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Pensée du 16 mai 11

« L’interprétation n’est donc pas un acte qui peut occasionnellement s’ajouter à la compréhension : comprendre, c’est toujours interpréter ; en conséquence, l’interprétation est la forme explicite de la compréhension. »

Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 1976.

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GRILLE DE LECTURE

Une situation herméneutique est celle où s’illustre un acte herméneutique. Dans l’ancienne tradition herméneutique, tout acte herméneutique comprenait selon Gadamer trois composantes essentielles : la compréhension proprement dite (subtilitas intelligendi), l’interprétation (subtilitas explicandi) et l’application (subtilitas applicandi). Notre auteur souligne ici l’importance des deux premiers éléments structurels de l’acte du comprendre. En réalité, c’est l’épistémologie de l’époque romantique qui aurait conféré une signification systématique au problème herméneutique en reconnaissant l’unité interne entre le comprendre (intelligere) et l’interpréter (explicare). L’application a été mise de côté. Dans le sillage de l’innovation épistémologique introduite par le Romantisme, Gadamer soutient que « comprendre, c’est toujours interpréter », que « l’interprétation est la forme explicite de la compréhension ». On ne peut pas interpréter un texte sans en avoir une compréhension et la compréhension est elle-même une manière d’interpréter. La compréhension n’est effective que dans l’interprétation. Le comprendre et l’interpréter sont deux pôles importants qu’on ne dissocie pas. Tout  compte fait, la fusion intime de la compréhension et de l’interprétation ne doit pas conduire à expulser totalement du contexte herméneutique le troisième élément, élément central du problème herméneutique, l’application. Car l’acte du comprendre ne peut pas faire l’économie d’une application de l’universel du texte à comprendre à la situation présente de l’interprétation.

Le discernement du sens d’un texte et son application à un cas concret ne sont pas des actes séparés. Comprendre est un cas typique de l’application d’une idée générale à un cas particulier. Jadis, il était évident que l’herméneutique a pour tâche d’adapter le sens à la situation concrète dans laquelle son message est adressé. Le langage énigmatique des oracles était décodé par des interprètes qui traduisaient aux membres de la cité la volonté divine. Aujourd’hui, on continue de faire une application édifiante de l’Ecriture sainte dans la prédication et l’enseignement religieux. Les textes du droit s’interprètent aussi dans des situations pratiques et conflictuelles. On admettra donc aisément que « l’application est une composante tout aussi constitutive du processus herméneutique que la compréhension et l’interprétation ». L’interprète, poursuit Gadamer, ne doit pas se contenter de rendre simplement ce qu’a effectivement dit le partenaire qu’il traduit : il doit mettre en valeur l’opinion de ce dernier de  la façon qui lui paraît s’imposer selon la situation concrète de la conversation. En cherchant à appliquer la tradition à une situation, l’interprète vise à comprendre l’universel du texte, son sens et sa signification pour l’homme.

Emmanuel AVONYO, op

 

Pensée du 01 avril 11

« Ce n’est qu’en reconnaissant ainsi le rôle essentiel des préjugés en toute compréhension qu’on porte le problème herméneutique à sa véritable extrémité. »

Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 1976.

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GRILLE DE LECTURE

Les préjugés jouent un rôle essentiel dans le phénomène herméneutique. Selon Gadamer, une situation herméneutique est toujours déterminée par les préjugés que nous apportons avec nous. Ils font partie de la structure d’anticipation du comprendre ; c’est l’acquis préalable, la vue ou la saisie qui anticipe la compréhension elle-même si tant est qu’il n’y a pas de compréhension ex nihilo. Au vrai, la tâche herméneutique commence généralement par une préconception ; les préjugés orientent cette compréhension anticipée. Lorsque « Heidegger démontre que le concept de conscience chez Descartes et le concept d’esprit chez Hegel sont encore gouvernés par l’ontologie de la substance des Grecs », son interprétation n’est guère arbitraire ni fantaisiste. Elle part d’un « acquis préalable » qui rend intelligible la tradition dans laquelle s’inscrivent Hegel et Heidegger. La conscience historique qui porte toute interprétation souligne l’importance de la tradition socio-culturelle et des préjugés sur la nouvelle compréhension d’un texte. Il convient de mentionner que le concept de préjugé n’a pas chez Gadamer la connotation toute négative que le sens commun lui confère. Il renvoie simplement à l’influence capitale de la tradition historique et des acquis préalables en herméneutique.

Littéralement, « préjugé » voudrait dire « jugement porté avant l’examen définitif de tous les éléments déterminants quant au fond ». Le mot « préjugé » ne signifie donc pas à tout prix un jugement non fondé ou erroné. Il peut y avoir des préjugés légitimes. Le concept de préjugé peut recevoir une appréciation positive ou négative selon les cas. C’est sous l’influence de l’Aufklärung que le concept de préjugé a reçu l’accent négatif qui nous est plutôt familier.  Gadamer fait observer dans Vérité et Méthode que dans la théorie des préjugés de l’Aufklärung, il y a deux catégories de préjugés : ceux dus à l’autorité humaine et ceux dus à la précipitation. C’est l’idée que l’autorité d’une autre personne serait une source de préjugés qui aurait motivé cette formule de Kant : ose te servir de ta propre raison. Quand bien même la répartition précédente ne peut être restreinte au domaine de la compréhension des textes, Gadamer indique qu’elle trouve une application privilégiée dans la sphère herméneutique. Car « la fixation par l’écrit contient un élément d’autorité d’une particulière importance… La possibilité qu’une chose écrite ne soit pas vraie n’est pas facile du tout à réaliser… C’est une sorte de pièce à conviction. Il faut un effort critique particulier pour se libérer du préjugé en faveur de ce qui est écrit. » Cela revient à reconnaître que les préjugés et les acquis préalables doivent encore être dépouillés de leur dimension historique subjective pour ne pas induire l’interprète en erreur.

Emmanuel AVONYO, op