Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 10 novembre 10

« Oui ou non, la vie humaine a-t-elle un sens, et l’homme a-t-il une destinée ? J’agis, mais sans même savoir ce qu’est l’action, sans avoir souhaité de vivre, sans connaître au juste ni qui je suis ni même si je suis. »

Maurice BLONDEL, L’action, VII.

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GRILLE DE LECTURE

Maurice BLONDEL pose ici le problème du sens de la vie en des termes très pascaliens. Selon toute évidence, la théorie de l’action blondélienne se trouve déjà en germe dans celle du pari pascalien. « Oui ou non, la vie humaine a-t-elle un sens ? »Tandis que Pascal se demande s’il existe oui ou non des raisons de croire, Blondel se pose plutôt la question de savoir si la vie a un sens, ou si l’action humaine a un sens. Pour Pascal, par-delà toute hypothèse, il faut parier. La vie elle-même est un pari. Pour Blondel, la vie est un pari pour la praxis, elle est la synthèse de l’action de l’homme ; l’homme agit et ne peut pas ne pas agir. Or, le pari de l’action est un pari pour le sens, car qu’on le veuille ou non, la question du sens se pose à l’homme qui agit. Il est tout aussi incontestable que l’action humaine porte en elle-même une responsabilité qui engage la vie ou la mort, et que l’homme est un mystère, une énigme que l’action aide à explorer. Ainsi, l’homme ne peut pas continuer à vivre comme une espèce de végétal, sans savoir le « pourquoi » de son action, sans connaître le « qui » de sa personne. Blondel se décide pour l’action afin de mieux se connaître : « Je découvrira sans doute ce qui se cache dans mes actes, en ce dernier fond où, sans moi, je subis l’être et je m’y attache. »  Cette découverte ne va pas de soi, il faut l’entreprendre par le bon côté. La démarche exige de ne rien présupposer et de ne rien écarter.

Pour comprendre le sens de la condition humaine, il n’y a pas de meilleure voie que celle de l’action envisagée du point de vue de sa totalité. L’action humaine est la question sans laquelle il n’y en a point d’autre. Blondel fait remarquer que les hommes ont inventé une kyrielle de subterfuges pour échapper aux exigences de l’action. C’est pourquoi il choisit de se placer à l’intérieur de l’action humaine pour reconnaître quelles en sont les exigences, pour en mesurer toute l’expression et pour relever le mouvement initial qui persiste toujours malgré les négations et les folles extravagances de la volonté humaine. Blondel s’attelle à montrer que dans toutes les attitudes par lesquelles l’homme cherche à échapper aux exigences de l’action, il y a une extravagance, une disproportion. En clair, il existe une profonde discordance entre ce que l’homme croit vouloir et ce qu’il veut réellement. Après avoir observé à plusieurs niveaux cette distorsion entre la volonté voulante et la volonté voulue, entre le dynamisme spirituel et intelligent qui anime l’homme (volonté profonde) et sa volonté de surface (volonté déclarée), Blondel conclut qu’il y a dans les actes humains un inachèvement, une inachevabilité qu’il est impuissant à combler lui-même. La connaissance de soi-même, c’est-à-dire la lumière qui éclaire le sens de la vie et de la destinée humaine est octroyée dans l’ouverture à une Autre Action que la sienne.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 09 novembre 10

Une petite vertu aussi, la plus petite de toutes : la politesse…  Pourquoi est-ce que les gens ont envie que vous leur serriez la main quand vous les croisez dans l’escalier de l’entreprise ? Parce qu’ils voudraient que vous les respectiez. La vérité vraie, c’est qu’ils voudraient même que vous les aimiez. Qui peut le plus peut le moins… Si vous les aimiez, vous leur serreriez la main. Mais quand on n’est pas capable du plus – et personne ne peut aimer tous ceux qu’il croise dans l’escalier – on n’est pas dispensé pour autant du moins, et même on y est tenu. Personne ne peut vous obliger à aimer tout le monde dans votre entreprise ; mais vous êtes tenu moralement de respecter tout le monde. En ce sens, la morale, c’est une forme d’amour. Comme l’amour fait toujours défaut, on a besoin de morale. Et comme la morale fait presque toujours défaut, au moins en partie, on a besoin de politesse. »

André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus

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Pensée du 08 novembre 10

« Vanité des vanités, tout est vanité. Quel profit l’homme retire-t-il de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? »

L’Ecclésiaste 1, 2

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GRILLE DE LECTURE

La pensée de ce jour tirée de la Bible offre vraiment l’occasion de philosopher. Tout est vanité, nous dit l’Ecclésiaste. Comment ne pas y voir le tragique de la condition humaine ? L’écrivain sacré n’exprime-t-il pas le caractère précaire et transitoire de toutes les réalités du monde dans lequel nous sommes jetés ? On ne peut pas ne pas se poser la question de savoir quel profit l’homme retire de toute la peine qu’il se donne sous le soleil, tant que tout est vanité. L’homme gagne à peine sa vie à la sueur amère de son front, il se fourvoie en conjectures mirifiques pour des résultats incertains. « A chaque jour suffit sa peine », dit l’adage populaire. La vie de l’homme ressemble à un cycle où se succèdent  peine et souffrance de mal en pire, l’attente et la déception, la vaine gloire et la cruelle désillusion au sujet de l’inanité de toute action humaine. Tout est vain, tout n’est que lassitude, tout est « du déjà vu ». Le Livre de l’Ecclésiaste abonde en images tirées de la vie quotidienne qui montrent qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et que quoi que l’homme fasse, il ne sort pas du train-train de la vanité de l’existence. « Une génération s’en va, une autre arrive, et la terre subsiste toujours. Le soleil se lève, le soleil se couche ; il se hâte de retourner à sa place, et de nouveau il se lèvera. » Ce passage rappelle bien la philosophie héraclitéenne : tout coule, tout s’en va, rien ne s’arrête, on ne se baigne pas deux fois dans la même eau. Malheureusement, l’inconsistance rime avec l’inconstance des choses qui coulent sans répit : c’est le cycle de la vanité.

Pour l’Ecclésiaste, la vanité s’incruste dans l’obstination et la répétition lassante de l’histoire des hommes. Tout est vanité, parce que « ce qui a existé, c’est cela qui existera ; ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera ; il n’y a rien de nouveau sous le soleil. » Là où l’Ecclésiaste semble s’accorder avec Héraclite, c’est quand il écrit que les événements futurs ne laisseront pas de souvenir après eux, car il ne restera pas de souvenir d’autrefois. Le drame de la condition humaine, c’est non seulement que les événements surviennent sans rien apporter de nouveau, mais que faute de souvenir, l’homme se rend compte à peine de la platitude de ses jours. Il s’accroche à toute apparente nouveauté comme s’il y trouverait l’objet de satisfaction de ses vils soupirs. On comprend l’amertume de Pascal quant il dépeint l’homme qui ne jure que par le divertissement. S’il existe un homme qui prend la vraie mesure de l’ennui de l’existence, c’est peut-être Schopenhauer : « La vie oscille donc, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui. »  André Comte-Sponville a pu écrire que c’est la phrase la plus triste de l’histoire de la philosophie. Le présupposé de cette pensée n’est-il pas que seule la conscience de la primauté de l’Etre consolide durablement l’ouvrage des mains humaines ?

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 07 novembre 10

“Le besoin de Dieu est à cet égard la plus grande objection que je connaisse contre lui”.

Luc Ferry, Apprendre à vivre

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GRILLE DE LECTURE

“Je préfère m’engager dans la voie d’un humanisme qui aurait le courage d’assumer pleinement le problème de la transcendance… il y a en nous quelque chose qui est comme en excès par rapport à la nature et à l’histoire.”, Luc Ferry nous livre ici une profession de foi. Les mots sont très bien pesés malgré le fait que tout a été explicité en détail. Ainsi le doute n’est pas permis même en extrayant ses propos de leur contexte comme je le fais ici. C’est un exemple à suivre. De la mesure dans les propos que diable ne peut pas faire de mal !

Luc Ferry nous écrit donc que le matérialisme lui est inconfortable et qu’il ressent qu’il y a un supplément d’âme dans l’homme (“une capacité à choisir entre des possibles”) sans pourtant aller jusqu’à prôner un retour à… un retour aux anciennes croyances.

“Qui faut-il croire alors ? Toi-même, quand tu te penses comme libre, ce que tu fais implicitement chaque fois que tu émets un jugement ? Ou le matérialiste, qui t’affirme (librement ?) que tu ne l’es pas – mais qui n’en prononce pas moins, lui aussi, dès que l’occasion s’en présente, des jugements de valeur supposant sa propre liberté ? À toi de choisir…”, c’est cette liberté qui suppose que nous transcendons notre état premier d’animal, même évolué. “Cette faculté d’arrachement à la nature et à l’histoire, cette faculté que Rousseau et Kant nommaient la liberté ou la perfectibilité, et qui est bien en situation de transcendance.”, et si le divin que nous cherchons depuis si longtemps était en nous-mêmes ? Non pas que nous devrions nous enorgueillir d’un statut de Dieux, car assurément nous n’en sommes point mais que nous devrions mieux endosser notre statut spécial par rapport à la nature, notre responsabilité. L’homme n’est pas seulement l’espèce dominante de notre terre, nous sommes une étape supplémentaire de l’évolution du vivant, car nous sommes libres de penser et d’agir à notre guise, nous savons nous détacher des contraintes de notre propre nature. Et si Dieu est une invention de l’homme, c’est une manière d’exprimer son désarroi de n’avoir aucun référent, aucun père, seuls, libres mais seuls. Alors l’humanité a inventé Dieu pour tuer le père, faire son Œdipe.

On imagine sans peine, avec la perte de repères actuelle, que l’on pourrait aisément créer une nouvelle utopie à partir de ce constat. Mais on a appris le résultat de telles entreprises, de tels égarements, il est urgent d’agir différemment en êtres responsables dotés d’une sagesse multimillénaire. C’est aussi pourquoi je ne prône rien et surtout pas de faire table rase du passé, recommencer quoi ? les mêmes bêtises, différemment…

“Ce n’est pas parce que nous avons besoin d’une chose qu’elle est vraie. Tout au contraire : il y a de fortes chances pour que le besoin nous pousse à l’inventer, à la défendre ensuite, fût-ce de mauvaise foi, parce que nous lui sommes attachés. Le besoin de Dieu est à cet égard la plus grande objection que je connaisse contre lui.” Luc Ferry dans “Apprendre à vivre”, un maître à penser, “affirmatif, no comment”, chantait Gainsbourg.

 

Publié le octobre 20, 2010 par bgn9000

(http://memoirevampire.wordpress.com)

Pensée du 06 novembre 10

« La grandeur d’un métier est peut-être avant tout, d’unir les Hommes. Il n’est qu’un luxe véritable et c’est celui des Relations Humaines. En travaillant pour les seuls biens matériels, nous bâtissons nous-mêmes notre prison, avec notre monnaie de cendre qui ne procure rien qui vaille de vivre. »

Antoine de Saint- Exupéry

(http://bernard-romain.over-blog.com)

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Pensée du 05 novembre 10

« Que l’activité musculaire exercée librement soit pour l’enfant un besoin dont il tire un plaisir considérable, est un fait bien connu. »

Sigmund FREUD, Trois essais sur la théorie de la sexualité, trad. par B. Reverchon-Jouve, Gallimard, 1986.

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GRILLE DE LECTURE

L’activité musculaire comme l’exercice physique représente un besoin primordial chez l’enfant dans le processus de son développement physique. Mais elle joue aussi un rôle psychique indéniable dans la mesure où elle procure à l’enfant un plaisir considérable. Dans ses Trois essais sur la théorie de la sexualité, Freud opère un rapprochement entre ce plaisir et l’activité sexuelle de l’enfance. Quand bien même il reconnaît que le fait d’établir une connexion entre la sorte d’excitation qu’est l’activité musculaire et la satisfaction sexuelle soulèvera de nombreuses objections, il range l’activité musculaire parmi les sources de la sexualité infantile. Nous savons que pour Freud des causes multiples concourent au déclenchement du processus sexuel, à savoir l’excitation périphérique des zones érogènes, les processus affectifs, la concentration de l’attention, le travail intellectuel… Les zones érogènes possèdent à un degré supérieur des qualités d’excitabilité chez l’homme en général. Ces qualités se situent aussi sur toute la surface épidermique. Ainsi, le plaisir sexuel infantile ne naît pas seulement de l’excitation des zones érogènes. Il se retrouve souvent dans des pulsions comme la pulsion de voir, la pulsion de savoir et la pulsion de cruauté. Son plaisir provient aussi des excitations d’ordre mécanique et musculaire. Freud fait observer à juste titre que les secousses mécaniques et mouvements rythmiques provoquent le plaisir de l’enfant. C’est pourquoi les enfants adorent certains jeux tels que la balançoire. Mais les mêmes exercices, qui à un degré inférieur d’intensité, sont sources d’excitation, peuvent produire, quand elles deviennent excessives, l’effroi et l’ébranlement.

Dans l’exercice musculaire, c’est souvent la surface sensible de la peau qui est sollicitée. Beaucoup de personnes, constate Freud, se souviennent qu’elles ont pour la première fois ressenti une excitation de l’appareil génital pendant les luttes corps à corps avec des camarades. Ainsi, à la tension des muscles, vient s’ajouter l’action excitante des contacts de peau avec l’adversaire. Il n’est pas surprenant que nos choix sexuels tombent souvent sur des personnes auxquelles nous nous frottons, qui nous taquinent, ou avec qui nous avons des joutes verbales. Le lien que Freud établit entre l’activité physique et le plaisir est lourd de conséquences : « une des origines de la pulsion sadique pourrait être retrouvée dans ce fait que l’activité musculaire favorise l’excitation sexuelle ». Freud prolonge les conclusions de son enquête chez les adultes. « Chez un grand nombre d’individus, l’association formée pendant l’enfance entre l’amour de la lutte et l’excitation sexuelle contribue à déterminer ce que sera plus tard leur activité sexuelle préférée. » Les éducateurs donnent bien raison à Freud lorsqu’ils font usage des sports pour détourner l’attention des jeunes de l’activité sexuelle.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 04 novembre 10

Agir moralement, c’est agir comme si on aimait. Là où on aime, avec nos enfants par exemple, on n’a pas besoin de morale : on agit pour leur bien par amour et non pas par devoir. On ne nourrit pas ses enfants par devoir. On les nourrit par amour. La morale est une forme d’amour. Quand on n’est pas capable d’aimer, il faut agir comme si on aimait, c’est-à-dire moralement. Et quand on n’est pas capable d’agir comme si on aimait, quand on n’est pas capable de respecter vraiment les personnes, il faut au moins être poli, il faut au moins les respecter, c’est-à-dire leur dire bonjour quand on les croise et pardon quand on les bouscule. La morale est une forme d’amour. La politesse, une forme de morale. L’amour vaut mieux que la morale ; la morale vaut mieux que la politesse. Mais si vous n’êtes pas capables d’amour ou de respect, soyez au moins polis.

André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus

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Pensée du 03 novembre 10

« Le discours philosophique n’est pas créateur de soi, mais s’inscrivant dans une histoire, il emprunte à celle-ci et à l’ensemble des apports culturels qui la composent, le matériau linguistique et conceptuel dont il a besoin pour s’énoncer. »

Simon DECLOUX, in Pour une philosophie chrétienne.

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GRILLE DE LECTURE

La philosophie est fille de son temps, disait Hegel. Mais pour autant, son discours n’est pas autonome au point d’être créateur de soi. Tout discours philosophique s’enracine dans une histoire dont il assume les outils langagiers et conceptuels. C’est de cette manière qu’une philosophie est fille de son temps. Elle épouse le matériau culturel de son époque et y tire les ressources spéculatives nécessaires à son élaboration. En fait, le matériau linguistique et conceptuel dans lequel s’exprime une philosophie donnée est bien le sceau de l’histoire et du temps sur cette pensée. L’événement locuteur du langage est la marque de l’historialité et de la temporellité de toute parole pensante. Ce matériau peut encore évoluer dans le temps, il peut renouveler la pensée philosophique ainsi que le vécu dont elle se fait l’interprète. La philosophie est avant tout l’expression interprétative singulière d’une expérience vécue dans l’espace et le temps.

La philosophie parle grec, affirmait Heidegger. Car, il semble que la rationalité philosophique soit fondamentalement marquée par la culture grecque qui l’a vu naître. Que la philosophie parle grec, cela ne l’empêche pas de parler chinois, d’emprunter d’autres outils conceptuels pour se dire, puisqu’elle se veut fille de son temps. On parle peut-être de moins en moins polémiquement d’une « philosophie africaine », mais celle-ci, pour prétendre à une existence irréfutable, n’a-t-elle pas besoin de s’énoncer dans la langue et les concepts des défenseurs de cette philosophie provinciale ? Quoi qu’il en soit de cette dernière façon de voir le philosopher, il est évident que toute pensée revendique une incarnation qui est loin de se réduire à un fait d’intérêt géographique. Cette incarnation culturelle ne peut s’apprécier et s’authentifier qu’à l’aune des œuvres qui l’expriment. Selon cette manière de voir, l’histoire de la philosophie n’est pas un récit de faits produits par-ci ou par-là, mais surtout l’interprétation méthodique et rationnelle de l’intuition métaphysique qui sous-tend la culture d’une époque donnée.

Des philosophes comme Etienne Gilson, Jacques Maritain et Maurice Blondel ont mis en valeur les apports positifs du christianisme en tant que phénomène culturel d’essence surnaturelle à la vitalité conceptuelle de la philosophie médiévale. Faisant œuvre de philosophes chrétiens, ils ont exploré, selon la méthode philosophique, le sens de catégories plus directement spécifiques à la révélation chrétienne (nature, grâce, Dieu, Etre, péché…) tout en se gardant de franchir illégitimement les frontières du discours philosophique. Selon Simon DECLOUX, le discours philosophique occidental s’inscrit dans une histoire métaphysique où le christianisme a été déterminant pour la culture. La foi religieuse a contribué à forger des concepts rationnels décisifs pour la prise de conscience par l’homme des implications de son existence et des fondements derniers du réel.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 02 novembre 10

« La manifestation par la chose est comme la condensation d’un discours infini ; manifestation et signification sont strictement contemporaines et réciproques ; la concrétion dans la chose est la contrepartie de la surdétermination d’un sens inépuisable qui se ramifie dans le cosmique, dans l’éthique et le politique. »

Paul RICOEUR, Philosophie de la volonté, II – Finitude et culpabilité, Livre II – La symbolique du mal, p. 174.

Pensée du 01 novembre 10

La démarche mystique désigne « l’élan de l’homme vers un contact immédiat avec Dieu, par une expérience personnelle, déjà dans cette vie, ainsi que ses sentiments et ses réflexions dans ce cheminement et, finalement, l’aboutissement de cet élan. »

Peter Dinzielbacher, Dictionnaire de la mystique

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GRILLE DE LECTURE

La question a été posée un nombre incalculable de fois de savoir ce qu’est réellement la mystique. Elle a souvent obtenu des réponses variées. Le thème est de plus en plus difficile à traiter à mesure que le point de vue choisi pour l’examiner devient élevé. Dinzielbacher choisit de caractériser la démarche mystique de la façon la plus complète et la plus détaillée possible. Il s’est intéressé à la mystique européenne depuis l’Antiquité à nos jours en mettant un accent particulier sur la mystique chrétienne et en faisant un clin d’œil aux religions asiatiques. En se plaçant du point de vue de la science des religions, il remarque que la démarche mystique acquiert sémantiquement une extension plus large. Ainsi, de façon plus générale, le concept de mystique se définit comme « la montée de l’âme vers un être impersonnel, le divin, le tout peut-être vers quelque chose de situé au-delà de Dieu, un vide, un néant. » Cette dernière définition inspirée par J. Bertholet est très ample. Elle ne se réduit pas à une expérience relative à un Dieu personnel, mais s’étend au divin en général. Bien plus, elle montre que la vie mystique peut se rapporter à un vide et à un néant. Elle semble bien convenir à l’ère européenne des spiritualités sans Dieu et aux religions d’origine asiatiques telles que bouddhisme ou l’hindouisme.

Dans une perspective plus étroite, c’est-à-dire en lien seulement avec la mystique chrétienne qui se rapporte à une divinité personnelle, Dieu est au centre de l’expérience mystique comme l’indique la définition de Bonaventure de Bagnoregio : la mystique est « cognitio Dei experimentalis », une connaissance de Dieu fondée sur l’expérience. On y relève deux éléments importants : d’abord, il peut s’agir d’une expérience d’ordre cognitif, voilà peut-être pourquoi la démarche mystique peut englober les sentiments et les réflexions que l’on fait en rapport avec le désir de Dieu. Ensuite, dans cette définition de Bonaventure de Bagnoregio, Dieu n’est plus uniquement objet de foi ou d’intellection philosophique, son existence s’éprouve au plan expérientiel. La mystique est une vie pratique, une vie unitive, une expérience vécue qui supprime la distance entre le sujet de l’élan mystique et l’objet de cette aspiration. Par ailleurs, si l’on considère que l’union de l’âme avec Dieu que sous-entend la connaissance de Dieu nécessite une longue pratique et une préparation, on admettra que la démarche mystique est l’attitude spirituelle générale qui conduit à cette expérience ultime. Cette remarque invite considérer de la définition de Dinzielbacher comme la plus ample et la plus complète. Elle met l’accent sur le contact sans médiation comme l’aboutissement de toute la démarche de connaissance mystique. Il faut ajouter que le concept de mystique ne saurait être synonyme de mystérieux, mythique, légendaire…

Emmanuel AVONYO, op