dieux. D’ailleurs, jusqu’au XVIIe siècle, certaines familles nobles d’Occident avaient encore leur peintre attitré pour les services artistiques qui leur étaient dévolus.

Mais il convient de souligner que cette façon de considérer l’art n’est pas partagée par tout le monde grec. Pour preuve, lorsque dans le Livre III de La République de Platon, ce dernier reproche aux artistes de tromper leur public, il semble condamner presque sans appel les imitateurs de la Nature au nom d’une conception de la philosophie et de la vérité qui dévalue aussi bien la connaissance sensible que la contemplation ou la reproduction d’images. Imiter la Nature, c’est en rester à l’apparence, et faire passer la copie pour le modèle. Cette vision platonicienne primitive de l’art correspond à l’esprit postmoderne qui ne s’accommode plus de l’art-imitation. Notre idée postmoderne de l’art privilégie le caractère original, subjectif, personnel de l’œuvre d’art. S’inspirer de la réalité, ce n’est guère fabriquer des imitations parfaites de la réalité sensible.

D’abord parce que les copies ne sont jamais à la hauteur de leur modèle artistique, ensuite parce que l’art vise la révélation de ce qui n’est pas immédiatement accessible au regard. Ainsi, l’art est essentiellement création, invention artistique. C’est ce qui fait dire à Fernard LEGER que l’art consiste à inventer et non à copier, que l’artiste doit être libre dans son invention, il doit nous enlever à la réalité trop présente. L’artiste peut s’accorder la liberté de ne pas imiter du tout la Nature. Reproduire parfaitement la réalité n’est pas le but essentiel de l’art. La technique est appelée à se mettre au service de l’imagination et du génie de l’artiste. Seule une totale liberté d’expression de l’intention de l’artiste permet de donner à voir autre chose que les apparences immédiatement perceptibles. Ne faut-il pas affirmer plutôt que la vocation de l’art est de créer la réalité ?

 

Emmanuel AVONYO, op

 

Pensée du 06 janvier 11

« O fontaine cristalline, si parmi tes reflets d’argent, soudain tu laissais apparaître les yeux tant désirés que je porte dans mon cœur… La foi est comparée à l’argent dans les formules qu’elles nous enseigne, tandis que les vérités et la substance qui sont contenues dans ces formules sont comparées à l’or ; parce que cette même substance qu’aujourd’hui nous croyons sous l’enveloppe et le voile d’argent de la foi, nous la verrons dans l’autre vie et en jouirons à découvert, l’or de la foi étant alors mis à nu… Au terme, quand la foi fera place à la claire vision de Dieu, la substance de la foi, dépouillée de son voile d’argent, resplendira comme l’or. »

Jean de la Croix, Cantique spirituel, in Jacques Maritain, Distinguer pour unir ou les degrés du savoir, Desclée de Brouwer, 1932, p. 644.

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Pensée du 05 janvier 11

« Lorsqu’un symbole est familier à quelqu’un, sa compréhension consiste à suivre le mouvement de l’image qui le conduit spontanément à ce qu’elle suggère. »

Julien NAUD, « Symbolisme ».

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GRILLE DE LECTURE

Les symboles n’expriment pas une signification univoque. Ils évoquent des images, chacune d’elle suggère quelque chose de particulier. Paul Ricœur affirmait dans les Conflits des interprétations qu’un vrai symbole est gros de toutes les herméneutiques. En effet, les symboles signifient dans la mesure où ils forment des réseaux de signification, des constellations d’images affectives. Selon l’herméneutique des symboles, les images qui ont une parenté, c’est-à-dire qui évoquent des affects semblables, pointent généralement vers une même signification, mais elles ne font que suggérer cette signification. Si le symbole n’est pas familier, la signification suggérée doit être encore explicitée ou interprétée. Cette situation s’illustre bien souvent dans l’étude des symboles d’un patient qui subit une cure psychanalytique, dans l’étude de la configuration imaginaire des mouvements culturels ou religieux, ou encore dans l’examen des symboles qui constituent une œuvre poétique. Dans les œuvres de Victor Hugo, on a pu dégager des « univers symboliques » qui présentent dans chaque cas une organisation plurivoque de significations. Ces symboles ne sont pas familiers, ils appartiennent à un registre que le poète seul maîtrise parfaitement. Un symbole a une plus grande épaisseur lorsqu’il n’est pas familier. Un symbole familier ressemble à un symbole univoque, parce qu’une image particulière lui est attachée. Il oriente directement vers sa compréhension. La question qui se pose, d’après Julien NAUD, est comment les symboles se groupent-ils en constellations pour former un réseau de significations dont l’étendue et la complexité peuvent s’étendre au point de déterminer une vision globale du monde ?

Pour y répondre, Julien NAUD emprunte le symbole lunaire que Mircea Eliade étudie dans le chapitre 4 de son Traité d’histoire des religions. La lune, l’astre qui « mesure » le temps, a une vie pathétique. La lune incarne le temps, il est le devenir, il est sujet de transformation et de mort. Cette compréhension du symbole lunaire est le point de départ d’une immense synthèse dans laquelle l’homme exprime sa vision du monde. Comme la lune, l’homme naît, grandit, dépérit et meurt. Son espérance de survie dans l’au-delà trouve son expression dans la nouvelle lune qui renaît de la mort de la lune de la veille. Le cosmos entier est soumis au cycle du symbole lunaire comme à un principe unificateur et organisateur. Le symbolisme lunaire peut en arriver à étendre son empire à l’ensemble du monde cosmique et à former un système cohérent de significations. La lune peut ainsi acquérir des significations multiples selon les sphères d’étude. Le symbole lunaire n’est pas sémantiquement univoque. Soumise aux lois des images et des affects, la représentation symbolique est vectrice d’un dynamisme de transformation, de développement ou de régression, qui n’a rien à voir avec l’univocité d’un symbole familier.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 04 janvier 11

« Dans l’amour, l’individu prend conscience de lui-même dans et par la conscience de l’autre ; il s’aliène et dans cette aliénation réciproque chacun prend possession de l’autre et de soi-même en tant que faisant un avec l’autre. »

Kostas Papaioannou, Hegel, La raison dans l’histoire, Plon, 1995, p. 143.

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Pensée du 03 janvier 11

« Des jugements, des appréciations de la vie, pour ou contre, ne peuvent en dernière instance jamais être vrais : ils n’ont d’autre valeur que d’être des symptômes – en soi, de tels jugements sont des stupidités. »

Friedrich NIETZSCHE, Le crépuscule des idoles

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GRILLE DE LECTURE

Quand nos idoles entrent dans leur phase crépusculaire… Qu’est-ce qui subsisterait ? Dieu est déjà mort. Nous n’avons plus que nos fantômes déifiés : nos opinions politiques érigées en vérités indépassables, nos pouvoirs absolus sur les autres, notre monopole de la guerre justement préventive, nos regards éclairés sur la vie morale de nos concitoyens, nos bannissements, nos fatwas, nos prêches moralisants, nos condamnations à la chaise électrique… toutes ces idoles auraient pu prétendre à l’éternité. Mais voilà que Nietzsche, envers et contre tous, a la certitude de leur mort inéluctable. En effet, le philosophe de la rupture pense que la valeur de la vie ne peut pas être appréciée, ni par un vivant par ce qu’il serait juge et partie, ni d’évidence par un mort.

Pour juger la vie (sans être juge et partie), il faudrait pouvoir adopter sur elle une situation d’extériorité ou de neutralité. Cela revient à poser en dehors de la vie les termes de référence et les principes auxquels nous nous adossons habituellement pour porter nos jugements. En religion, on pose un Au-delà, une transcendance idéale, un pôle de normativité, à partir desquels les représentations et les évaluations de la vie ont une signification et une crédibilité. Cette manière de faire traduit, selon Nietzsche, l’illusion d’une existence sans avenir. C’est l’illusion et la stupidité par excellence de la religion. Comment peut-on appartenir de plain-pied à la vie et dire quelque chose d’absolu sur la vie ? D’après Nietzsche, nos jugements sans ambages ne sont que les symptômes d’un certain type d’existence, une existence sans assise humaine.

On peut penser que la proposition nietzschéenne est assez sophistique : si on la considère comme « vraie », on contredit sa thèse, si on la considère comme un simple symptôme, toute prétention à la vérité serait interdite à Nietzsche lui-même. Il apparaît clairement que notre philosophe pose les jalons de toutes les remises en cause de la transcendance. Mais ce n’est pas tout. Il fait aussi le lit de toutes les gammes de permissivités et de réductionnismes que véhiculent désormais nos schèmes de pensée. Il n’y a plus « de métalangage, de discours supérieur au nom duquel il serait possible de décider du sens et de la valeur du monde où nous sommes plongés » (Luc Ferry). Dieu est mort, et on le sait, puisque sa putréfaction vient jusqu’à nous. Quant à se condamner au silence face à la vie, cette démission ne risque-t-elle pas de précipiter « la mort de l’homme » censée suivre immédiatement celle de Dieu ?